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Culture - Disparition

Le tiercé gagnant de Sidney Poitier

L’acteur américain, décédé le 6 janvier à l’âge de 94 ans, a laissé sa marque à Hollywood. En 1967, trois films dans lesquels il a brillé avaient changé la face du cinéma américain.

Le tiercé gagnant de Sidney Poitier

« To Sir with Love » réalisé, produit et écrit par James Clavell. © Columbia Pictures

Il a le très doux prénom d’une ville australienne et le nom de famille non moins poétique d’une ville française. De quoi rêver à des horizons ailleurs, des horizons meilleurs. Il mesurait 1m89 et jusqu’au dernier jour, se tenait droit sans s’incliner telle une montagne qui pointe sa cime vers les astres. Né d’une famille pauvre dans un cadre plus que modeste, Sidney Poitier est allé décrocher les étoiles et a réussi. « Ce n’était pas impossible mais plus dur pour un Afro-Américain », a-t-il reconnu un jour. « L’industrie cinématographique n’était pas encore prête à élever plus d’une personnalité issue des minorités au rang de vedette », affirmera-t-il encore dans son autobiographie, This life. « À l’époque, (...) j’endossais les espoirs de tout un peuple. Je n’avais aucun contrôle sur les contenus des films (...), mais je pouvais refuser un rôle, ce que je fis de nombreuses fois. » C’est ça le courage des grands hommes, la témérité : ne jamais s’incliner, ne jamais courber l’échine. Avec son élégance et sa démarche de félin, Sidney Poitier évoluait parmi ses pairs jusqu’à ce qu’il n’emboîte plus le pas aux autres acteurs mais leur montre lui-même le chemin à suivre.

Katharine Houghton et Sidney Poitier dans « Guess Who’s Coming to Dinner » de Stanley Kramer. © Columbia Pictures

Un modèle pour ses successeurs

Le comédien était entré dans l’histoire en 1964 comme premier artiste noir à remporter un Oscar dans la catégorie du meilleur acteur, dans la comédie dramatique de Ralph Nelson Lilies of the Field. Il y incarnait Homer Smith, un travailleur itinérant qui aide un groupe de religieuses à construire une chapelle dans la campagne de l’Arizona. Il affrontait alors dans cette édition des Oscars, Albert Finney (Tom Jones ), Richard Harris (This sporting life), Rex Harrison (Cleopatra) et Paul Newman (Hud). Mais ce sont les trois films qu’il va tourner en 1967, chacun dans un genre différent, qui feront de lui un modèle, un briseur de chaînes. Celui qui placera la barre haute à tous ses successeurs comme Denzel Washington, James Earl Jones ou Halle Berry. D’ailleurs, lorsqu’il accepte un Oscar honorifique en 2002, Sidney Poitier remerciera la « poignée de cinéastes, réalisateurs, scénaristes et producteurs américains visionnaires » qui, selon lui, ont rendu sa carrière possible en allant à contre-courant. « Sans eux, ce moment des plus mémorables ne serait pas arrivé et les nombreux excellents jeunes acteurs qui ont suivi de manière admirable ne seraient peut-être pas venus enrichir la tradition du cinéma américain comme ils l’ont fait », avait déclaré Poitier. « Il n’a pas seulement interprété d’excellents rôles ;

en acceptant de les jouer, il a changé la face des films », dira de lui l’acteur Paul Newman, durant la cérémonie.

Sidney Poitier dans « In The Heat of the Night », de Norman Jewison. © MGM Studios

1967, l’année de tous les risques

Retour donc à cette année charnière de 1967. Stanley Kramer propose à Sidney Poitier le rôle de John Prentice dans Guess Who’s Coming to Dinner. Le réalisateur n’hésite pas à le mettre face à deux monstres sacrés du cinéma : Katharine Hepburn et Spencer Tracey. Ils ne lui feront pas ombrage, bien au contraire, ils le feront briller dans toute sa superbe. Dans ce film qui marque toute une génération et qui précède d’une année seulement la mort du pasteur Martin Luther King, Sidney Poitier n’affronte pas seulement à l’écran le racisme de l’homme blanc (représenté par les parents de sa fiancée soi-disant libéraux), mais un racisme beaucoup plus dur, plus violent, celui des militants de la cause noire qui s’en prendront à l’acteur pour avoir accepté d’incarner le personnage de John Prentice, sous-directeur de l’Organisation mondiale de la santé et brillant médecin de renommée internationale, aux qualités « loin du réel » par rapport aux discriminations dont souffrent ses pairs, diront-ils. On le traite de « Nègre de service », de « fantasme de blanc ». Dans le film, M. Prentice (Roy Glenn), la peur au ventre, déclare à son fils John (Sidney Poitier) que lui et sa femme seront considérés comme des criminels dans seize ou dix-sept États, du Sud – une réalité qui ne changea qu’après le 12 juin 1967 lorsque la Cour suprême des États-Unis déclara anticonstitutionnelles toutes les lois interdisant les mariages interethniques dans le cadre de l’arrêt Loving v. Virginia. Une réplique à laquelle Poitier répondra fermement mais tendrement : « Père, je t’aime et je t’aimerai toujours mais la différence entre toi et moi, c’est que tu te vois en homme de couleur alors que moi je ne me vois qu’en tant qu’homme » (« You see yourself as a coloured man and I see myself as a man »). Toute la révolte est là, calme, tranquille, non violente. Cette réplique peut s’appliquer à la propre expérience de cet acteur qui, quelques années plus tard, convolera en justes noces avec une femme blanche, Joana Shimkus, avec qui il partagera sa vie jusqu’à sa mort.

Toujours en 1967, Sidney Poitier s’affirme dans ce rôle de professeur face à des jeunes ados impolis et rebelles qui sèment la pagaille en classe. Il saura non seulement les mater mais conquérir leurs cœurs. Une chanson interprétée par la chanteuse Lulu, To Sir with Love, éponyme au film de James Clavell, fera le tour du monde et ce « Sir » à qui tous les élèves voueront respect et adoration fera rêver plus d’une adolescente même lorsqu’il se met dans une extrême colère qui contraste avec son visage doux.

Mais c’est le film In the Heat of the Night (Dans la chaleur de la nuit), également sorti en 1967, qui continue à résonner comme un écho dans l’actualité contemporaine américaine. La mort violente de George Floyd, afro-américain, tué sauvagement par des policiers le 25 mai 2020 à Minneapolis, dans le Minnesota aux États-Unis rappelle malheureusement à nos esprits ce film de Norman Jewison.

In the Heat of the Night, qui s’inscrit dans la lutte pour les droits civiques, raconte l’histoire de Virgil Tibbs, un policier noir du nord des États-Unis, qui se retrouve impliqué dans une enquête sur un meurtre dans une petite ville du sud où la plupart des habitants sont fortement racistes. Au moment de sa sortie, Chicago était en proie à des problèmes graves de racisme et le film se caractérisait par un langage cru et authentique de l’époque en particulier le ton méprisant et les termes injurieux employés par les Blancs à l’égard des Noirs. Lorsque Rod Steiger, le chef de la police dans le film, se moque de Sidney Poitier en lui disant : D’ailleurs, Virgil, quel drôle de nom ? le comédien, imperturbable et impavide lui répond « Appelez-moi Monsieur Tibbs ! » (They call me Mr Tibbs). Cette réplique, classée 16e par l’American Film Institute dans son top 100 des répliques du cinéma américain, résume la rectitude et la rigueur avec laquelle Sidney Poitier s’est affirmé dans le paysage du cinéma hollywoodien.


Il a le très doux prénom d’une ville australienne et le nom de famille non moins poétique d’une ville française. De quoi rêver à des horizons ailleurs, des horizons meilleurs. Il mesurait 1m89 et jusqu’au dernier jour, se tenait droit sans s’incliner telle une montagne qui pointe sa cime vers les astres. Né d’une famille pauvre dans un cadre plus que modeste, Sidney Poitier est...

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