La stagnation préfigure le pourrissement, et ce moment de notre histoire où tout semble paralysé n’est pas annonciateur d’une sortie de crise. Il n’est que ce qu’il est : un temps arrêté, indéfiniment, parce qu’aucune roue du mécanisme politique, social ou économique n’est en état de tourner. Pourtant, deux incidents survenus ces derniers jours jettent une lumière particulière sur les forces de changement qui tentent de se frayer un chemin dans la stérilité ambiante.
Elle s’appelle Aya Sabra. C’est une jeune esthéticienne, maman de trois enfants, qui a, comme on dit, réussi dans la vie. Spécialisée entre autres dans le tatouage des sourcils et le biseautage des ongles, elle exerce un de ces métiers où l’on entretient avec la clientèle une relation quasi maternelle. Réceptacle de confidences en tout genre, elle se fait fort de revitaliser le moral en même temps que la peau, purifier l’âme avec l’épiderme, sublimer l’image intérieure autant que le visage redessiné et radieux que l’on portera en quittant son salon. Tant et si bien qu’elle s’offre un nouvel espace à la hauteur de son succès, boulevard Hadi Nasrallah. Autant dire les Champs-Élysées de la banlieue sud de Beyrouth. Comptant sur sa propre popularité (près de 100 000 abonnés sur Instagram), elle veut dûment célébrer l’inauguration. Face à l’arche de ballons noir et or, traditionnelles couleurs du luxe, installée en devanture, elle engage deux danseurs de hip-hop pour chauffer la foule de groupies agglutinée sur le trottoir, débordant sur la chaussée. Ils sont prodigieux, ces « Bboys ». Ils ne font pas dans la chochotte. Chacun de leurs mouvements est un défi à la gravité. À même le macadam, l’un d’eux, le corps à l’envers, tenant sur une seule main, se sert de celle-ci comme d’un ressort, bondit et retombe de tout son poids sur la paume sans doute déjà incrustée de gravier, tourbillonne sur lui-même et ses jambes, battant l’air, scandent le rythme hypnotique sur lequel des jeunes filles en foulard sautillent, déjà désinhibées, leurs téléphones braqués sur la scène. Ils sont bien sûr torse nu. On n’imaginerait tout de même pas qu’ils puissent porter ne serait-ce qu’un tee-shirt, pour exécuter ces figures inversées. Mais il faut croire qu’ils dansaient dans le bon sens et que c’était le monde autour d’eux qui était à l’envers. Les traditionnelles carabosses qu’on avait oublié d’inviter parmi le public puritain de la banlieue sud ont pris la mouche au prétexte que des jeunes filles ont été exposées à des nudités masculines, à des musiques qui offensent les traditions et qu’elles en ont tiré une joie sacrilège. La nuit-même, échauffés par le débat qui moussait sur les réseaux sociaux entre tenants des libertés individuelles et moralisateurs à deux balles, et sans doute à court d’arguments pour justifier leur colère, des tireurs anonymes s’acharnaient à coup de rafales d’AK-47 sur le salon de beauté.
Ce dénouement, pour déplorable, n’en est pas moins, par certain côté, jubilatoire. D’une part, on a l’ingénuité d’une jeune femme, experte dans son domaine, qui a voulu marquer son succès comme on le ferait n’importe où ailleurs dans le monde, dans la joie et la vitalité. D’autre part, on a un environnement ombrageux qui ne voit de beauté que dans la mort, de succès que dans l’assassinat, de virilité que dans le combat. Mais cette danse a eu lieu et aucune arme n’en effacera le souvenir.
L’autre incident a eu lieu à Tripoli, dans une école publique où sévit un fringant professeur déjà écarté de l’enseignement pour certains gestes déplacés. Une voie de garage où il se sent probablement à l’abri, au milieu d’élèves parmi les plus défavorisés du Liban, ce qui n’est pas peu dire. Mais il faut croire qu’il a mal calculé sa liberté de mouvement, comptant sans doute sur l’aménité complice de la société tripolitaine réputée patriarcale. Il a suffi qu’une adolescente de 15 ans, miraculeusement soutenue par sa mère, dénonce les agissements du triste sire, pour que dans tout le lycée la parole se libère.
Chaque élève victime de harcèlement a enfin eu le courage de dénoncer le harceleur qui, lui, se considère innocent tant qu’il n’a pas commis de viol. Mais l’humiliation infligée à ces jeunes filles à la sexualité à peine éclose ? De proche en proche, de comportements louches en messages ambigus, encouragé par l’intimité virtuelle que favorise quelques fois l’enseignement à distance, combien de temps lui restait-il pour passer à l’acte ?
Le meilleur de l’histoire est la solidarité des garçons avec leurs jeunes camarades, leur attaque en règle contre le directeur de l’établissement dans son propre bureau, les slogans de la thaoura qui vibraient à nouveau dans la cour de récréation. La thaoura… Ce phénomène qui a grisé tant de Libanais excédés et dont les cibles se croient aujourd’hui soulagées ; ce mouvement qui réclamait tout et n’importe quoi, de l’égalité des sexes à la dépénalisation du haschisch en passant bien sûr par le départ de la classe au pouvoir, est-il vraiment éteint? De temps en temps, dans la frigidité ambiante, partout où pulsent un peu de chaleur, de vie et de vérité, partout où s’exprime une juste révolte, on reconnaît le souffle de ce dragon que, par lâcheté, certains font passer pour un serpent de mer.


Important article sur ces 2 événements qui ont, de façon claire, souligné les différences e 2 modes de vie aux caractéristiques opposées à 180 degrés. Le courage de cette jeune entrepreneur qui célébrait son succès de façon moderne devrait être louer et encourager et de même la solidarité des jeunes face à celui qui croyait que tout lui était permis doit être encourager et remercier.
17 h 18, le 09 décembre 2021