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En ce jour de colère


En 1986, j’accompagnais mon père à une visite de condoléances quand, au milieu de la tristesse qui régnait dans ce salon d’église, quelqu’un a annoncé que la monnaie était tombée à 42 LL pour 1 dollar. Quelques mois plus tôt, nos fafiots voletaient encore autour de 15 LL. La nouvelle était suffisamment préoccupante pour faire oublier le défunt – ou était-ce une défunte, justement, nul ne s’en souvient. Du souvenir associé à ce deuil il ne reste que cette rumeur angoissante : 42 livres pour 1 dollar. Et le regard ahuri des présents. Aussitôt on avait vu les étagères des commerces alimentaires se vider, les importations diminuer de manière drastique, les commerçants économiser leurs stocks et falsifier les dates d’expiration, l’essence disparaître des stations et se vendre en bidons de plastique dans des parkings où les plus courageux l’aspiraient à la bouche pour la transvaser dans le réservoir de leur véhicule. On avait repéré le boucher qui hachait du chien, le boulanger qui mélangeait son zaatar d’huile de vidange et son pain de sciure, l’épicier qui allongeait d’eau son huile d’olive qui flottait à la surface de contenants opaques.


Nos vies étaient déjà rythmées par les coupures d’électricité de plus en plus longues qui nous privaient d’eau du même coup. Étudiants, nous restions le plus longtemps possible à la bibliothèque de l’université pour profiter du courant et avancer nos recherches. Pour la majorité des jeunes de cette époque, il n’était pas question d’argent de poche, et les petits boulots étaient quasi inexistants. Les plus riches d’entre nous dealaient du haschisch, péché véniel quand, parallèlement, toute une génération d’adultes consommait en toute légalité des cocktails pharmaceutiques et des alcools souvent frelatés. Les familles qui le pouvaient étaient parties précipitamment sous des cieux plus cléments, et dans chaque immeuble restaient seules des personnes âgées sous la protection de voisins plus vaillants.


À l’époque, on liait cet effondrement, qui s’était poursuivi jusqu’à atteindre plus de 500 livres pour 1 dollar, au retrait des combattants palestiniens qui auraient converti leurs livres en devises étrangères avant de quitter le Liban après le blocus israélien, et à l’arrêt des transferts que certains pays arabes effectuaient en leur faveur. Un argument parmi d’autres, mais au bout de tant d’années de guerre et de solutions introuvables, de paralysie des institutions et de productivité proche de zéro, la monnaie libanaise ne tenait déjà pas à grand-chose, sinon à la mythique couverture or, dont on murmure qu’elle fut mise à l’abri à Fort Knox, et qui semblait en être le seul filet de sécurité. Au lendemain du traité de Taëf, après les deux épisodes meurtriers des guerres interchrétiennes, la livre avait même culminé à 3 000 pour un dollar. Il ne s’agit pas de faire ici de l’économie de salon, mais de répercuter les discussions véhémentes qui avaient plutôt lieu dans les abris et autres cages d’escalier, quand toutes les réjouissances – bombardements et effondrement – nous étaient offertes en même temps. On avait fini par comprendre, à voir les gosses des enrichis de la prébende et de la contrebande pavaner à qui mieux-mieux quand le piège se refermait sur les autres, que la guerre n’était qu’un business profitable à certains au prix de la détresse du plus grand nombre.


Cela pour dire que l’inflation galopante dont nous souffrons depuis 2019 a un air de déjà-vu. Les protestations annoncées aujourd’hui ne provoqueront aucune réaction. Elles ne seront qu’une manifestation de plus de la colère attisée par la faim qui n’a pas fini de ronger les Libanais. Pas besoin d’être prix Nobel pour comprendre que la solution passe par une volonté politique de réformes et de restructuration. Des sacrifices que la classe au pouvoir ne concédera pas, prisonnière qu’elle est de ses mauvaises alliances ; persuadée aussi que cette paupérisation lui est d’une manière ou d’une autre profitable. Alors elle vous montrera du doigt tantôt les changeurs, tantôt les convoyeurs, tantôt la banque centrale et son gouverneur dont elle a pourtant reconduit le mandat, ou alors de glauques spéculateurs basés sur des bateaux au large de la Turquie. Mais regardez la lune : l’État est absent. Tout le reste dérive de la détresse des choses ingouvernées.


En 1986, j’accompagnais mon père à une visite de condoléances quand, au milieu de la tristesse qui régnait dans ce salon d’église, quelqu’un a annoncé que la monnaie était tombée à 42 LL pour 1 dollar. Quelques mois plus tôt, nos fafiots voletaient encore autour de 15 LL. La nouvelle était suffisamment préoccupante pour faire oublier le défunt – ou était-ce une défunte,...

commentaires (3)

Dire qu'on est dans une région de producteurs de pétrole !!!! En fait Madame Abou Dib, vous commémorez à l’insu de votre plein gré, le quarantième anniversaire de la dégringolade de la livre. Pour quoi j’écris ces lignes, parce qu’il y a 40 ans, jour pour jour, quand L’Orient-Lejour du 12 janvier 1982, publiait sous le titre "Essence pour tous à 30 ll ?" Que pour un bidon de 20 litres, le galon ou la tanaké si vous voulez, il faut débourser 30LL. Et en conclusion : la pénurie d’essence aura démontré à quel point le système de distribution de carburants demeure archaïque. Que conclure 40 ans après ? Qu’on va de misère en misère et notre pouvoir d’achat rétrécit. Combien faut-il débourser pour une tanaké en janvier 2022 ? 400.000 livres, presque une monnaie de singe. Ce n’est pas seulement le secteur de distribution qui est archaïque mais le système en entier. Qui est responsable ? Je n’ose accuser personne. Bonne année 2022, sous le signe de la prospérité.

Nabil Fares

15 h 18, le 13 janvier 2022

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Commentaires (3)

  • Dire qu'on est dans une région de producteurs de pétrole !!!! En fait Madame Abou Dib, vous commémorez à l’insu de votre plein gré, le quarantième anniversaire de la dégringolade de la livre. Pour quoi j’écris ces lignes, parce qu’il y a 40 ans, jour pour jour, quand L’Orient-Lejour du 12 janvier 1982, publiait sous le titre "Essence pour tous à 30 ll ?" Que pour un bidon de 20 litres, le galon ou la tanaké si vous voulez, il faut débourser 30LL. Et en conclusion : la pénurie d’essence aura démontré à quel point le système de distribution de carburants demeure archaïque. Que conclure 40 ans après ? Qu’on va de misère en misère et notre pouvoir d’achat rétrécit. Combien faut-il débourser pour une tanaké en janvier 2022 ? 400.000 livres, presque une monnaie de singe. Ce n’est pas seulement le secteur de distribution qui est archaïque mais le système en entier. Qui est responsable ? Je n’ose accuser personne. Bonne année 2022, sous le signe de la prospérité.

    Nabil Fares

    15 h 18, le 13 janvier 2022

  • OLJ, NOUS PAYONS UN ABONNEMENT POUR 365 JOURS CAD LIRE CHAQUE JOUR LES REPORTAGES OU NOUVELLES LOCALES, REGIONALES ET INTERNATIONALES QUE VOUS POUVEZ OBTENIR DIRECTEMENT OU DES AGENCES INTERNATIONALES ET NON POUR LIRE DES ARTICLES D,ANALYSES PERSONELLES ET QUI SE REPETENT DE 3 A 5 JOURS DE SUITE LES MEMES. NE VAUT-IL PAS MIEUX FAIRE PARAITRE LE JOURNAL DEUX JOURS PAR SEMAINE QUE DE PRATIQUER CETTE PARODIE ? ON SE LE DEMANDE.

    PRET A SOUTENIR L,OLJ SANS L,HUMILIANTE CENSURE.

    10 h 14, le 13 janvier 2022

  • Les vieux comme moi se souviennent des 5 ou 10 LL d'argent de poche !!

    Bassam Youssef

    08 h 48, le 13 janvier 2022

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