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Moyen-Orient - Anniversaire

Les Émirats arabes unis, de « la côte des pirates » à la planète Mars

Née le 2 décembre 1971, la fédération formée de sept émirats a fait en cinquante ans un saut qualitatif dans la modernité, tout en se réservant une place à part entière sur la scène internationale.

Les Émirats arabes unis, de « la côte des pirates » à la planète Mars

Les Émirats arabes unis célèbrent le 2 décembre le 50e anniversaire de leur création. Giuseppe Cacace/AFP

Décembre 1999. Après cinq années de travaux gargantuesques, le monde découvre sur les rives de Dubaï un imposant et intrigant bâtiment baptisé Borj el-Arab (la tour des Arabes). Sorti de terre en un temps record et construit sur une île artificielle, l’emblématique gratte-ciel conçu par l’architecte britannique Tom Wright se veut à la hauteur des ambitions des Émirats arabes unis alors en pleine transformation : Borj el-Arab est alors la tour la plus élevée de Dubaï, et surtout l’hôtel le plus luxueux du monde. Construite en forme de voile en hommage aux bateaux de pêche, utilisés jadis le long de ce littoral surnommé la « côte des pirates » au XVIIIe siècle, la tour marque un tournant en termes d’image pour les EAU et cristallise aussi leur volonté d’entrer dans l’ère de la modernité et de se faire une place à part entière sur la scène internationale.

Par la même occasion, nombreux sont ceux qui découvrent l’existence de ce jeune pays discret, formé de sept petits émirats, niché entre l’Arabie saoudite et Oman. Un pays qui connaît une ascension fulgurante depuis l’obtention de son indépendance de la Grande-Bretagne vingt-huit ans plus tôt, dans le sillage de la décision de la puissance coloniale de se retirer des régions à l’est du canal de Suez à la fin de l’année 1971. Les Britanniques s’y étaient installés en construisant plusieurs forts pour sécuriser la route vers l’Inde, face aux pirates qui infestaient le littoral.


Cheikh Zayed lors d’un déplacement à Londres. Photo d’archives L’OLJ

L’émir d’Abou Dhabi de l’époque, cheikh Zayed al-Nahyane, est alors pris de court. Malgré sa richesse potentielle grâce au pétrole découvert il y a quelques années, l’émirat est faible militairement, face à la convoitise de ses puissants voisins, comme l’Iran et l’Arabie saoudite qui attendent le départ des Anglais pour prendre leur place. Il ne peut compter que sur lui-même pour se défendre. C’est ainsi que cheikh Zayed prend le pari d’unifier les émirats. Historiquement, ces entités s’entre-déchiraient. Opposées les unes aux autres, elles n’ont jamais travaillé ou communiqué ensemble. Au point qu’aucune route ne les reliait. Mais compte tenu de l’importance de l’enjeu, l’émir s’épuise à courir chez les uns et les autres pour essayer de les convaincre, notamment son rival de toujours, le dirigeant de l’émirat de Dubaï, cheikh Rached al-Maktoum. À la longue, les deux hommes se révéleront complémentaires. Cheikh Zayed est le visionnaire, l’ambitieux, cheikh Rached le pragmatique, l’homme des projets, du commerce ouvert. Leurs enfants, quelques décennies plus tard, suivront le même chemin.

Plus de deux ans de négociations ardues seront nécessaires pour aboutir à un accord : Zayed partage les revenus du pétrole d’Abou Dhabi avec tous les autres émirats. À condition toutefois que chacun d’entre eux œuvre à son propre développement. Le 2 décembre 1971, le nouvel État est né. Six émirats adhèrent d’abord à l’union : Abou Dhabi, Ajman, Dubaï, Charjah, Fujaïrah et Oum el-Qiwain. Cheikh Zayed est élu président de la fédération à laquelle se joint deux mois plus tard Ras el-Khaïma. Impliqués dans les négociations, le Qatar et Bahreïn se retirent à la dernière minute. « Une bonne partie du mérite revient à la Grande-Bretagne, explique Olivier Da Lage, journaliste et spécialiste du Golfe. Les Britanniques ont ainsi vivement encouragé les émirs de cette région à s’unir au sein d’une fédération, alors qu’il y avait une crainte que l’Iran du chah ait une visée sur plusieurs de ces émirats. »

Cheikh Zayed réussit ainsi à créer un pays qui n’existait pas. Mais c’est un État où tout est à construire. Il investit dans l’infrastructure, les services hospitaliers et l’éducation. « Les dix premières années étaient très difficiles, affirme Abdulkhaleq Abdulla, professeur de sciences politiques aux EAU. Beaucoup ont douté que cette union puisse réussir et prospérer. Historiquement, aucune expérience unioniste ou fédérative n’a jamais réussi dans le monde arabe. »


Les représentants d’Israël et des Émirats arabes unis signant les accord d’Abraham, officialisant la normalisation entre les deux pays, le 15 septembre 2020. Photo AFP/File

Rivalité avec Doha

Paradoxalement, le secret de la réussite de la formule des EAU repose sur les inégalités entre les émirats. Deux d’entre eux se détachent du lot, Abou Dhabi et Dubaï, les autres sont à la traîne et acceptent ce mode de fonctionnement. Le pari n’était pourtant pas gagné d’avance. « Il y a eu des rivalités souvent brutales, notamment entre les cheikhs Rached et Zayed, ce dernier ayant pris le dessus en fin de compte avec beaucoup de doigté », ajoute Olivier Da Lage. Le savoir-faire diplomatique des dirigeants d’Abou Dhabi leur permet d’affirmer leur prééminence grâce au soutien financier massif qu’ils offrent aux autres émirats. Cette attitude se poursuit avec les fils de cheikh Zayed. L’actuel monarque soutient ainsi Dubaï, au bord de la faillite, lors de la crise financière en 2008-2009, en comblant le déficit de cet émirat. En signe de gratitude, l’émir de Dubaï, cheikh Mohammad ben Rached nomme lors de son inauguration Borj Dubaï, la plus haute tour au monde, du nom du cheikh Khalifa, l’actuel dirigeant du pays. Le système politique se montre extrêmement stable. Le tissu social des émirats et le nombre réduit de la population locale y contribuent grandement. Selon, M. Abdulla, « la société est pratiquement homogène, issue de la culture tribale, ayant les mêmes coutumes et valeurs, des liens de parenté unissent souvent les familles des différents émirats. »


Photo prise le 25 décembre 2019 montrant les silhouettes des impressionnantes tours de Dubaï, dont Borj al-arab et Borj Khalifa. Photo archives/ AFP

Les deux décennies 1980-1990 voient le pays se construire petit à petit. Les émirats se situent au carrefour des routes de commerce reliant l’Europe et l’Inde. Profitant dès le XIXe siècle de cette position géographique stratégique, les dirigeants contemporains de Dubaï et d’Abou Dhabi ont ancré la fédération dans le maillage de l’économie mondiale tout en diversifiant les sources de revenus, en se lançant d’abord dans la création de compagnies aériennes pouvant relier l’Est à l’Ouest. C’est ainsi que naquirent Etihad et Emirates. Le second grand projet a été l’élargissement des ports du pays, puis la création de Dubaï port international fondé en 1999 (qui deviendra DP World en 2005) et devenu un des « champions nationaux » présents sur les cinq continents, avec un chiffre d’affaires de 4,2 milliards de dollars en 2016. Alors que la scène régionale est en pleine reconfiguration, ce jeune pays se développe discrètement tandis que ses voisins traversent des hauts et des bas. Le Koweït connaît sa période d’or durant les décennies 1970 et 1980, mais ne se remet pas vraiment de l’invasion irakienne au début des années 1990. Bahreïn se met rapidement sous la protection de Riyad. Seul le Qatar se présente comme un rival avec notamment l’influence marquante de la chaîne al-Jazeera, bras médiatique des Frères musulmans après la première guerre du Golfe. « Entre-temps, une rivalité discrète a pris place entre Doha et Abou Dhabi sur la question de l’éducation, les deux pays ayant attiré les universités étrangères, notamment américaines et britanniques, mais pas seulement », rappelle Olivier Da Lage. Cette politique a engendré une nouvelle génération d’Émiratis éduqués selon le modèle occidental, tout en restant dans un cadre culturel local. Ce qui a contribué à la formation et à la progression de la jeunesse dans le Golfe.


Un groupe de danseurs traditionnels célèbrent le 50e anniversaire des Émirats arabes unis, sur le gigantesque site de l’exposition universelle « Expo2020 » qui a lieu actuellement à Dubaï. Giuseppe Cacace/AFP

Une nouvelle ère

À sa mort en 2006, Zayed laisse un pays politiquement stable, dont le revenu par habitant est parmi les plus élevés de la planète, près de 42 000 dollars selon la Banque mondiale. La même année, cheikh Mohammad ben Rached accède au pouvoir à Dubaï. Depuis, les mégaprojets se succèdent. D’abord les grands projets immobiliers tels que « The Palm Jumeirah » en 2011, le métro de Dubaï en 2009, Borj Khalifa en 2010, sans oublier les projets culturels à Abou Dhabi comme les musées du Louvre et de Guggenheim. Le désert est devenu un eldorado. Les Émirats deviennent une puissance de premier plan, capable en février 2021 de réussir un exploit technologique en plaçant leur sonde Hope (espoir) autour de l’orbite de Mars pour étudier l’atmosphère et le climat de cette planète. Ils deviennent ainsi le premier pays arabe à réaliser cette prouesse. « Cette étape se place sous le signe de la confiance en soi, affirme ainsi Abdulkhaleq Abdulla. Celle-ci pousse les Émiratis toujours vers de nouveaux défis de plus en plus ambitieux. » Selon lui, « aucun Émirati ne pouvait envisager arriver un jour à cette situation, sachant ce qu’étaient les Émirats il y a 50 ans ».

Entre-temps, les dirigeants émiratis sont passés maîtres dans l’art de vendre leur image de marque, lançant des campagnes tous azimuts pour placer le pays sur la carte touristique mondiale du luxe. Entre centres commerciaux à thèmes, événements sportifs et culturels, dont le dernier est l’exposition universelle Expo2020 qui se déroule actuellement à Dubaï. La population des Émirats est estimée désormais à près de 10 millions d’habitants, dont 90 % d’expatriés de 190 nationalités différentes.

Au moins en apparence, le legs le plus important de Zayed est préservé. La diversité et la pluralité sont sauvegardées. Les Émirats comptent un ministère de la Tolérance et un autre pour le Bonheur, des dizaines d’églises, des temples bouddhistes et hindous, une synagogue, etc. Et c’est avec beaucoup de fierté qu’ils ont accueilli en février 2019 le pape François, premier souverain pontife à visiter la péninsule Arabique.

Mais pour les détracteurs du pays fondé par cheikh Zayed, tout ceci n’est qu’une illusion. La tolérance a ainsi une limite au sein de la fédération : la politique. Les partis politiques sont interdits et toute voix dissidente est immédiatement étouffée. Les critiques concernant les droits humains et notamment les droits des travailleurs immigrés sont légion. En novembre 2006, un rapport cinglant de l’ONG Human Rights Watch, intitulé « Construire des tours, abuser des ouvriers », énumère les différentes violations des droits humains dans le pays. Le souci premier du pouvoir reste la sécurité. Dubaï s’enorgueillit d’être parmi les villes les plus sûres au monde. « Les Émirats sont entrés dans la modernité très récemment », explique Olivier Da Lage . Selon lui, aux EAU comme en Arabie saoudite, « le progrès vers la modernité et vers les droits sociaux est introduit par le souverain éclairé. Il ne peut pas être arraché par les citoyens. L’idéal politique étant une société totalement dépolitisée où tout est décidé par des technocrates contrôlés par l’émir ». En somme, un autoritarisme 2.0.

Ainsi, les nationaux – qui représentent à peine 10 % de la population totale des Émirats – sont très largement entretenus par l’État, selon un pacte clair consistant pour le pouvoir d’offrir à ces sujets de quoi vivre dans d’excellentes conditions matérielles en échange de leur sujétion. « Aucun pays n’a un tableau idéal et les Émirats aussi ont certains points faibles concernant les droits humains, il est clair. Mais un grand nombre de ces critiques sont souvent le fruit de malentendus ou d’une politisation de ce dossier », défend Abdulkhaleq Abdulla.

« La petite Sparte »

Désormais sous les projecteurs, les EAU sont scrutés méticuleusement sur un autre dossier sensible : leur politique étrangère, fondée sur deux piliers, le soft power et la puissance militaire. Abou Dhabi a pendant longtemps essayé de cultiver des alliances bienveillantes aux niveaux régional et international. Mais le printemps arabe a fait sortir les Émirats de leur pacifisme historique pour en faire un fer de lance de la contre-révolution. Les Émirats se sont lancés dans une guerre ouverte contre les Frères musulmans, ennemis jurés du régime. Alliés indéfectibles de l’Arabie saoudite, les EAU se montrent par ailleurs de plus en plus affranchis de leur grand frère, affichant publiquement leur rivalité. Contrastant avec la politique de son père, Mohammad ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi et dirigeant de facto de la fédération suite aux problèmes de santé de son frère Khalifa, a mené une politique plus agressive, intervenant de manière flagrante et usant de la force militaire dans les conflits yéménite et libyen, ou dans la Corne de l’Afrique. La carte militaire de plus en plus affirmée d’Abou Dhabi lui a même valu le surnom de « petite Sparte ».

Entourés de voisins puissants et parfois menaçants, comme l’Iran, « il est naturel que les EAU développent leurs capacités militaires pour faire face aux dangers régionaux d’une part et pour sécuriser leurs investissements et projets d’autre part », explique M. Abdulla.

Mais pour Olivier Da Lage, « l’affaire des sabotages de quatre navires en mai 2019 sur le littoral émirati a montré la vulnérabilité des EAU face à une puissance régionale infiniment supérieure, à savoir l’Iran ». Depuis, les Émirats semblent être revenus vers une phase plus diplomatique, engageant des pourparlers avec Téhéran, Doha ou Ankara, en vue de réchauffer les liens avec ces régimes notamment en matière économique. Les Émirats ont été le premier pays du Golfe à normaliser leurs relations avec Israël dont ils veulent faire un partenaire-clé. Sur le dossier syrien, Abou Dhabi déploie toute sa diplomatie pour faire réintégrer le régime de Bachar el-Assad dans le giron arabe. « Les dirigeants émiratis ont un certain sens de la mesure et des rapports de force, ils sont assez subtils et intelligents pour ne pas s’être enfermés dans une stratégie de fuite en avant. Ils ont bien vu que cela commençait à leur causer des problèmes », estime M. Da Lage. Ainsi, après les excès des projets pharaoniques et des aventures diplomatiques à risques, les EAU commencent à s’assagir, entrant à 50 ans dans une nouvelle phase de maturité.

Décembre 1999. Après cinq années de travaux gargantuesques, le monde découvre sur les rives de Dubaï un imposant et intrigant bâtiment baptisé Borj el-Arab (la tour des Arabes). Sorti de terre en un temps record et construit sur une île artificielle, l’emblématique gratte-ciel conçu par l’architecte britannique Tom Wright se veut à la hauteur des ambitions des Émirats arabes unis...
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Un example à suivre par le reste pestiféré des arabes.

Robert Moumdjian

04 h 20, le 03 décembre 2021

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Commentaires (4)

  • Un example à suivre par le reste pestiféré des arabes.

    Robert Moumdjian

    04 h 20, le 03 décembre 2021

  • Sheikh Zayed a montré des qualités exceptionnelles dans la région: Une dévotion infaillible à un but politique unificateur, sans recherche de son intérêt matériel personnel. Exactenebt come la classe politique dirigeante libanaise actuelle.

    Joseph ADJADJ

    11 h 53, le 02 décembre 2021

  • MERCI D'AVOIR ENFONCE LE COUTEAU DANS NOS PLAIES ENCORE PLUS PROFONDEMENT ! surement pas une critique , juste une reaction a ce que nos jeunes & vieux KELLON nous font subir duu haut de leurs.... arrogance !

    Gaby SIOUFI

    10 h 07, le 02 décembre 2021

  • Très bon article!

    Chris G.

    10 h 03, le 02 décembre 2021

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