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Société - Récit

Du confort aux sacrifices : une famille de la classe moyenne face à la crise

Du confort aux sacrifices : une famille de la classe moyenne face à la crise

La famille de Layale a subi de plein fouet toutes les crises successives, dont celle de la pénurie d’essence en été et celle découlant de la hausse vertigineuse du prix du carburant. Photo d’archives João Sousa

Lui préfère ne pas en parler. « Il est timide... Et il a honte. » Layale*, sa femme, n’a pas ses réticences. Elle veut en parler à cœur ouvert, quitte à tout déballer. « Il te plaît, mon récit? » lance-t-elle avec ironie. L’histoire de ce couple, parents de trois enfants, n’est pas celle de la misère qui a rattrapé tant de familles dans un Liban en crise. Leur histoire, c’est celle de la fin d’une époque et de ses illusions, celle où la classe moyenne vivait bien. Avec la crise économique, la bulle a explosé. La vie de nombre de familles libanaises, obligées de se serrer la ceinture au point de se sentir prises à la gorge, en a été totalement chamboulée. Leur quotidien est, désormais, fait de sacrifices, au rythme de la hausse du taux du dollar face à la livre libanaise, qui a perdu autour de 90 % de sa valeur, et de l’inflation, explosive. Une inflation de 281 % entre juin 2019 et juin 2021, selon le dernier rapport de l’Escwa publié en septembre 2021.

Les factures engloutissent désormais une grande partie du salaire de Layale, mère de famille et enseignante. Photo d’archives João Sousa

« Nos revenus couvrent à peine nos besoins »

Dans ce contexte, les histoires de dégringolade sociale et économique sont légion à travers le Liban. La famille de Layale, qui faisait partie, avant la crise, de la classe moyenne supérieure, en est un exemple significatif. Avant la crise, il y a un peu plus de deux ans, le salaire mensuel de trois millions de livres libanaise de cette enseignante équivalait à 2 000 $. Il ne vaut plus que 125 $ (le taux de change sur le marché parallèle tournait autour de 24 000 LL/USD en fin de semaine). Son époux, gynécologue, multiplie les consultations pour encaisser entre quatre à cinq millions de livres libanaises à la fin du mois, soit entre 166 et 208 $. « Nos revenus couvrent à peine nos besoins… » explique la mère de famille, assise dans son salon avec ses trois enfants. « Je suis fatiguée », ajoute-t-elle, son visage creusé par les cernes. « Mon mari travaille depuis 17 ans. Maintenant, la nuit, il se réveille angoissé. Il se demande comment nous allons pouvoir continuer comme ça. Il se dit qu’il faut quitter le pays », raconte cette quadragénaire qui s’est mariée il y a dix-sept ans. Ses filles de 16 et 13 ans ne la lâchent pas du regard. Son fils de 7 ans, quant à lui, ne prête pas attention à ses mots, concentré sur des jeux de course-poursuite sur le téléphone de sa sœur.

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Le couple et leurs enfants vivent dans un appartement acheté dans un beau quartier de Saïda. Layale et son mari avaient rêvé de bâtir une maison dans le village dont ils sont originaires, au Liban-Sud. Ils n’ont réussi à construire qu’un étage, le deuxième, ils ne le verront pas. Avant, la famille s’offrait des loisirs et des petits plaisirs : ils allaient au restaurant, commandaient des plats quand Layale était trop fatiguée pour cuisiner après sa journée de travail. Les trois enfants étaient inscrits dans l’une des meilleures écoles privées de la ville, avec des frais de scolarité de 10 millions de livres libanaises par enfant. « Ma fille, Laura*, est arrivée première de sa promotion, donc elle a reçu une bourse de l’école. Cela m’a soulagée car ça aurait été un fardeau de plus », avoue la mère de famille.

Dans le salon familial à la décoration traditionnelle, Laura, 16 ans, confie ses ambitions. « Je veux devenir médecin, faire mes études à la Lebanese American University (une université privée, NDLR) puis me spécialiser à l’étranger. » Sa mère la fixe du regard. « Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas possible aujourd’hui, enchaîne-t-elle avec un rire nerveux. Ce n’est pas dommage, ça ? »

Désormais, le seul espoir de la lycéenne est d’obtenir une bourse. « Si je n’y arrive pas, je choisirai une autre université », répond Laura, qui comprend bien la situation. Sa vie a changé, comme celle de ses amis. Ses rêves aussi. « Je suis plus réaliste. Avant, j’avais de vastes projets, notre situation était plus que stable. Maintenant, le fait de pouvoir continuer mes études me suffit », poursuit la jeune fille.

Cette famille vit au jour le jour, « même si on a toujours la possibilité de planifier nos dépenses », concède Layale. Dès la première semaine du mois, « il ne reste plus rien de nos salaires », déplore l’enseignante en énumérant le montant de ses factures à payer. Celle de l’électricité qui s’élève à 1 200 000 LL (avec un abonnement pour 15 ampères à un générateur de quartier, Électricité du Liban ne fournissant qu’une heure d’électricité par jour), le loyer de la clinique de son mari est de 750 000 LL, « sans compter les charges qui sont d’environ un million de livres », les frais de scolarité de ses enfants, son prêt à la banque pour l’achat de sa maison… Alors, pour tenir, « nous piochons dans nos économies ». Aujourd’hui, les deux parents travaillent plus, mais pour gagner moins.

Victimes des crises successives

La crise s’est insinuée au fur et à mesure dans leur quotidien. Il y a bien un premier souvenir pour Layale : les multiples tours faits dans les magasins pour pouvoir acheter un téléphone à sa fille. « Je lui en ai acheté un moins cher que celui qu’elle voulait, et d’occasion », dit Layale. « Je n’ai pas à me plaindre, il est top, mais c’est le concept qui me peine : pour la même somme en livres que ma mère avait mise de côté pour acheter le téléphone de mes rêves, elle n’a pu se permettre que celui-là », rebondit Laura.

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Et puis l’été dernier, tout a basculé. « J’ai senti le sol trembler sous mes pieds », se souvient Layale. Son mari et sa fille tombent malades l’un après l’autre et ils se retrouvent confrontés à la pénurie de médicaments. « Ma fille a dû prendre un traitement pour adulte. 300 000 livres chaque trois comprimés. Et je ne parle même pas du prix des analyses qu’elle a dû faire. » Il y a quelques mois, elle décide de reporter le vaccin de son fils. « Je n’ai pas le choix, il est trop cher, on a des factures à payer. On le fera, mais pas tout de suite », se promet-elle. La dernière décision du ministre de la Santé, annoncée le 17 novembre, de lever partiellement les subventions sur certains médicaments destinés aux maladies chroniques et incurables est venue couronner le tout. « Ma belle-mère est cardiaque, je n’ai pas les mots, c’est très grave », s’inquiète Layale. Lors de la pénurie aiguë de carburant dans les stations-essence cet été, son mari se réveillait chaque matin à quatre heures pour espérer faire le plein. Aujourd’hui, le couple fait face à un autre obstacle : le prix de l’essence. « Maintenant, un plein, c’est la moitié du salaire de ma mère », fustige la jeune Laura, en référence au prix du bidon de 20 litres d’essence qui a dépassé les 300 000 livres libanaises. Layale n’utilise sa voiture que pour se rendre à son travail. « Même pour aller voir mon père au village, je dois y réfléchir à deux fois », déplore-t-elle. « Je mets de l’essence pour 200 000 ou 300 000 livres libanaises. Je dois laisser de l’argent pour les courses », souligne-t-elle en glissant une plaisanterie sur l’absurdité de la situation.

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Avec une inflation de 1 870 % entre octobre 2019 et septembre 2021 des prix des denrées alimentaires, selon les chiffres de l’Administration centrale de la statistique (ACS), les repas de cette famille de cinq personnes subissent aussi l’impact de la crise. « On consomme moins de viande, moins de poulet. Le poisson se fait rare », explique Layale, tout en se remémorant leurs habitudes alimentaires qui appartiennent désormais au passé. Exit les sorties en famille, seuls les enfants y ont droit « une fois par mois, et seulement pour déjeuner, mais surtout pas de shopping », renchérit sa fille Laura. « Avant, on achetait ce qui nous plaisait, mais quand tu vois les prix aujourd’hui, tu te dis qu’il y a d’autres priorités… De toute façon, il ne reste plus que quelques boutiques ici », poursuit l’adolescente. En ce qui concerne le secteur de l’habillement, l’ACS rapporte un taux d’inflation de 205,53 % entre juillet 2020 et juillet 2021.

Sa mère se permet tout de même, parfois, de faire passer de petites choses. « Je fais tout pour qu’elles ne ressentent pas le poids de la crise, ce sont des adolescentes après tout. » Mais la réalité du pays les oblige à gagner en maturité : « Ma fille a soumis une dissertation sur la double explosion (au port de Beyrouth, le 4 août 2020, NDLR) dans une compétition. Au lieu d’écrire sur des sujets de son âge, elle parle de désespoir », s’emporte Layale.

« L’occupation était un moindre mal »

Faute d’avoir le choix, cette famille est prête à accepter nombre de privations, mais elle ne transigera pas sur la qualité de l’éducation de ses enfants. « Comme mon père, je ferai les sacrifices nécessaires pour leurs études », martèle Layale, qui a grandi pendant vingt-deux ans dans un village du Liban-Sud occupé par Israël. Ses émotions et ses craintes actuelles sont comme une réminiscence de son enfance, alors qu’elle les croyait révolues. « À l’époque, on n’avait pas la possibilité de réaliser nos rêves », se souvient Layale qui a effectué des études de littérature anglaise par défaut. « C’était ma seule option, car j’étais obligée d’étudier depuis chez moi. Je devais obtenir une autorisation pour sortir de mon village et passer les examens », explique cette ancienne étudiante de l’Université libanaise de Saïda. Pourtant, Layale aurait dû avoir le choix, s’étant classée à la deuxième place au baccalauréat libanais au niveau national. L’enseignante craint que la même histoire ne se répète, notamment avec sa fille Laura, première de sa classe et lauréate de prix.

« Je n’ose pas le dire car c’était une période affreuse, mais l’occupation (israélienne) était un moindre mal par rapport à ce que l’on vit actuellement. Parce qu’on ne connaissait que ça, glisse Layale. Ensuite, nous nous sommes habitués à un certain luxe que les politiciens nous ont pris. » Aujourd’hui, l’ennemi de cette mère de famille, c’est la classe politique libanaise, qu’elle accuse d’avoir détruit sa vie et son pays. « On est revenus à la case départ », s’emporte-t-elle. Dans le domicile familial, tout le monde navigue de déprime en frustration. « À la maison, la tension est permanente, on se dispute beaucoup », confie la jeune Laura.

Pour Layale, la seule solution serait d’émigrer et grossir ainsi les rangs de la diaspora. « Je regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt. J’envie ceux qui sont partis car ils profitent du minimum, comme l’électricité. » Jusque-là, cette enseignante n’avait jamais envisagé de quitter son pays. Aujourd’hui, de son ancienne vie, ce qui lui manque le plus, dit-elle, « c’est le Liban... On nous l’a pris ».

*Les prénoms ont été changés


Lui préfère ne pas en parler. « Il est timide... Et il a honte. » Layale*, sa femme, n’a pas ses réticences. Elle veut en parler à cœur ouvert, quitte à tout déballer. « Il te plaît, mon récit? » lance-t-elle avec ironie. L’histoire de ce couple, parents de trois enfants, n’est pas celle de la misère qui a rattrapé tant de familles dans un Liban en crise....

commentaires (6)

Vous dites qu’ils sont du sud le Hezbollah et l’Iran que font ils , pourquoi ils ne les aident pas ?

Eleni Caridopoulou

18 h 40, le 06 décembre 2021

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Commentaires (6)

  • Vous dites qu’ils sont du sud le Hezbollah et l’Iran que font ils , pourquoi ils ne les aident pas ?

    Eleni Caridopoulou

    18 h 40, le 06 décembre 2021

  • HII,DITES MOI POURQOUI CETTE HISTOIRE SE REPETE LA MEME CHAQUE JOUR DANS VOS COLONES??? QUE; INTEREST POUR VOUS?

    Eddy Karakachian

    00 h 38, le 04 décembre 2021

  • je suis de tout coeur avec Layale, et sa famille. chiffre à retenir 1870p cent d'inflation. et nos dirigeants continuent à bloquer toutes les institutions étatiques. des criminels que l'histoire jugera car il ne veulent pas se presenter devant le juge. un reportage d'une famille ou d'un soldat qui gagne 80 dollars par mois serait bien plus dramatique. le pire c'est qu'il yb aura des citoyens qui vont voter pour eux INCOMPREHENSIBLE

    Élie Aoun

    18 h 10, le 02 décembre 2021

  • Ces bras cassés sont contents de voyager aux frais de la princesse pour aller raconter des bobards à leurs homologues étrangers. Ça dure depuis plus de deux ans, ils se succèdent et se ressemblent dans leurs discours comme dans leur inefficacité et le pire c’est que ça marche auprès des pays qui veulent soit disant nous sauver. Ils continuent de les croire sur parole et prennent pour pain béni leurs promesses alors qu’ils ont eu mille fois la preuve de leur mauvaise foi et leurs manigances pour les faire tourner en bourriques. A voir la photo les deux camps ont l’air satisfait de leurs exploits.

    Sissi zayyat

    14 h 39, le 01 décembre 2021

  • Qui est le premier responsable de cette situation ? Le Hezbollah ! Qui sont les autres responsables ? Tous ceux qui le soutiennent. Qui sont les victimes ? Le Liban et les Libanais, sauf ceux qui en profitent. Qui en profite ? Le Hezbollah...

    Zahar Nicolas / CONSEILS & GESTION SARL.

    11 h 20, le 29 novembre 2021

  • Ce n est que le debut malheureusement. l'Iran peut nous mener loin, encore très loin en enfer. voila ce qui arrive quand on ne vote pas, ou quand on vote pour des vendus, ces vendu vous on vendu, ont vendu votre compte, votre épargne , et meme votre avenir. VOTER POUR QUE LE PEUPLE PUISSE DRESSER LES POTENCES, et si ils nous interdisent de voter, le peuple ira reprendre son droit directement des maison de ces vendus.

    Aboumatta

    07 h 09, le 29 novembre 2021

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