Je rapporte les résultats d’un entretien prolongé avec le Pr Antoine Messarra, juriste et sociologue, titulaire de la chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue à l’Université Saint-Joseph, ancien membre du Conseil constitutionnel (2009-2019).
À la question de savoir quelles sont les causes qui poussent les jeunes à quitter le pays, quelles en sont les conséquences et comment y remédier, il répond ainsi : trois problèmes majeurs poussent des Libanais à quitter le Liban :
1. Une vision idyllique de l’émigration : elle a été transmise de génération en génération depuis les années 1912-1970 et se perpétue auprès des nouvelles générations. Le film de Mounir Maasri The Last Stop, avec deux producteurs, Marcio Curi et Di Moretti, est poignant. Il raconte la tragédie de l’émigration au Brésil, œuvre de mémoire qui sonde les traumatismes de la lutte pour la survie et le caveau de la mère qui repose dans le pays natal. Il faut relire le livre de Sélim Abou, Liban déraciné, immigrés de l’autre Amérique (1978). Si des Libanais ont réussi à l’étranger, s’ils ont brillé, c’est grâce au Liban qu’ils le doivent. Nous avons une intelligence plurielle, accoutumée à la diversité, avec une grande capacité d’adaptation et d’intégration. Les Libanais sont brillants à l’étranger parce qu’ils ont un encadrement étatique dans les pays d’accueil. S’il y a un encadrement étatique au Liban, nous serons vraiment la Suisse de l’Orient.
2. Le Liban est désespérant dans sa gestion : l’édifice constitutionnel libanais, dans le texte et l’esprit, est génial en perspective comparative internationale. Des auteurs libanais et étrangers ont cependant écrit des textes désespérants à propos d’un pluralisme qu’ils ne comprennent pas. Jonathan Randal, dans La guerre de 1 000 ans, dit que nous sommes continuellement condamnés à des guerres. Jean-Marie Quémener écrit : « La guerre sans fin ! Le système libanais souffre d’aliénation culturelle ou de manipulation par des pouvoirs d’occupation et des opportunistes internes. »
Le Liban n’a pas une autre alternative de gestion que la Constitution. Le Liban dans sa gestion actuelle n’est pas viable ! Nous vivons dans un cessez-le-feu pacifique. Il y a quatre conditions pour la gouvernabilité du Liban : la souveraineté avant tout ; le président de la République est le chef de l’État ; des gouvernements exécutoires (chapitre 4 de la Constitution) et non des mini-Parlements ; l’acculturation de l’État : le Libanais ne sait pas ce que signifie État pour des raisons de psychologie historique.
3. L’extension de guerres par procuration est une cause imminente : l’ONU ne fonctionne pas. Des leaders du monde ont perdu le courage. Ils ont laissé des États voyous prospérer. Michel Chiha disait : « De ma fenêtre au Liban, je vois le monde. » Ce qui se passe au Liban se passe ailleurs. Il ne faut pas voir que les points négatifs dans l’émigration. Si des Libanais continuent à vivre, c’est grâce à l’argent que des enfants envoient à leurs parents.
Dans l’enfer d’aujourd’hui, arrêtons notre capacité de compromission. Dans la souveraineté, il n’y a pas de résilience. Choisissons désormais un chef d’État capable d’assurer la gouvernabilité du Liban.
Il y a une stratégie diabolique à travers l’appauvrissement du peuple et l’exode des cerveaux libanais en vue de changer l’identité libanaise et arabe. Il faut réfléchir avant de quitter nos maisons pour une pièce de 10 m2. Il faudrait savoir faire la différence entre les gouvernants et la patrie. Défense d’insulter la patrie : ce n’est pas un hôtel qu’on quitte une fois qu’il ne répond plus à nos besoins.
Luttons pour que le Liban reprenne sa souveraineté. Aucun peuple ne peut le faire à notre place. Le mandat français nous a aidés à créer un État. Nous avons réussi à déjouer les plans des Palestiniens armés, à chasser les Israéliens et à mettre fin à l’occupation du régime syrien... À partir du retour de la souveraineté, il faudrait surtout une acculturation de l’État.
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Nous étions la Suisse du moyen orient …
18 h 05, le 16 mai 2022