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Carré noir sur fond blanc


Un carré noir encadré par un autre carré d’un blanc franc. Cette vision « suprématiste » de la peinture nous est livrée par un natif de Kiev, Kasimir Malevitch, comme une évolution et même une ascension à partir des icônes hiératiques écrites par les paysans orthodoxes de l’Ukraine. La toile date de 1915. L’extrême dépouillement, absence de fond, absence de figures, illustre, si l’on ose dire, un intraduisible absolu qu’aucun élément matériel, aucun attachement au monde périssable ne peut corrompre. Depuis quand l’Ours russe tente-t-il d’absorber – sans jamais la digérer – l’insubmersible Ukraine ? Certes, l’ancien pays cosaque n’est pas ce qu’on appelle une grande puissance. Pourtant, depuis le début de la déclaration de guerre de Poutine contre ce pays dont la Russie n’a jamais toléré l’indépendance, le monde découvre ses incroyables ressources, et notamment qu’il est un des principaux réservoirs de céréales et de blé de la planète.


Depuis le fond des temps, les Ukrainiens sont des paysans, et dans paysan on entend « pays ». Labourer la terre, semer, récolter, sont des actes d’amour. C’est pourquoi l’Ukraine ne tombera pas. Par amour, elle ne tombera pas.


« Notre âme ne peut pas mourir, la liberté ne meurt jamais » écrivait Taras Chevtchenko, le chantre de l’âme ukrainienne. Lui, qui est né en 1814 dans ce pays qui n’existait encore que dans les chansons des bardes ambulants, n’avait connu de toute sa vie que neuf années de liberté. Né serf, orphelin avant l’adolescence, son rêve d’Ukraine était intimement lié à son rêve de liberté. Son talent de dessinateur lui vaut d’être envoyé par son maître à Saint-Pétersbourg pour y développer sa technique dans un art potentiellement rentable à ce « propriétaire ». Ses amis vendront une toile aux enchères pour acheter sa liberté. Mais au lieu de continuer à dessiner et vivre de son art, Chevtchenko va écrire des poèmes prophétiques sur la liberté en marche de l’Ukraine face à l’Empire russe. Seul un serf connaît à ce point la valeur de la liberté. À la fin de sa vie, il crée un alphabet spécifique à la langue ukrainienne pour permettre à son peuple de diffuser sa propre littérature. Le servage est aboli en Russie en 1861. C’est l’année où meurt Chevtchenko qui devient pour les Ukrainiens, au-delà d’un poète, un « lieu » fédérateur et une icône dont on retrouvera l’effigie au Maidan, en 2014, sur les protections de fortune des manifestants. À tous les révolutionnaires du monde, Chevtchenko laisse un héritage en trois mots : « Luttez, vous vaincrez. »


Toufic est libanais, marié à une Ukrainienne. Son épouse se trouvait dans son pays avec leurs deux enfants quand Poutine a lancé l’attaque. Depuis lors, la petite famille vit dans un sous-sol et le père fou d’inquiétude n’en a de rares nouvelles qu’à travers quelques messages et vidéos envoyés quand cela est possible. L’aîné des enfants lui dit : « Nous sommes libanais, papa, nous n’avons peur de rien ! » Libanais, Ukrainiens, ici les deux à la fois comme par un acharnement du destin, portent leur histoire comme un sac de pierres et leur courage comme une maladie congénitale. À leurs deux horizons se couchent des bêtes liberticides dont leur parvient régulièrement l’odeur fauve. Ils savent qu’hibernation n’est pas sommeil. Ils savent qu’un jour ou l’autre cela se réveille, cela menace, et l’éphémère sentiment de sécurité, la brève linéarité de la vie s’interrompent. Le moment vient de reprendre les armes pour les uns, le chemin des abris pour les autres, faire quelques provisions et entrer dans le temps de l’incertitude.


Ce temps, cette fois, piège le monde tout entier dans son brouillard, entre menace nucléaire, voire spatiale, menace énergétique et menace alimentaire. Au-delà de cette insécurité physique et matérielle, au-delà du premier grand péril que subit notre époque, longtemps après deux guerres mondiales et des conflits qu’on croyait révolus, sinon résolus, il nous reste à contempler, à exactement 107 ans de distance, ce carré noir de Malevitch. Que nous dit-il, loin de toute forme sensible et intelligible ? Peut-être quelque chose sur la binarité du monde. Peut-être les trois mots de Chevtchenko.

Un carré noir encadré par un autre carré d’un blanc franc. Cette vision « suprématiste » de la peinture nous est livrée par un natif de Kiev, Kasimir Malevitch, comme une évolution et même une ascension à partir des icônes hiératiques écrites par les paysans orthodoxes de l’Ukraine. La toile date de 1915. L’extrême dépouillement, absence de fond, absence de figures, illustre, si l’on ose dire, un intraduisible absolu qu’aucun élément matériel, aucun attachement au monde périssable ne peut corrompre. Depuis quand l’Ours russe tente-t-il d’absorber – sans jamais la digérer – l’insubmersible Ukraine ? Certes, l’ancien pays cosaque n’est pas ce qu’on appelle une grande puissance. Pourtant, depuis le début de la déclaration de guerre de Poutine contre ce pays dont la Russie n’a...
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Vous êtes un trésor. N'arrête jamais écrire.

C Malek

00 h 12, le 05 mars 2022

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Commentaires (1)

  • Vous êtes un trésor. N'arrête jamais écrire.

    C Malek

    00 h 12, le 05 mars 2022

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