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Culture - Entretien

L’ésotérisme de Mouna Rebeiz dans une église à la Biennale de Venise

Tandis qu’elle devait faire partie du pavillon libanais à la grand-messe de l’art contemporain de la Cité des doges, l’artiste libanaise dit en avoir été écartée et présentera finalement son installation « The Soothsayer » au sein du pavillon de San Marino. Pour ce faire, elle a repensé les 22 arcanes majeurs de tarot sur des plaques d’aluminium ainsi qu’une forêt de totems ésotériques, comme une manière d’interroger l’intelligence artificielle et de la confronter au mystère de la création...

L’ésotérisme de Mouna Rebeiz dans une église à la Biennale de Venise

Mouna Rebeiz : « Le devin est comme un artiste dont la mission est de prévenir, d’envoyer des signaux et des messages en avance sur la marche du monde. » Photo DR


« Le jugement », par Mouna Rebeiz. Photo DR

Avant tout, pourquoi avoir choisi le titre « The Soothsayer » pour votre exposition à la Biennale de Venise ?

The Soothsayer, ou le devin, est un personnage secondaire de la pièce Jules César de Shakespeare, mais dont le rôle est plus important qu’a priori puisque c’est lui qui sera porteur d’un message important à Jules César : celui prédisant sa mort. Ce personnage m’inspire, tout comme l’œuvre shakespearienne dont l’atmosphère a des résonances avec mon œuvre. Le personnage du devin est peu connu, un peu comme celui d’un artiste dont la mission est de prévenir, d’envoyer des signaux et des messages en avance sur la marche du monde. Au final, le rôle d’un artiste est d’abord d’être mal ou pas compris, avant qu’on en comprennne la démarche et le propos. Cela me fait penser à la théorie de synchronicité telle qu’élucidée par le psychiatre suisse Carl Jung et qui me fascine. Il s’agit de l’occurrence simultanée dans l’esprit d’un individu d’au moins deux événements mentaux qui ne présentent pas de lien de causalité physique, mais dont l’association prend un sens pour la personne qui les perçoit. En d’autres termes, c’est un courant de pensée auquel j’adhère et qui stipule qu’un hasard n’en est pas un et n’est en fait qu’un alignement d’énergies.

« La tempérance », par Mouna Rebeiz. Photo DR

Vous avez été formée en tant que psychologue clinique avant d’amorcer votre carrière dans l’art. Quel est le lien entre ces deux pans de vous ?

Au départ, je n’ai jamais voulu être peintre. Après ma maîtrise en psychologie clinique, je découvre l’œuvre d’Alix de la Source qui est spécialiste du XVIIIe et je tombe des nues littéralement. Je commence à ce moment, intuitivement, à travailler sur des copies des grands maîtres de l’époque, dont Jan Van Huysum. Je ne savais même pas que j’en étais capable ou en tous cas que j’avais ce talent en moi. C’était presque quelque chose d’inconscient, ce qui rejoint un peu mon intérêt pour la psychologie. D’ailleurs, on dit que ma peinture est métaphysique, conceptuelle, tout en étant figurative. S’y croise mon amour pour la philosophie, la psychologie et cet éternel questionnement de soi qui sous-tend mon travail. C’est un peu cela, le travail de psychanalyse, en somme…

« L’amoureux », par Mouna Rebeiz. Photo DR

Avez-vous toujours été portée sur le mysticisme et l’ésotérisme ?

C’est quelque chose qui me fascine depuis toute petite, même si je ne possédais pas alors les mots pour l’exprimer. Mon parcours est d’ailleurs fait de hasards qui sont le fruit de la synchronicité dont je parlais plus tôt. En période de confinement, je me baladais tous les jours avec ma sœur jumelle dans les rues désertes d’Achrafieh. À ce moment-là, j’ai été prise aux tripes par le vide métaphysique qui enveloppait Beyrouth. Et je me suis dit, instinctivement, que cela serait le sujet de mon installation pour la Biennale de Venise. D’où l’idée d’explorer Les Trois Grâces des mythologies grecque et romaine, notamment ce lien humain qui se tisse au milieu d’un vide métaphysique. J’ai commencé, en même temps, à lire et me documenter sur les tarots et je suis tombée là-dedans.

« La papesse », par Mouna Rebeiz. Photo DR

D’où le choix de réinterpréter visuellement un jeu de tarots au sein de votre installation ?

Absolument. J’ai construit les 22 arcanes majeurs en trois jours de manière très instinctive et intuitive, presque sans réfléchir. Comme j’ai choisi de les représenter sur de l’aluminium, je ne pouvais pas effacer ou repasser sur mon travail. Je n’avais pas droit à l’erreur. À nouveau, je ne sais pas comment j’ai réussi à faire cela, et c’est une force occulte qui m’a portée. C’est que les tarots vous placent dans une dimension telle que plein de choses viennent à vous sans vraiment comprendre le pourquoi et le comment…

« Le pendu », par Mouna Rebeiz. Photo DR

Pourquoi le choix de matériaux comme l’aluminium, en contraste avec le lieu de l’église Saint-Georges où se tient votre exposition ?

J’ai voulu, pour cette installation, me pencher sur la question de l’intelligence artificielle et l’opposer à la matérialité de notre monde en mettant en parallèle le cadre, le côté ésotérique d’une église et la matérialité de l’aluminium. Un peu comme une suite à mon installation Être et paraître où j’avais mis en parallèle la figure de Betty Boop, femme virtuelle fantasmée, et celle de la femme réelle, avec toutes ses imperfections, afin de souligner le choc entre virtualité et réalité. Cette fois, alors que le monde est dévoré par le virtuel, je me penche sur l’antagonisme entre l’intelligence artificielle et la mortalité de l’homme. L’homme se prend pour Dieu à la force de ses machines, alors qu’au final, la réalité est ce qu’elle est : la machine n’a pas de conscience et l’homme ne sera jamais Dieu. Cet homme qui a tout voulu expliquer se confronte au mystère de la création, et c’est cela même le propos de « The Soothsayer » . L’introduction à cette œuvre se fait par un parcours à travers une sorte de forêt initiatique où se dresse un totem, qui n’est pas sans rappeler le sonnet Correspondances, de Baudelaire, dont un extrait sert de préambule à mon installation. Au final, que ce soit les totems ou les tarots, ces outils-là sont des clefs qui donnent accès à l’au-delà et à l’âme des ancêtres. Car, en fin de compte, j’envisage mon installation un peu comme un processus d’illumination, celui de l’élargissement de la conscience.

Pour rappel

Ayman Baalbaki et Mouna Rebeiz représenteront le Liban à la 59e Biennale de Venise

Il était initialement prévu que vous fassiez partie du pavillon libanais à la biennale, avant de finalement rejoindre celui de San Marino. Que s’est-il produit ?

Au départ, c’est Carla Rebeiz, une financière reconvertie dans la gastronomie à Paris, qui a eu l’idée de monter le pavillon libanais pour la Biennale de Venise et d’y présenter mon travail. C’est alors qu’a été approchée la conservatrice Nada Ghandour afin de prendre en charge la curation du pavillon avec une équipe d’experts dans l’art. Très vite, Nada a trouvé moyen d’écarter Carla Rebeiz en même temps qu’elle a invité Ayman Baalbaki à rejoindre ce projet. Petit à petit, elle s’est immiscée dans mon processus créatif en intervenant sur chacun des détails, ce qui va à l’encontre de ma démarche d’artiste, jusqu’à même vouloir retirer mes totems, sous prétexte qu’ils ressemblaient trop à des croix chrétiennes. Elle a même tenu à revoir tous mes discours, m’interdisant d’employer le terme « nouveau Dieu », alors que ce concept est au centre de ma réflexion autour de l’intelligence artificielle. Au fil des mois, mon travail était de plus en plus réduit jusqu’à presque disparaître. C’était une forme de harcèlement qui a atteint son apogée le jour où j’ai reçu un e-mail de sa part m’annonçant que j’avais été éjectée de ce projet. Dans la presse, et notamment dans ces colonnes, Nada Ghandour a justifié mon absence par un manque d’espace ; alors que mon installation était le point de départ de ce projet et que ses dimensions étaient connues. (Interrogée par L’Orient-Le Jour le 18 février 2022 sur les raisons de la mise à l’écart de Mouna Rebeiz, Nada Ghandour avait indiqué que « le retrait de sa participation est simplement dû à un manque d’espace disponible au sein du pavillon libanais. Le projet de Mouna Rebeiz s’est avéré gigantesque, et ses proportions ont dépassé le cadre de l’espace qui nous était dévolu dans l’Arsenal ». NDLR).

En dépit de tout, cela vous fait quoi de représenter le Liban à la Biennale de Venise, même si c’est au sein du pavillon de San Marino ?

Mis à part le sentiment de fierté qu’aurait ressenti n’importe quel artiste appelé à représenter un pays, je me sens porteuse du beau au sens spirituel. Le beau transcende le désespoir dans lequel se trouve le monde actuellement. Les étoiles se sont alignées, et ce projet a pris vie. Ce qui me fait penser à cet extrait de la Divine Comédie de Dante Alighieri : « Et dès lors, nous sortîmes revoir les étoiles. »


« Le jugement », par Mouna Rebeiz. Photo DRAvant tout, pourquoi avoir choisi le titre « The Soothsayer » pour votre exposition à la Biennale de Venise ? The Soothsayer, ou le devin, est un personnage secondaire de la pièce Jules César de Shakespeare, mais dont le rôle est plus important qu’a priori puisque c’est lui qui sera porteur d’un message important à Jules...

commentaires (2)

Il est malheureux que les egos demesurés ternissent la noblesse de l’art. C’est bien dommage pour Mr Khoury (dont je suis une fervente lectrice), de se laisser prendre au piège des mensonges et des partialités. La version de Mme Rbeiz est tout à fait erronée et pour ceux qui ne le savent pas c’est un comité scientifique composé de professionnels (pour la plupart français), est non pas Nada Ghandour seule, qui est chargé d’evaluer est de juger le travail des artistes. L’oeuvre de Mme Rbeiz dés le départ ne repondait en aucune manière aux normes et qualités requises et à en juger les photos et la description ci-dessus, heureuresement qu’elle ne fasse pas partie du Pavillon Libanais à la Biennale!

Lara Nader

16 h 05, le 09 avril 2022

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Commentaires (2)

  • Il est malheureux que les egos demesurés ternissent la noblesse de l’art. C’est bien dommage pour Mr Khoury (dont je suis une fervente lectrice), de se laisser prendre au piège des mensonges et des partialités. La version de Mme Rbeiz est tout à fait erronée et pour ceux qui ne le savent pas c’est un comité scientifique composé de professionnels (pour la plupart français), est non pas Nada Ghandour seule, qui est chargé d’evaluer est de juger le travail des artistes. L’oeuvre de Mme Rbeiz dés le départ ne repondait en aucune manière aux normes et qualités requises et à en juger les photos et la description ci-dessus, heureuresement qu’elle ne fasse pas partie du Pavillon Libanais à la Biennale!

    Lara Nader

    16 h 05, le 09 avril 2022

  • QUE DES FAUX ARTISTES , ILS NE REPRÉSENTENT QU’EUX MÊME, L’IMPOSTURE.

    Gebran Eid

    10 h 48, le 09 avril 2022

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