De toutes les horreurs que subit en ce moment l’Ukraine, une alerte tombée hier soir est peut-être, pour nous Libanais, la plus douloureuse de ces derniers jours : « Dix personnes qui faisaient la queue pour acheter du pain ont été tuées par des tirs russes à Tcherniguiv. » À bout portant, semble-t-il, et par des militaires. Que de fois, durant notre propre guerre de quinze ans traversée d’innombrables pénuries, des tireurs ont-ils pris pour cibles des malheureux englués dans des files interminables et qui mouraient ainsi, vidés de leur sang sur la chaussée, pour avoir tenté de procurer à leurs proches de quoi survivre. Que de fois également, durant la guerre syrienne, selon le modèle éprouvé dans nos villes et villages, des files de pénurie ont été surprises de la même manière, tantôt par des tirs d’armes automatiques et tantôt par des obus. Cette idée de choisir les personnes les plus exposées, les cibles les plus immobiles pour en faire délibérément des « cartons », est inqualifiable. La campagne russe contre l’Ukraine est évidemment, comme toutes les guerres, avec des variantes plus ou moins cruelles, une béance de l’enfer et un degré supplémentaire de déshumanisation collective. Ici ou là, des munitions plus ou moins sales, tirées par des armes plus ou moins perfectionnées, actionnées par des êtres plus ou moins comme tout le monde, broient les chairs, tuent les fœtus dans le ventre des mères, poussent les gens sur les routes en quête de refuge, ou dans des abris de fortune où leur séjour s’éternise, où les enfants terrorisés s’étiolent, tourmentés par la nausée. Alors l’horizon se bouche et le désespoir s’installe. La révolte et l’énergie des premiers jours laissent place à une insondable tristesse. On a soif d’histoires humaines derrière la fureur et la cruauté. Tout s’efface derrière les fumées noires. Les beaux monuments construits en temps de paix, les fières œuvres de toute une civilisation disparaissent. Fin du monde ou fin d’un monde. Certitude que rien ne sera plus comme avant. Mais que sera l’après, et y aura-t-il un après ? Un jour où l’on aura suffisamment oublié le traumatisme pour se mettre à reconstruire ? Avec les ressources qui s’étiolent et les solutions de remplacement qui tardent à prouver leur efficacité, la menace nucléaire qui se profile, un peu plus dangereuse chaque jour, le réchauffement climatique qui commence à déplacer les populations et réveiller les convoitises des plus puissants, rarement notre monde aura été à ce point au bord du gouffre.
Pour en rajouter une couche, un vent de Sahara monte vers l’Europe, des tempêtes de neige descendent vers le Sud, un séisme majeur menace à nouveau la centrale de Fukushima au Japon, et alors qu’on croyait la pandémie terminée, la Chine se reconfine avec tout ce que cela signifie pour la production et les chaînes mondiales de distribution. Depuis le tournant de ce siècle, on voit bien que les vieux arrangements et les anciens systèmes sont en panne. Les transitions sont dangereuses et 2022 semble pousser sur l’accélérateur.
Dimanche, équinoxe du printemps. Sur les contreforts des montagnes du Liban, les fleurs des amandiers, toujours naïves, ont déjà été emportées par les tempêtes de neige. Un groupe de jeunes musiciens nous confiait il y a quelques jours : notre génération n’a rien. Il ne nous reste que l’amour.


Mais en Ucraine c’est différent il y a le nucléaire.
16 h 30, le 18 mars 2022