À Annaya le 10 octobre 1977, le jour où le père Charbel est proclamé saint au Vatican. Photo Archives L’OLJ
Ce jour d’été, l’après-midi, le moine Charbel Makhlouf (1828-1898) est sollicité dans son ermitage à la montagne. Un éminent notable de Ehmej, Iskandar Beik el-Khoury, frappe à sa porte, et l’implore d’aller prier sur un malade d’une ville côtière, Amchit. L’ermite Charbel hésite, puis accepte, mais signale qu’il ne peut pas sortir sans l’aval de son supérieur. S’il est entré dans cet ermitage, c’est pour ne plus en sortir, que mort. Cependant, si son supérieur lui en donne l’ordre, il s’exécutera, puisqu’il avait professé à son ordination sacerdotale le vœu de l’obéissance. Ses supérieurs le décriront plus tard, à sa mort, comme un « moine d’une obéissance angélique ». La famille Sleiman à Amchit s’inquiète pour la santé de son fils unique, Gabriel. La mort est imminente, et le médecin Boutros Séba el-Khoury essaie de le soigner depuis quatre jours, mais sans résultat. Il dépêche alors un émissaire à Ehmej, chez son fils Iskandar, afin de prévenir Charbel. La famille croit aussi que la visite de ce moine réputé pour sa sainteté sauvera le jeune homme. Gabriel Sleiman était un notable, trésorier du moutassarifat du Mont-Liban et connu du supérieur du monastère, qui connaissait aussi très bien le fameux Iskandar Beik de Ehmej, surnommé le Prince de la Montagne (Amir al-Jabal). Une profonde relation amicale liait le village de Ehmej au monastère de Annaya. Le supérieur donne alors l’autorisation à l’ermite thaumaturge de quitter son ermitage. Selon une chronique, rédigée vraisemblablement par Fouad Iskandar el-Khoury, le père Makhlouf tergiverse. Il ne voulait pas sortir le jour pour ne pas être vu. Il prépare sa lampe à l’huile et attend un peu que le soleil commence à se coucher. Finalement, il sort, accompagné de cheikh Iskandar, d’un autre moine, d’un frère et du muletier du monastère. Le cheikh est à cheval, mais saint Charbel va à pied, parce qu’il n’est pas habitué à monter sur des bêtes de somme. Le convoi avance et dès qu’il arrive à la hauteur du village de Mehrine, qui est à 6 km de Amchit, le père Makhlouf s’arrête et murmure : « Ils sont en train de dire qu’il est mort. » Il s’agenouille et prie l’Angélus. Gabriel, 35 ans, est mort. L’ermite l’a appris lors d’une vision. Il demande à ses compagnons de prier pour le repos de l’âme du défunt. Le convoi rebrousse chemin. C’était le 29 juillet 1889.
Des années plus tard, Charbel sort de nouveau de son ermitage. Mais cette fois mort, après une sainte agonie. Le corps, porté par des moines et des ouvriers du monastère, fraie son chemin dans cette nuit glaciale de Noël, sous la neige, vers le cimetière du couvent. Et c’est là que commence l’histoire du saint. Dès les premiers jours après son enterrement, des habitants rapportent que des lumières sortent la nuit du lieu de la sépulture. Le registre du monastère montre que les guérisons miraculeuses se multiplient et touchent les fervents toutes confessions religieuses confondues.
Gabriel Sleiman de Amchit, notable et trésorier du moutassarifat de Jabal Loubnan, meurt à l’âge de 35 ans avant l’arrivée du père Charbel chez lui. Photo fournie par la Lebanese House of Photography
Saint Charbel n’a jamais été pris en photo de son vivant, mais un groupe de séminaristes visitait son ermitage le 8 mai 1950, soit 52 ans après sa mort (c’était le jour de son anniversaire) et à la fin de la visite, on voulait prendre une photo du groupe. Avant que la personne portant l’appareil ne prenne la photo, un moine arrive soudainement, selon le témoignage d’un séminariste du groupe, et invoque ce dernier : « Moi aussi je voudrais être pris en photo. » Il se place devant lui puis disparaît une fois la photo prise. Plus tard, en développant le négatif, on s’aperçoit qu’il y a un moine en plus ! Et personne ne pouvait le reconnaître. On montre la photo au père Ignatios al-Tannouri (1869-1957), supérieur général de l’ordre libanais maronite, qui la fixe, puis ses larmes coulent : c’est le père Charbel Makhlouf. Le « abati » est censé reconnaître tous les moines de son ordre. Il identifie l’ermite qu’il avait connu de son vivant. Aujourd’hui, le négatif de cette photo est toujours conservé chez les descendants du photographe.
Saint Charbel conforte la croyance chrétienne, et reste une curiosité pour les musulmans, dont un bon nombre témoigne de faveurs reçues grâce à son intercession. Cependant, il provoque le tourment chez les Églises protestantes et évangéliques, qui récusent l’intercession des saints et restent perplexes devant l’abondance de témoignages sur ses miracles.
En avril 2019, l’animateur de télévision Nishan consacre une émission Ana Hayk sur saint Charbel (disponible sur YouTube) qui regroupe des invités de toutes les confessions ayant expérimenté l’intercession du saint. L’une des histoires les plus marquantes, parce qu’on y trouve un miracle avec un dialogue assez long et rare entre les personnages et une proximité amicale, a été racontée par Naaman Abou Moujahed, de Btater (Aley). C’est un homme âgé de 75 ans, de confession druze, qui affirme être guéri après avoir rencontré saint Charbel en personne, alors qu’il était hospitalisé dans l’hôpital Aïn Wzaïn, et qu’il ne connaissait pas le saint auparavant. « Je suis tombé d’un olivier qui se trouvait sur une falaise, raconte-t-il, dans un terrain qui était plus bas de 12 mètres et j’ai perdu conscience. Je me réveille assis sur une chaise à l’hôpital, et je ne pouvais pas bouger. » Et il poursuit : « Vers midi, ma femme et mes fils étaient sortis et j’étais assis seul dans la chambre parce qu’on ne m’avait pas encore mis sur le lit. J’étais immobilisé à cause de nombreuses fractures dans les côtes, une hémorragie interne et j’avais des bandages sur la tête. Alors un vieil homme entra, portant un « gumbaz » de couleur beige, avec des débris de terre sur la partie inférieure de l’habit. » Il avança vers moi et me demanda si j’avais mal. Il me dit : « Nous allons vous faire une intervention et arrêter l’hémorragie », puis il toucha mon flanc et me montra une écuelle remplie de sang qui commença aussitôt à tourner sur elle-même dans l’air et s’éloigna. Ensuite il me dit : « L’hémorragie est arrêtée maintenant », et après avoir touché ma tête, les bandages tombèrent et la plaie se cicatrisa immédiatement. Naaman continue de relater avec émotion : « Alors qu’il me félicitait pour ma guérison et qu’il s’apprêtait à partir, je lui tins le bras et je lui demandai : Vous ne vous êtes pas présenté ! Qui êtes-vous ? Saint Charbel répondit : Vous n’êtes jamais entré dans des églises, des monastères ? Vous ne m’avez jamais vu en photo ? » Alors Naaman réfléchit. Il n’avait jamais vu la photo du saint, mais se souvient d’une photo de Mar Challita (saint Artème), qui était habillé pareil avec une barbe blanche. Il lui demanda : « Êtes-vous Mar Challita ? » (« Hadretak Mar Challita ? »), et le saint répondit, selon Naaman, « Non ! je suis Mar Charbel. Nous vous félicitons pour votre guérison ! » et il s’en alla. Naaman se leva sans douleur, complètement guéri et quitta l’hôpital.
Iskandar Beik el-Khoury de Ehmej, surnommé le Prince de la Montagne. Photo courtoisie de cheikh Iskandar Tanios Ammanouyel el-Khoury
Il est normal que les historiens de la religion et de l’identité se penchent sur un phénomène comme celui du saint. Dans un chapitre consacré à saint Charbel, l’historien français Bernard Heyberger le décrit comme « un parangon de vertu de l’ordre libanais maronite auquel il a appartenu ». Le père Charbel reste l’un des ascètes thaumaturges les plus réputés dans l’histoire contemporaine. Son épopée est née et a évolué au rythme de l’évolution du peuple du Liban : du joug ottoman, en passant par la grande guerre jusqu’à la naissance du Grand Liban et l’indépendance. Il a bénéficié d’une béatification (1965) exceptionnellement solennelle, qui a eu lieu à la fin du concile Vatican II et qui rassemblait des milliers d’évêques du monde entier pour la première fois dans l’histoire de l’Église catholique. Il est proclamé saint en 1977. À chaque événement, des délégations politiques de la République libanaise étaient présentes au Vatican. Le Liban est mis sur la scène internationale – par la porte de la religion –, une nation parmi les nations.
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