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« Votre courage, votre gaité, votre détermination »


Au printemps 1939, une rumeur angoissante court et enfle à travers Londres : la guerre est aux portes. Le ministère de l’Information doit réagir pour désamorcer cette panique. L’idée des autorités est de formuler des slogans rassembleurs, qui font appel au quant-à-soi national, à l’image que les Britanniques ont d’eux-mêmes, un courage tranquille que le reste du monde qualifie de flegme, une ironie cinglante mais souriante, un sens des priorités un peu décalé, mais qui reflète avant tout une forte conscience citoyenne. Trois affiches vont résulter de cette réflexion. Leur but est de motiver la population, de définir les contours de la résistance, l’attitude qui doit permettre à tous de tenir le mieux possible tout au long des jours sombres qui s’annoncent.


La première invite chaque individu à participer à l’effort collectif avec ces qualités qu’il partage avec ses compatriotes : « Votre courage, votre gaité, votre détermination nous apporteront la victoire » (« Your Courage, Your Cheerfulness, Your Resolution Will Bring Us Victory »). La deuxième désigne le trésor commun à défendre et que les Britanniques chérissent entre tous et qui justifie tous les sacrifices : « La liberté est en péril, défendez-la de toutes vos forces » (« Freedom Is In Peril, Defend It With All Your Might »). La troisième, devenue la plus célèbre depuis qu’elle a été exhumée chez un bouquiniste en 2000, fait appel à cette qualité dont les sujets de Sa Majesté ne sont pas peu fiers et qui peut être une arme redoutable dans l’hystérie des guerres : « Restez calme et continuez ce que vous faites » (« Keep calm and carry on »). Le 7 septembre 1940, l’Allemagne nazie lance dans le ciel de Londres 320 bombardiers. Il faut imaginer l’ombre et le rugissement de 320 avions lâchant leurs explosifs au-dessus des civils, ciblant le palais de Buckingham, la cathédrale Saint-Paul, des repères familiers, rassurants, qu’on croyait inébranlables.


Beyrouth, rue Mar Mikhaël. La nuit arrive si vite en ce début d’hiver qu’on l’entend presque tomber. L’artère où battait tout ce que la ville contenait de sang neuf a du mal à s’animer. Derrière les murs restaurés et les fenêtres remplacées, quelques loupiotes indiquent une présence de vie. Il y a là des vies à tâtons, qui ont sans doute renoncé aux livres faute de lumière, à la musique faute de courant, et bien sûr à la télévision, peut-être aux études. De quoi parle-t-on dans ces vies éteintes ? Qui reçoit-on quand on n’a rien à partager ? À quoi pense-t-on ? Une jeune fille, la vingtaine élégante, gravit les quelques marches qui mènent à un bar. Elle porte un long manteau noir dont elle a relevé le col. Un petit foulard de couleur sombre encadre des joues creuses, accentue la pâleur du teint. Un ami l’interpelle : tu es seule ? Tu veux t’asseoir un peu avec moi ? Je travaille ici, dit-elle. Un ange passe. À la faveur de l’obscurité, les chiffonniers sont déjà à l’œuvre. Une pile entre les dents, le corps en équilibre sur le bord des bennes, spéléologues de la misère ordinaire, ils disputent aux rats les hauts reliefs de la journée. L’essence est devenue si inabordable que les véhicules semblent avoir disparu. Le silence est tel qu’on croit entendre, de l’autre côté de la rue, au niveau de la grande artère qui longe le port et la carcasse des silos, la calme ondulation de la mer qui a encore une fois, cette nuit, dévoré sa ration de migrants. La statue de l’Émigré dresse son ombre anachronique face à ce large devenu si étroit. En l’érigeant, on avait cru une fois pour toutes conjurer l’immémoriale tentation du départ.


Keep calm and carry on ? « Faites en sorte que votre foi en Dieu soit grande, je sais que vous êtes tous croyants », a dit le général de l’armée aux soldats, le jour de l’indépendance. Il en sait des choses, le général. Mais ce que nous en retenons, c’est que nos autorités nous administrent la prière comme unique remède pour résister à cette crise, ce qui n’est pas très rassurant. La pilule anglaise, courage, gaité, détermination, nous est infiniment plus séduisante. Pour nos enfants, pour tous ceux qui restent, il nous faut en trouver le secret.


Au printemps 1939, une rumeur angoissante court et enfle à travers Londres : la guerre est aux portes. Le ministère de l’Information doit réagir pour désamorcer cette panique. L’idée des autorités est de formuler des slogans rassembleurs, qui font appel au quant-à-soi national, à l’image que les Britanniques ont d’eux-mêmes, un courage tranquille que le reste du monde...

commentaires (2)

Merci pour ce message, Fifi. Toujours ce plaisir de te lire et te relire... En 2021, j'ai choisi d'ouvrir mon école d'enseignement de la langue arabe aux étrangers à Mar Mikhaël. Message de courage, de détermination et d'espoir, aux résidents de Mar Mikhaël et à nous tous. Je ne pars nulle part et ne partirai pas. Qui l'eût dit? Cependant, je ne compte pas - seulement - sur la prière. Je compte sur les élections, la volonté de changement et l'action. Ma fille est partie, nos enfants partent, mais nous trouverons le secret.

Joelle Giappesi

17 h 54, le 25 novembre 2021

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Commentaires (2)

  • Merci pour ce message, Fifi. Toujours ce plaisir de te lire et te relire... En 2021, j'ai choisi d'ouvrir mon école d'enseignement de la langue arabe aux étrangers à Mar Mikhaël. Message de courage, de détermination et d'espoir, aux résidents de Mar Mikhaël et à nous tous. Je ne pars nulle part et ne partirai pas. Qui l'eût dit? Cependant, je ne compte pas - seulement - sur la prière. Je compte sur les élections, la volonté de changement et l'action. Ma fille est partie, nos enfants partent, mais nous trouverons le secret.

    Joelle Giappesi

    17 h 54, le 25 novembre 2021

  • """ Restez calme et continuez ce que vous faites""" nous autres citoyens desarmes, citoyens desoeuvres, citoyens au morale ronge jusqu'a l'os(au sens figure comme au sens propre vu l'appauvrissement generalise ), donc nous autres avons cesse d'avoir quoi que ce soit a poursuivre ! alors que ce sont les KELLON qui l'appliquent, avec tout le flegme de la mafia de chez nous.

    Gaby SIOUFI

    10 h 41, le 25 novembre 2021

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