Assis à une table ronde au premier rang, deux dirigeants français d’une boîte de BTP du CAC40 chuchotent peu discrètement alors que l’auteur du Cygne noir Nassim Nicholas Taleb vient de commencer sa présentation sur une théorie de probabilité :
« – Tu comprends quelque chose toi ?
– Non. C’est parce qu’il est libanais. »
Sous le nez même de Taleb qui s’exprimait clairement en anglais, la première réaction de ces deux membres du comité exécutif d’une des plus grandes entreprises françaises était de croire que leur incapacité à comprendre son discours devait être liée au fait que Taleb était libanais, donc étranger. Au lieu de s’interroger sur leur propre niveau de compréhension en anglais, leur niveau en mathématiques ou le fait que l’écrivain était tout simplement fatigué, il fallait le désigner comme étranger.
C’était dans les années 2010 dans un milieu très « polissé » où le vin était servi à des investisseurs et des dirigeants d’entreprise du monde entier pendant qu’ils discutaient des cours du marché. Si Marine Le Pen est au pouvoir, ce qui se disait tout bas se dira tout haut.
Quand le dirigeant d’un pays est hostile aux étrangers, cela donne caution aux propos et aux actes idéologiquement racistes et xénophobes, qui perdureront au-delà de son mandat présidentiel.
« Même les Libanais ? » comme certains se demandent. Les préjugés racistes ne font aucune faveur à certaines origines ou nationalités ;
ils s’appliquent à tous, que ce soit aux Algériens ou aux Libanais, dans les transports, dans la recherche d’un emploi, d’un logement, au travail et dans certains pays, à l’hôpital.
Dans les six mois qui suivront son élection, Le Pen souhaite par le biais d’un référendum inscrire le principe de préférence nationale dans la Constitution française afin de réserver certains droits aux Français. En inscrivant l’identité nationale dans la Constitution, le principe de liberté, égalité et fraternité est ébranlé. S’il y a un principe d’identité nationale, nous citoyens ne sommes donc plus égaux.
Mais comment définit-on l’identité nationale ? Pourquoi s’arrêter à la nationalité française quand on peut regarder le lieu de naissance, et pourquoi pas la couleur de peau et la religion ? C’est déjà le cas pour le voile, que Marine Le Pen veut interdire dans l’espace public. Non seulement son projet enfreint le principe de liberté et d’égalité, il viole les conventions européennes, les principes élémentaires de notre justice et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1789.
Concrètement, qu’est-ce que cette élection pourrait changer pour les binationaux ? Marine le Pen prévoit de leur interdire de travailler dans la fonction publique, l’administration et dans les domaines faisant appel aux « personnes morales chargées d’une mission de service public ». C’est-à-dire des entreprises ou associations œuvrant dans le domaine du social ou de la santé, mais aussi de l’enseignement privé ou du ramassage des ordures dans les municipalités. Cela inclut La Poste, EDF ou la SNCF.
Quant à ceux qui espèrent émigrer, les nationalités libanaise, canadienne ou australienne ne confèrent aucun avantage pour immigrer en France. Certains binationaux ont voté pour Le Pen alors que parfois dans leur même famille, ils espèrent qu’un des leurs les rejoigne en France sans être français. À l’heure actuelle, les lois migratoires sont les mêmes quelle que soit la nationalité du demandeur, et sous Le Pen, il y aura un durcissement des règles migratoires pour tous, y compris les Libanais.
Qui sont ces Franco-Libanais qui ont oublié leur propre parcours et veulent le rendre plus ardu pour ceux qui les suivent ? Ceux qui sont à l’aise financièrement. Aujourd’hui, pour venir en France, il est nécessaire d’obtenir un travail ou d’investir entre 10 000 et 30 000 euros selon le visa en justifiant de pouvoir subvenir à ses besoins à hauteur de 20 000 euros par an. Avec Le Pen, la hauteur de cet investissement sera relevée afin de limiter l’immigration. Avec la situation économique désastreuse au Liban, les Libanais même de classe moyenne et même diplômés n’auront plus les moyens de s’installer en France.
Et si les seuils d’investissement devenaient hors de portée ? Trouverons-nous des réfugiés libanais dans les jungles de Calais ? Pour l’instant, les Libanais ont des diplômes et suffisamment d’argent pour s’installer de manière légale, mais quand il s’agit de migrants arrivés illégalement, Le Pen compte les renvoyer dans leurs pays d’origine.
Pour les Franco-Libanais assez aisés pour ne pas se préoccuper de ces mesures et pour ceux qui n’ont plus de famille au Liban, il est nécessaire de se rappeler que le programme de Le Pen n’ouvre pas la porte à la dérive, c’est la dérive.
Ne ramenez pas la conception libanaise de l’identité en France en votant Le Pen. Le Liban a souffert du sectarisme et en subit toujours les conséquences. Alors votez pour un programme de société, économique ou environnemental, plutôt que pour un agenda dangereusement identitaire.
Dimanche, votez par solidarité pour les jeunes qui n’ont plus d’avenir chez eux, votez pour ceux pour qui la France est le seul projet d’avenir, votez pour ceux qui veulent vivre librement en paix.
Journaliste indépendante
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Tout à fait d'accord. Sans jeter la pierre à qui que ce soit, se rappeler que le Président Macron est descendu dans les rues ravagées de Beyrouth et n'a jamais arrêté d'aider notre pays. Pour l'anecdote, le livre de Nassim Taleb (que je ne connaissais pas) m'a été offert par mon beau père, chef d'entreprise français !
11 h 19, le 24 avril 2022