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« Notre bar, le Bardo, était consacré à l’humanité et à l’amour »

Situé dans le secteur de Hamra, ce bar iconique fréquenté par la communauté LGBTQ durant près de 15 ans, vient de fermer ses portes.

« Notre bar, le Bardo, était consacré à l’humanité et à l’amour »

Lary BS lors de la dernière soirée du Bardo avant sa fermeture. Crédit : avec l’aimable autorisation de Lary BS

« La dernière nuit du Bardo fut un grand huit d’émotions », confie Lary BS, comédien queer et styliste de mode de 35 ans. Vêtu d’un tee-shirt orné d’un grand cœur rose, Lary a rejoint ses amis, le 31 octobre dernier, pour célébrer – et pleurer – l’un des derniers espaces ouvertement homosexuels du Liban. « Tous ceux que je connaissais étaient là. Nous dansions, nous nous étreignions, nous pleurions, puis nous dansions et pleurions à nouveau. Je n’ai jamais ressenti un tel flot d’amour », ajoute-t-il.

Encore récemment, Lary avait l’habitude de se rendre au fameux bar Bardo quasiment tous les jours. Pour lui et bien d’autres membres de la communauté LGBTQ du pays, ce lieu symbolisait bien plus qu’un restaurant ou un bar. C’était comme à la maison – l’un des rares endroits au Liban où ils pouvaient se sentir en sécurité sans se cacher. Jusqu’à ce 31 octobre, où le Bardo a ouvert ses portes pour la dernière fois.

« C’est très difficile depuis la fermeture du Bardo. C’était un endroit vraiment heureux, j’y allais seul et j’y croisais toujours quelqu’un que je connaissais car la communauté queer est si petite ici. Passer d’une pièce à l’autre, c’était comme passer de ma chambre à la cuisine », poursuit le trentenaire.

Comme le reste de la population, la communauté queer du Liban souffre de plus en plus, d’abord en raison de la crise économique sans précédent qui frappe le pays depuis 2019 et puis de l’explosion au port de Beyrouth en 2020. Environ 80 % de la population ont plongé dans la pauvreté, tandis que l’inflation en glissement annuel a atteint près de 150 % en octobre.

Les impacts de cette crise à multiples facettes ont été particulièrement graves pour les résidents LGBTQ. Dans une étude d’Oxfam intitulée « Queer community in crisis : Trauma, inequality & vulnerability », menée après l’explosion au port de 2020, les chercheurs Nizar Aouad et Dana Abed ont découvert que les crises limitent les espaces sûrs accessibles aux personnes LGBTQ.

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« Les espaces souvent fréquentés en toute sécurité par des personnes queer sont peu nombreux à Beyrouth, et l’explosion du 4 août 2020 n’a pas seulement détruit beaucoup d’entre eux, mais également causé tellement de dommages dans les quartiers touchés qu’elle menace leur capacité à rebondir », écrivent les chercheurs.

Si le Bardo, situé dans le secteur de Hamra, donc à plusieurs kilomètres des quartiers les plus touchés, et pris en sandwich entre un restaurant de cuisine d’Asie de l’Est et un quartier résidentiel, a survécu à l’explosion, il n’a finalement pas survécu à l’effondrement économique du pays.

Mazen Khaled, le principal propriétaire du bar, précise que l’établissement ne faisait pas de profit même avant la crise, mais que lui et les autres propriétaires avaient décidé de le laisser ouvert en raison de son impact positif sur la communauté LGBTQ de Beyrouth. Toutefois, les interminables coupures d’électricité qui les obligeaient à réduire le service de restauration et à fermer tôt ont eu raison de leur décision. « La goutte qui a fait déborder le vase est le loyer, que le propriétaire de l’immeuble a exigé en dollars frais, en plus de la décision de la plupart des employés de quitter le pays à cause de la situation actuelle », dit-il.

Avec la fermeture du Bardo, ses clients réguliers ont perdu l’une des choses qui les avaient aidés à faire face à la crise. « La situation au Liban, avec tout ce qui se désintègre dans le pays, est difficile pour nous tous, mais être au Bardo et pouvoir nous amuser là-bas était notre consolation pour supporter toute cette folie », souligne Lary.

Un espace pour tous

Si le Bardo était devenu un lieu de rencontre incontournable à Beyrouth, Mazen Khaled souligne que l’espace n’avait pas été pensé à l’origine comme un bar gay. « Je suppose que ce qui s’est passé, c’est que les gens, y compris ceux de la communauté queer, qui n’étaient pas acceptés dans tous les lieux sociaux, s’y sont sentis les bienvenus, ce qui a encouragé un grand nombre de personnes queer à le fréquenter, et… c’est devenu un bar gay populaire », estime-t-il, ajoutant : « Notre bar était consacré à l’humanité et à l’amour. »

Un chef d’entreprise interrogé dans le cadre de l’étude d’Oxfam déclare d’ailleurs que si de nombreux entrepreneurs n’ont pas l’intention de construire des espaces conviviaux exclusivement à l’attention des homosexuels, « au fil du temps, les homosexuels s’habituent au lieu et les personnes intolérantes ont tendance à ne plus y revenir ».

« Il y avait des sites de rencontre avant le Bardo, mais ce bar était idéal pour un tête-à-tête, il était différent des autres lieux queer car non seulement on pouvait y boire et danser, mais aussi prendre part à de nombreuses soirées culturelles de poésie, des séances de dédicaces et des événements artistiques », explique Tarek Zeidan, de l’organisation de défense des droits LGBTQ Helem.

Une Libanaise homosexuelle qui s’est confiée à L’Orient Today sous couvert d’anonymat déclare que le Bardo est le premier bar qu’elle a fréquenté. « J’étais là lors de la soirée de clôture avec mes amis, et c’était vraiment triste de réaliser que ce serait la dernière fois que je me sentirais en sécurité au Liban avec des gens qui partagent des expériences et des luttes similaires, sachant que je quitte le pays. » Même si elle estime que l’espace était plus un bar pour hommes gay qu’un endroit pour lesbiennes, elle appréciait sa contribution positive à la communauté queer – d’autant plus qu’elle se prépare à quitter le pays. Beaucoup d’hétéros, confie-t-elle, partent en raison de la situation économique, mais les homosexuels comme elle savent « qu’ils ne seront jamais acceptés dans leurs familles ici, donc revenir n’est pas vraiment une option ».

En plus de constituer un espace sûr pour de nombreux Libanais homosexuels, le Bardo s’apparentait à une sorte de deuxième maison pour les étrangers LGBTQ au Liban. Un diplomate européen de 39 ans venu du Kenya à Beyrouth pour travailler pendant trois ans déclare à L’Orient Today qu’il a trouvé le Bardo sur Google, en cherchant un endroit gay, avant de se rendre au Liban. Le lendemain de son arrivée, raconte le diplomate, il est allé travailler puis, la nuit, a fait connaissance avec les lieux. « Je voulais m’assurer que je pouvais être ouvertement gay dans ce pays, je me sentais en sécurité là-bas et libre, comme tant de mes amis qui y allaient », assure-t-il.

Mais au cours des deux dernières années, en pleine détérioration de la situation dans le pays, « beaucoup de choses ont changé », selon lui. « À la suite de la crise, beaucoup d’entre nous ont dû partir en raison de la détérioration des conditions dans le pays, ce qui a également causé la fermeture d’un certain nombre d’endroits où nous allions. C’est vraiment mauvais pour nous en tant que communauté, parce que pour la majorité d’entre nous, la maison n’est pas un endroit sûr, nous avons besoin d’un espace public où nous pouvons nous sentir en sécurité », ajoute-t-il.

« Nous avons laissé tomber les réformes structurelles »

La fermeture d’espaces déjà rares et peu nombreux pour les homosexuels a exercé une pression supplémentaire sur les défenseurs des droits des homosexuels au Liban. Tarek Zeidan de Helem déclare à L’Orient Today que depuis le soulèvement de 2019, son organisation a essentiellement renoncé à plaider en faveur de réformes structurelles et juridiques, s’adaptant plutôt au contexte actuel en contribuant à fournir aux individus des logements temporaires et des médicaments, ainsi qu’un soutien psychologique.

« Nous avons perdu tout espoir lié à ces politiciens, et même s’ils ne sont pas totalement inutiles, comment pouvons-nous leur demander quoi que ce soit alors que nous les avons contestés en 2019, ce qui signifie pour nous qu’ils n’ont pas de légitimité ? » lance-t-il.

Tarek Zeidan espère que les élections législatives prévues en 2022 permettront l’émergence d’une nouvelle génération de politiciens qui plaideront pour les droits des homosexuels. « Nous travaillons pour cela. Nous faisons pression sur les partis candidats aux élections et leur demandons quelle est leur position sur les droits des homosexuels. Je ne veux en mentionner aucun, mais nous vivons un changement positif dans ce sens car certains nouveaux acteurs politiques au Liban se sont explicitement prononcés en faveur de ces droits », ajoute-t-il.

Sous le couvert de l’anonymat, un queer beyrouthin de 28 ans souligne que même si la crise économique a fait des ravages dans la communauté LGBTQ, il pense que sa visibilité lors du soulèvement du 17 octobre en 2019 contribuera à ouvrir la voie à une plus grande acceptation dans la société. « Leurs chants, graffitis et bannières, c’est important », estime-t-il. « Les juges prennent de plus en plus conscience de l’absurdité de l’article 534 » – un texte interdisant « tout rapport sexuel contraire à la nature » – se réjouit-il. Un tribunal de district a ainsi rendu en 2018 une décision selon laquelle les relations homosexuelles consensuelles ne sont pas illégales en vertu de cet article. « Le changement se produit lentement mais sûrement – dans les salles d’audience, dans les rues, sur les pistes de danse. Il est en cours, mais la route est encore longue », ajoute-t-il.

(Cet article a été originellement publié en anglais par L’Orient Today le 15 novembre 2021)


« La dernière nuit du Bardo fut un grand huit d’émotions », confie Lary BS, comédien queer et styliste de mode de 35 ans. Vêtu d’un tee-shirt orné d’un grand cœur rose, Lary a rejoint ses amis, le 31 octobre dernier, pour célébrer – et pleurer – l’un des derniers espaces ouvertement homosexuels du Liban. « Tous ceux que je connaissais étaient là. Nous...

commentaires (3)

C'est triste de voir cet espace de liberté obligé de mettre la clé sous le paillasson même pour raison économique et d'ajouter que, malheureusement dans ce pays les pédophiles sont loin d'être inquiétés alors que les que la communauté LGBTQ ne se sent pas en sécurité même au sein de leur familles. Quand verra-t-on la situation s'inverser?

Khairallah Issam

19 h 48, le 20 novembre 2021

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Commentaires (3)

  • C'est triste de voir cet espace de liberté obligé de mettre la clé sous le paillasson même pour raison économique et d'ajouter que, malheureusement dans ce pays les pédophiles sont loin d'être inquiétés alors que les que la communauté LGBTQ ne se sent pas en sécurité même au sein de leur familles. Quand verra-t-on la situation s'inverser?

    Khairallah Issam

    19 h 48, le 20 novembre 2021

  • Quelle honte! Avoir tramé si longtemps et travaillé si dur pour créer cet espace genial et magique pour avoir a le fermer a cause de crapules qui n'en finissent pas de voler toujours plus, y compris la vie des gens.. Jour apres jour, fermeture pares fermeture, drame apres drame, la vie des libanais se decoud. Pour rien.

    Sabri

    15 h 48, le 20 novembre 2021

  • Il est grand temps que la communauté LGBT soit reconnue et acceptée. Une mise à jour des lois est nécessaire.

    K1000

    12 h 08, le 20 novembre 2021

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