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Nos Lecteurs ont la Parole

La tragédie de Blanquette

Si l’on lit l’histoire de « La chèvre de Monsieur Seguin », extraite des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, on ne peut que s’émouvoir du destin lugubre de Blanquette. Pour rappel, le brave Monsieur Seguin possède une chèvre qu’il aime tendrement et qu’il appelle affectueusement Blanquette. En effet, c’est une belle bête « avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! Et puis docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l’écuelle ; un amour de petite chèvre ». En maître bienveillant, Monsieur Seguin place Blanquette au plus bel endroit de l’enclos et prend bien soin de lui laisser beaucoup de corde pour qu’elle puisse gambader aisément et joyeusement. Il désire ardemment qu’elle soit heureuse et rieuse car il considère Blanquette comme sa fillette.

De prime abord, tout se passe comme prévu. Blanquette est ravie et Monsieur Seguin est aux anges. La bonne ambiance change lorsque Blanquette se met à contempler rêveusement et langoureusement les majestueuses montagnes qui pointent à l’horizon. À partir de ce moment, elle commence à se languir de sa vie d’enclos. En chèvre allègre, elle est avide d’espaces vides pour courir les prés et se dégourdir les jarrets. Elle fait part de son projet de fugue à Monsieur Seguin qui, aussitôt, s’affole à l’idée d’imaginer sa tendre Blanquette entre les crocs des loups voraces des grands espaces. Il décide alors de la protéger contre son gré en l’enfermant dans une étable toute noire et en verrouillant la porte à double tour. Cependant, il omet de fermer la fenêtre et l’on connaît la suite tragique de l’histoire.

Changeons d’époque pour voir comment vit la Blanquette des temps modernes. Elle se trouve dans une grande ferme moderne, en l’occurrence une « ferme-usine » dotée d’une technologie de pointe. Elle est entassée, comme sardines en boîte, avec moult autres chèvres dans des compartiments contigus et exigus, sans fenêtre ni bien-être. Pour repérer Blanquette dans cette masse animale, il suffit de savoir qu’elle porte une boucle électronique à l’oreille gauche avec un numéro d’identification unique. À l’instar des autres animaux de la ferme, Blanquette demeure séquestrée à l’intérieur de l’étable jour et nuit. Les néons moribonds provenant des plafonds de l’étable projettent sadiquement son ombre affligée contre les cloisons sombres de sa triste prison. Elle ne sort plus dehors pour capter les rayons blonds du soleil ou pour savourer les reflets sucrés de la lune. Elle ne contemple plus les valses virevoltantes des feuilles mortes de l’automne ou la naissance des premiers bourgeons du printemps. Elle ne s’endort plus au fredonnement incessant des abeilles qui vont d’une fleur à l’autre au gré de leur fantaisie. Cependant, elle a droit au bourdonnement lassant des machines à traire entrecoupé de façon intermittente par les gémissements lancinants des bêtes en détresse.

Quant au bienveillant Monsieur Seguin, il a pris la poudre d’escampette depuis belle lurette. En tant que modeste agriculteur, il n’est plus en mesure de rivaliser avec les imposantes entreprises agroalimentaires aux poches pleines et aux cœurs vides. Alors il a dit au revoir à la campagne et sa montagne pour aller rejoindre la cité et sa vanité. Le nouveau maître des lieux s’appelle Monsieur Vilieux. Il arbore un sourire aussi bestial que glacial. Pour lui, Blanquette n’est qu’une anodine machine d’usine, donc une « petite chose » quelconque qui ne mérite ni attention ni compassion.

Cyniquement, Monsieur Vilieux sature Blanquette d’hormones et d’antibiotiques pour optimiser son rendement en lait et en laine. Lorsqu’elle aura exaucé son utilité économique transitoire, Monsieur Vilieux l’expédiera, froidement et perfidement, vers l’abattoir noir qui se situe au fond du couloir. Elle sera hachée menu comme chair à pâté. Au vu de ce destin sinistre, Blanquette viendrait à regretter amèrement les atroces et féroces loups des hautes montagnes. En effet, ils font figure de braves et suaves créatures angéliques face au vulgaire et sanguinaire Monsieur Vilieux.

Métaphoriquement parlant, le cas de la Blanquette des temps modernes illustre pertinemment la situation pathétique des animaux victimes de l’élevage intensif. En effet, les petites fermes conviviales au cœur chaleureux et au tempérament affectueux ferment boutique pour laisser place à d’imposantes fermes-usines aussi impersonnelles que cruelles. Ces fermes d’un nouvel âge regorgent d’un nombre impressionnant de poules et de semoules, de bovins et de foins. Incontestablement, l’élevage à grande échelle engendre une souffrance animale à grande échelle, tant au niveau physique que psychique.

Moralement et éthiquement, il est nécessaire de revoir les pratiques contemporaines de l’élevage. Il suffit d’ouvrir les yeux pour réaliser que les animaux sont des êtres vivants dotés d’un cœur et de pouls avec une abondance de sensations et d’émotions. Ils ont donc viscéralement besoin d’un environnement intrinsèquement serein. En effet, les produits que les animaux offrent aux humains seraient de meilleur goût et de qualité supérieure si l’élevage des bêtes se faisait de façon plus saine et plus humaine.


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Si l’on lit l’histoire de « La chèvre de Monsieur Seguin », extraite des Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, on ne peut que s’émouvoir du destin lugubre de Blanquette. Pour rappel, le brave Monsieur Seguin possède une chèvre qu’il aime tendrement et qu’il appelle affectueusement Blanquette. En effet, c’est une belle bête « avec ses yeux doux, sa barbiche...

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