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Politique - Analyse

Liban : l’ajustement sans réformes ?

La gestion de la crise économique « à la libanaise » et ses conséquences.

Liban : l’ajustement sans réformes ?

La corniche de Beyrouth. Archives AFP

Trois raisons poussent aujourd’hui au scepticisme concernant la possibilité de réelles réformes au Liban, économiques, administratives ou politiques. Elles ont trait au paysage géopolitique régional, au contexte politique local ainsi qu’à la donne économique et financière. Et pourtant, le « système » libanais post-Taëf a tout intérêt à se réformer, car dans sa forme actuelle il ne peut survivre.

Au plan géopolitique, le Liban demeure, plus que jamais, une zone de tiraillements régionaux. Depuis l’éruption des printemps arabes, l’ensemble de la région arabe a ainsi vu l’affaiblissement des États nationaux, concomitamment à la montée de l’influence iranienne et turque, et à l’intervention occidentale ainsi qu’israélienne. Le Croissant fertile, comprenant l’Irak, la Syrie et le Liban, forme désormais, de ce fait, une véritable zone tampon séparant les trois grands protagonistes régionaux, iranien, turc et israélien. Si le Croissant fertile a donc vu la montée en puissance politique des chiites, les Iraniens, eux, sont cependant loin d’avoir réussi à s’y imposer de manière unilatérale, puisqu’ils ont affaire à forte partie en Irak, où les chiites arabes, qui forment les deux tiers de la population, sont eux-mêmes divisés en tendances multiples, liées à diverses influences externes, comme les dernières élections irakiennes l’ont montré.

En parallèle, le Liban ainsi que le Hezbollah sont, eux, véritablement cernés par Israël au Sud, et par la Syrie (où la Russie est présente en force) au Nord et à l’Est. Or si la Russie affiche une proximité avec Téhéran, elle en fait également de même avec Ankara et Tel-Aviv (d’autant que l’État hébreu bombarde, lui, sans relâche depuis 2017 les troupes iraniennes et leurs affidés en Syrie, sans que Moscou y trouve à redire). La Russie maintient, dans les faits, une position d’équilibre, à mi-chemin entre les trois protagonistes régionaux turc, iranien et israélien, et, de ce fait, les relations russo-iraniennes – notamment concernant le Liban – sont loin d’être claires et limpides.En outre, l’influence de l’Iran sur la scène libanaise est fortement contrecarrée par celle d’autres forces. Si par exemple le Hezbollah constitue, de l’aveu de son secrétaire général, le bras armé de la République islamique au Liban, d’autres formations politiques locales maintiennent également des relations étroites avec diverses puissances extérieures (dont l’Arabie saoudite, la Turquie ou la Russie), tandis que les pays occidentaux interviennent régulièrement sur de nombreux dossiers politiques et économiques (sans compter la délimitation des frontières israélo-libanaises où les États-Unis jouent un rôle-clé).

Enfin, le retour en force de la France sur la scène libanaise depuis plus d’un an n’a fait qu’ouvrir davantage les donnes, Paris jouant un jeu régional complexe qui lie les enjeux méditerranéens à ceux de l’ensemble libano-syro-irakien, où la France conserve une présence militaire, notamment en Irak.

De fait, le Liban constitue l’enjeu de ces rivalités régionales, dont il paie un prix exorbitant, puisque la moindre évolution interne, ne serait-ce que la simple nomination d’un gouvernement, demeure suspendue au bon vouloir et à l’accord de puissances extérieures, lesquels peuvent être remis en question à tout moment (l’incapacité des Libanais à s’entendre facilitant, à l’évidence, cette ingérence extérieure). Si le Liban est ainsi un pays « occupé », la question est donc : occupé par qui? Car il l’est en effet potentiellement par beaucoup de puissances, et donc de facto par aucune véritablement. Personne n’en est le « protecteur », et chacun veut empêcher les autres de l’être. C’est la définition même du « no man’s land ».

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La situation libanaise se complique également du fait de la désunion qui caractérise la scène politique locale, entraînant la faiblesse congénitale de l’autorité de l’État. Déjà patente avant la guerre de 1975-1990, cette faiblesse s’est accentuée depuis l’accord de Taëf pour atteindre son paroxysme après l’accord de Doha de 2008. Ce dernier, qui donne de facto à chaque grande communauté un pouvoir de veto (via le « tiers de blocage » dans la formation des gouvernements ainsi que la nécessité, inscrite dans la Constitution, d’un « consensus national » et multicommunautaire pour les grandes décisions), fait de l’État libanais une construction hybride, une sorte de « monstre de Frankenstein » fait de l’assemblage de multiples « tribus » politico-confessionnelles, chacune détenant un « morceau » des différents ministères et administrations, et pouvant entraver la bonne marche de l’ensemble si ses desiderata ne sont pas satisfaits.

L’on parle ainsi souvent de réforme politique, afin de débloquer cette situation. Mais cette réforme ne peut aller que dans deux sens : soit vers le « haut », en direction d’une centralisation, pour contrecarrer les forces centrifuges communautaires ; soit vers le « bas », en abaissant la décision au niveau local, menant ainsi à la décentralisation (quelle qu’en soit la version adoptée), afin de limiter les sujets de discorde tout en responsabilisant les communautés elles-mêmes.

Or la centralisation – plus ou moins autoritaire – est, elle, impossible aujourd’hui, tant par manque d’un garant extérieur (les acteurs régionaux et internationaux étant bloqués par leurs rivalités mutuelles), que par manque d’un « arbitre » libanais, c’est-à-dire d’une communauté qui assume le leadership local : les chrétiens, qui avaient essayé d’incarner ce rôle, l’ont perdu dès le déclenchement de la guerre en 1975 ; de même que les sunnites, qui avaient tenté cela après 1990, subirent avec l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 un revers cuisant, amplifié par la guerre syrienne à partir de 2011, où l’opposition au régime de Bachar el-Assad fut défaite tandis que les sunnites subissaient un exode massif. Enfin, les chiites, qui ont tenté de relever le gant après Doha en 2008, subissent aujourd’hui avec l’effondrement économique et sécuritaire (suite à l’explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020, sans compter les récents incidents de Tayouné) un échec retentissant. Que signifie en effet « l’initiative française » lancée par le président Emmanuel Macron, et à laquelle toutes les composantes libanaises se sont ralliées, sinon l’aveu par ces composantes (y compris le Hezbollah) de leur incapacité à continuer d’agir en dehors de ce cadre ? Cela ne signifie pas, certes, que ces forces (et leurs commanditaires externes) aient octroyé à la France un blanc-seing exclusif. Mais cela montre bien la faiblesse de l’autorité libanaise centrale, et son incapacité à imposer des réformes, de quelque nature qu’elles soient.

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Enfin, de son côté, la décentralisation ne constitue pas, elle non plus, la solution unique, car si elle pourrait reléguer un certain nombre de problèmes au niveau local ou municipal, il n’en demeure pas moins que d’autres responsabilités essentielles (politique monétaire et banque centrale, défense et armée, politique étrangère, gestion des ressources en hydrocarbures, politique douanière et ouverture commerciale vis-à-vis de l’étranger, choix du modèle économique) continueraient de relever de l’État central, lui-même en déshérence. Les choses tournent donc en rond.

Que faire devant cela ? Notons tout d’abord que les autorités libanaises semblent, elles, avoir adopté la politique de parer au plus pressé, en donnant la priorité à deux sujets essentiels : d’une part, les enjeux financiers, à savoir la question de la dette publique, celle du bilan de la Banque du Liban, et celle, étroitement liée, du secteur bancaire (les banques ayant placé l’essentiel de leurs liquidités – soit la contrepartie des dépôts de la population – auprès de l’État et de la BDL). Or la méthode adoptée ici est celle d’un « nettoyage » extrêmement brutal : la valeur réelle des dépôts en livres, qui était de l’équivalent de 50 milliards en 2019 (au taux de 1 500 livres pour un dollar), est ainsi tombée à moins de 3 milliards de dollars au taux du marché parallèle livre/dollar. Tandis que celle des dépôts en dollars bancaires (« lollars »), de 100 milliards environ aujourd’hui, tomberait à moins de 20 milliards si l’on y appliquait le « haircut » actuellement en vigueur pour les retraits bancaires. Selon ce calcul, la valeur totale des dépôts bancaires (livres + dollars), qui était d’environ 170 milliards de dollars avant la crise en 2019, serait tombée aux alentours de 20 milliards. Une chute vertigineuse, qui n’est pas actée (la BDL appliquant encore le taux officiel de 1 500 livres pour un dollar), mais qui, si elle l’était, ferait porter l’essentiel de l’ajustement aux déposants, tout en nettoyant d’un seul coup les comptes des banques, de la BDL et de l’État.

Le débat porte ainsi aujourd’hui sur la proportion des pertes que devraient supporter les banques (dont le capital voire les réserves à l’étranger pourraient être mis à contribution), l’État (qui pourrait apporter certains de ses biens), la BDL (qui enregistrerait des dettes futures ; l’or faisant, lui, l’objet d’un débat séparé), ainsi que les déposants et la population au sens large. Une fois cette répartition des pertes actée, le pays pourrait unifier les différents taux de change dollar/livre actuels, qui s’aligneraient sur le taux du marché libre. Tandis que le rétablissement progressif de la balance commerciale, suite à la chute massive des importations (corollaire de la baisse du niveau de vie) et à la levée des subventions de la BDL (notamment sur les hydrocarbures) permettrait d’amortir petit à petit la hausse du taux dollar/livre (du moins théoriquement, car la confiance dans le pays demeure précaire). Tout cela dans un contexte de très forte hausse de la paupérisation et des inégalités.

La deuxième priorité des autorités semble en outre concerner certaines entités publiques comme Électricité du Liban (EDL) ou le port de Beyrouth, partiellement détruit en 2020. En d’autres termes, les entités indispensables au fonctionnement de l’économie, et qui pourraient être exploitées par des intervenants étrangers afin d’en restaurer les capacités. À cela s’ajoute notamment la question des réserves d’hydrocarbures, potentiellement stratégiques sur le long terme, ainsi que celle de la carte d’approvisionnement, censée offrir un filet de sécurité minimum aux citoyens. Assurer le « nettoyage » financier, remettre à plat un minimum d’infrastructures, instaurer un filet de sécurité sociale a minima : voilà l’essentiel du programme actuel de l’État. Un plan de gestion de crise.

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Crise économique : qui pilote « l’avion Liban » ? (III/III*)

Mais tout cela ne ferait en réalité qu’effleurer le véritable problème, car de nombreuses questions demeurent. Qu’en est-il ainsi de la réforme de la justice, ou de celle de la fonction publique ? Comment nettoyer les administrations des myriades de salariés improductifs pour garder un corps de fonctionnaires performants, tout en en numérisant le fonctionnement (e-government) ? Quel modèle économique le Liban souhaite-t-il adopter, et faut-il instaurer une fiscalité différente, permettant de dynamiser l’investissement productif ? Quelles infrastructures le Liban veut-il prioriser, et sur base de quelle stratégie économique (ouverture vers l’Occident, complémentarité avec la Syrie et l’Irak, développement industriel, priorité à l’environnement, au tourisme ou aux services) ? Peut-on, sur le fond, effectuer une réelle réforme économique avec un système politique bancal ? Une inconnue essentielle étant en outre de savoir si le Liban cessera d’être l’arène de conflits régionaux, faute de quoi tout programme économique, quel qu’il soit, demeurera hypothéqué par le blocage politique.

Toutes ces questions sont, à l’évidence, très difficiles à résoudre. Et il est donc à craindre que les pouvoirs publics libanais, dans la phase actuelle, fassent l’impasse dessus. Les mesures actuelles, et notamment les négociations avec le FMI, n’auraient alors pour but que d’assurer une assistance économique permettant au pays de garder la tête hors de l’eau (comme également le cas de la fourniture d’énergie via l’Égypte, la Jordanie et la Syrie), tout en faisant en sorte que le système financier libanais retrouve, grâce à l’assistance du FMI, un semblant de crédibilité. Le Liban ferait ainsi le choix de « l’ajustement sans réformes ».

Mais en réalité ce choix n’en est pas un, car le système libanais ne peut survivre en l’état. Sans réformes économiques, sociales et politiques, l’horizon demeurera bouché, la population perdra totalement confiance en l’avenir, et le changement prendra la forme d’une émigration massive, faisant basculer l’équilibre intérieur. Certes, ce n’est pas la première fois, depuis le dix-neuvième siècle, que le Liban subit une crise, qu’il règle par le départ d’une partie de sa population, évacuant ainsi (littéralement!) toute contestation sociopolitique, tout en s’assurant des rentrées financières via les remises de la diaspora. Sauf que la crise économique est cette fois plus violente, et survient au terme d’un demi-siècle de déstabilisation quasi continuelle qui a épuisé la population, dans un contexte où près du tiers des résidents dans le pays ne sont aujourd’hui pas libanais. Quelles communautés, quels leaderships politiques peuvent donc être certains qu’à ce jeu ils ne sortiront pas perdants ? Pour que le changement survienne, il faut un compromis régional et international, débouchant sur une nouvelle donne au plan libanais, et permettant de bousculer le statu quo mortifère actuel. Certains leaderships et formations (dont le Hezbollah, mais pas uniquement lui) ne risqueraient-ils pas alors de se retrouver en porte-à-faux avec cette donne extérieure, provoquant une nouvelle vague d’instabilité ? Si la question demeure ouverte, il faut en tout état de cause espérer que le changement se produira de manière rapide, pacifique et, idéalement, lors de prochaines élections.


Trois raisons poussent aujourd’hui au scepticisme concernant la possibilité de réelles réformes au Liban, économiques, administratives ou politiques. Elles ont trait au paysage géopolitique régional, au contexte politique local ainsi qu’à la donne économique et financière. Et pourtant, le « système » libanais post-Taëf a tout intérêt à se réformer, car dans sa...

commentaires (7)

Merci Monsieur Khoury-Helou pour cette excellente analyse. Malheureusement, nos politiciens ne sont pas a la hauteur du redressement que vous préconisez, ils manquent de compétence, d’intégrité, d’honnêteté et de patriotisme. On devrait commencer par avoir une nouvelle classe politique qui pourra opérer le miracle tant nécessaire pour remettre le Liban sur le bon chemin.

CW

08 h 52, le 26 octobre 2021

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Commentaires (7)

  • Merci Monsieur Khoury-Helou pour cette excellente analyse. Malheureusement, nos politiciens ne sont pas a la hauteur du redressement que vous préconisez, ils manquent de compétence, d’intégrité, d’honnêteté et de patriotisme. On devrait commencer par avoir une nouvelle classe politique qui pourra opérer le miracle tant nécessaire pour remettre le Liban sur le bon chemin.

    CW

    08 h 52, le 26 octobre 2021

  • Monsieur Khoury-Helou, vous avez effectué dans cet article une analyse globale très pertinente en plaçant la crise de la structure de gouvernance au cœur des influences découlant des caractéristiques démographiques/communautaires et du tiraillement géopolitique régional et international. La solution « ultime » ne pourra être qu’interne et ne surviendra pas sans prise de conscience des libanais que cette quadrature du cercle devra être résolue dans l’indépendance et l’intégrité du pays. Si l’on accepte cette conclusion, ils devront nécessairement se mettre d’accord sur la base, où, les citoyens quelques soit leurs appartenances considèreront que le pays est la propriété de tous sans exception. Un état de droit, laïc et démocratique, sauvegardant les intérêts de chacun. Un pays, où le patriotisme, l’honneur, l’indépendance et l’égalité des droits et des devoirs, sont une base inébranlable de la gouvernance qui s’y installera. Je ne vois pas comment le Liban pourrait survivre sans cette règle d’or, car, il n’y a aucune indication que l’on se dirige de près ou de loin vers cet objectif et toute autre solution ne sera que du rafistolage, l’hémorragie migratoire continuera ainsi que l’instabilité, en attendant une nouvelle crise qui surviendra inévitablement.

    Joseph Zoghbi

    12 h 56, le 25 octobre 2021

  • AJUSTEMENTS SANS REFORMES = BULL SHITTING !

    CENSURE CRIMINELLE. NI ABONNEMENT NI SOUTIEN.

    11 h 40, le 25 octobre 2021

  • analyse très pertinente, merci Mr Khoury Helou , juste une petite remarque qui a son importance, la reforme du système éducatif, à enseigner la vraie histoire du Liban, mettre à plat, la guerre de 75_90, mettre au programme éducatif, une vraie education civique en mettant en avant l'était de droit afin de restaurer toues les fonctions régaliennes ; justice, souveraineté, sécurité. encore une fois MERCI

    Élie Aoun

    11 h 37, le 25 octobre 2021

  • espérer que le changement se produira de manière rapide, pacifique et, idéalement, lors de prochaines élections. le pere Noel ce n est pour cette année

    barada youssef

    11 h 10, le 25 octobre 2021

  • Superbe analyse.

    radiosatellite.online

    09 h 25, le 25 octobre 2021

  • LA SOLUTION ? oups ! INCONNUE A CE JOUR !

    Gaby SIOUFI

    08 h 56, le 25 octobre 2021

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