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À nous deux, 2022 !

Chaque quartier a ses vedettes insoupçonnées dont on ne découvre la notoriété qu’au moment où elles s’effacent du paysage. Eid s’est installé à Beyrouth il y a vingt ans. Au début des années 2000, ripolinée et vernissée de frais, la ville déguisée en eldorado de carton-pâte donnait encore le change. Et lui, le Syrien de peu, qui n’avait que ses bras à offrir, était déterminé à y renaître sous de meilleurs auspices que ceux que lui réservait sa condition. Pauvre, analphabète, sans compétences, petit à petit, il s’est inventé un métier : à la fois livreur et homme à tout faire. Dans ce périmètre de 2 ou 3 kilomètres, pas une boutique dont il ne soit le saute-ruisseau attitré. Il est le seul à qui une femme seule ouvrirait la porte en toute confiance. On l’a vu faire des bouquets chez les fleuristes, remplacer des concierges au pied levé pour sortir les poubelles, donner un coup de peinture, déboucher une canalisation. On l’a vu participer à la collecte des débris au lendemain de la double explosion du 4 août, accrocher des rideaux chez une voisine, se précipiter quand une chaudière prenait feu, faire la queue – à la demande – dans les stations d’essence quand un plein vous coûtait la matinée, changer des pneus, régler la circulation quand un camion-citerne se hasardait dans une rue étroite, dénicher « de la gueule du diable » des produits en pénurie, aider à suspendre l’étoile en haut du sapin. Depuis le temps, il est entré en douce dans la vie de chacun, ce qui signifie plusieurs dizaines de familles, chacun se croyant seul à trouver ce courageux gaillard à sa porte quand il avait besoin d’un service.


Depuis quelques jours, une rumeur court la rue : Eid prépare ses papiers, il va sauter le pas. On se donne le mot pour tenter de le dissuader de commettre cette folie : prendre la mer pour migrer vers l’Italie par la Libye. Ses réponses sont les mêmes à chacun, il n’a pas fui la Syrie et l’humiliation du service militaire pour se retrouver dans l’impasse. L’ONU a promis d’aider les familles syriennes à quitter le Liban, mais les procédures sont très lentes et les dossiers constitués au compte-gouttes. Il a deux enfants ; sa fille, toute petite, lui fend le cœur, il vous fait écouter, avec les yeux qui s’embuent, ses rires en grelots sur son téléphone. Il craint pour elle, plus tard, la violence des hommes, la servitude de la pauvreté. Il ne sera pas dit que Eid a baissé les bras. Et si le navire fait naufrage, il se voit organisant le sauvetage, emmenant tout le monde à bon port. Et s’il est séquestré dans un camp de migrants, il se voit traversant les barbelés de nuit, déjouant les barrages, défiant les gardes, abattant de son corps les frontières. Son ami l’a fait, il est désormais en Allemagne. Eid a trop souvent entendu ces vers du poète tunisien Abou el-Qassem el-Chabi : « Si l’on désire la vie, alors le destin doit répondre / La nuit se retirer et les chaînes se briser. » Le moment est venu pour lui de provoquer le destin.


Avec un virus de nouveau en rage ; une économie mondiale qui revoit ses espérances à la baisse ; des promesses d’efforts trop timides pour contenir les ravages des changements climatiques ; l’émergence d’une vie parallèle dans le métavers – utopie d’un marché vierge où l’on ira se défrustrer virtuellement de la limitation de nos ressources – et la sourde montée du racisme, de l’exclusion et des extrémismes, notre planète n’est pas belle à voir.


Qu’est-ce qu’une année qui passe ? Un peu de temps où l’on aura vécu, et fait ce que fait l’humanité, et subi ce qu’elle doit subir, et rêvé ses rêves. On aura aimé, souffert, lutté, souri ou pleuré, réalisé quelque chose ou rien du tout, pris des risques ou pantouflé dans son coin, traversé des deuils qui sont avant tout deuils de soi, reconnu le bonheur, peut-être comme l’a dit Prévert « au bruit qu’il fait quand il s’en va ». Au Liban, ça c’est sûr, on aura reconnu le malheur aux imbéciles ânonnements de nos dirigeants et à leurs creuses rhétoriques. Il y a d’ailleurs belle lurette que les plus intelligents d’entre nous ne les écoutent plus. Les plus heureux des nôtres sont ceux qui auront contribué à soulager quelques souffrances dans la mesure de leurs moyens. En chacun de nous, nés du mauvais côté du monde, patiente un Eid qui espère changer sa donne. Il est d’autres vagues que celles de l’océan. Restons vigilants, 2022 sera nôtre. Amor fati.


Chaque quartier a ses vedettes insoupçonnées dont on ne découvre la notoriété qu’au moment où elles s’effacent du paysage. Eid s’est installé à Beyrouth il y a vingt ans. Au début des années 2000, ripolinée et vernissée de frais, la ville déguisée en eldorado de carton-pâte donnait encore le change. Et lui, le Syrien de peu, qui n’avait que ses bras à offrir, était...

commentaires (3)

cette phrase "Bonheur, je ne reconnus qu'au bruit que tu fis en partant" est de Raymond Radiguet mais qu'importe, la chronique de Fifi est toujours si touchante!

BOUEDEC Jacques

20 h 44, le 04 janvier 2022

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Commentaires (3)

  • cette phrase "Bonheur, je ne reconnus qu'au bruit que tu fis en partant" est de Raymond Radiguet mais qu'importe, la chronique de Fifi est toujours si touchante!

    BOUEDEC Jacques

    20 h 44, le 04 janvier 2022

  • Magnifique Eid. J'en ai un autre autour de moi, Kinda, et lui aussi veut partir... Merci Fifi, pour me rappeler nos Eid.

    Joelle Giappesi

    18 h 53, le 30 décembre 2021

  • Merci!

    Bachir Karim

    14 h 18, le 30 décembre 2021

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