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Enseignants, fête et défaites


On célébrait hier les professeurs. Dans un pays où les étudiants et les fournées de diplômés ont longtemps été la principale denrée d’exportation, un professeur habité par sa mission se salue jusqu’à terre. Car le savoir est l’unique antidote contre la peur. Existe-t-il d’autre peur que celle de l’inconnu ? Reconnus pour la qualité de leur formation, les étudiants éduqués au Liban étaient considérés comme de courageux battants, d’infatigables quêteurs d’excellence. À y regarder de près, les plus brillants d’entre eux, ceux qui siègent aujourd’hui à la tête de grandes entreprises, qui conseillent les puissants de ce monde ou dirigent des unités de recherche, n’ont pas eu des célébrités pour maîtres ou maîtresses d’école. Dans leurs établissements libanais, des plus modestes aux plus en vue, leur enfance a été marquée par des figures qui avaient à cœur, comme tous les professeurs du monde, de transmettre ce que la tyrannie du « programme » leur imposait de transmettre à temps, chaque trimestre, avant la fin de l’année. Cette course au programme s’accompagnait aussi d’un souci de voir chacun réussir son parcours dans la mesure de ses aptitudes en lui transmettant le désir d’aller plus loin, de trouver des solutions par lui-même. Le professeur, cette figure tutélaire, qu’elle soit féminine ou masculine, enseignait, certes, mais éduquait aussi. Cette partie du métier, les écoles du monde entier le savent, n’est plus en vigueur depuis longtemps, et l’image d’un instituteur, dos à la classe, traçant placidement ses démonstrations devant une cohue d’élèves déchaînés, sous une pluie de papier en boule et de boules de gomme, est un parfait classique.


Au moins jusqu’à la fin de la guerre, les ministres successifs de l’Éducation ont valorisé ce métier aussi ingrat que gratifiant, décernant régulièrement des décorations nationales aux vétérans. Que n’ont-ils vécu, ces vétérans, d’ailleurs, surmontant leur propre peur pour tenter de mettre à l’abri des classes entières, les conduisant en rangs ordonnés, évitant de dévastateurs mouvements de panique quand les roquettes et les tireurs embusqués visaient les établissements scolaires ; préparant avec soin des cours et des devoirs anticipés pour aider les élèves à avancer quand il n’était plus possible d’accéder aux écoles. Les professeurs d’aujourd’hui sont issus de ces mêmes générations qui ont connu les révisions à la chandelle et qui ont admiré ces mêmes maîtres. L’enseignement à distance imposé par la pandémie ne leur était pas étranger, fut-il sous une forme différente, et la flexibilité, l’adaptation aux situations les plus complexes, fait partie de leur histoire.


À l’heure où des institutions vénérables réduisent la voilure et se défont de leurs locaux emblématiques faute d’élèves et de moyens, amour et gratitude s’imposent pour ces gardiens d’un temple sacré entre tous, celui de l’enseignement dont la tradition d’excellence a permis aux natifs de ce petit pays d’apporter leur écot au progrès à travers le vaste monde.


Cette ouverture, ce savoir qui appelait le désir de savoir étaient livrés par des personnes aux yeux pochés par les longues soirées dédiées à la correction, aux vies personnelles sacrifiées. À la porte des classes, attendant que les élèves rentrent un à un de la récréation, ensauvagés, ébouriffés, pantelants, suants, criant encore, ils avaient, elles avaient, pour chacun et chacune, le mot qui réhumanise, impose l’autodiscipline, le respect de soi. Et puis, suivant ces apprenants, gagnant le bureau, le moment venait de lancer la séance, moduler la voix pour les garder éveillés, puiser en soi tous les fonds de passion pour garder l’intérêt tendu, tous les talents de comédien pour empêcher que le moindre ange passe. Sacré métier, métier sacré.

On célébrait hier les professeurs. Dans un pays où les étudiants et les fournées de diplômés ont longtemps été la principale denrée d’exportation, un professeur habité par sa mission se salue jusqu’à terre. Car le savoir est l’unique antidote contre la peur. Existe-t-il d’autre peur que celle de l’inconnu ? Reconnus pour la qualité de leur formation, les étudiants éduqués au Liban étaient considérés comme de courageux battants, d’infatigables quêteurs d’excellence. À y regarder de près, les plus brillants d’entre eux, ceux qui siègent aujourd’hui à la tête de grandes entreprises, qui conseillent les puissants de ce monde ou dirigent des unités de recherche, n’ont pas eu des célébrités pour maîtres ou maîtresses d’école. Dans leurs établissements libanais, des plus modestes aux plus...
commentaires (3)

Merci pour cet article si realiste, il m’a fait revenir à mes 22 années d’enseignement...

21 h 47, le 11 mars 2022

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Commentaires (3)

  • Merci pour cet article si realiste, il m’a fait revenir à mes 22 années d’enseignement...

    21 h 47, le 11 mars 2022

  • Moi j'y ai lu mon prof le plus adoré, pas vous? mon prof sacré,.. je pendais à ses lèvres!... Sacré prof!!

    Achikbache Dia

    17 h 03, le 10 mars 2022

  • Très beau, surtout la chute!

    Georges MELKI

    13 h 24, le 10 mars 2022

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