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Politique - Crise diplomatique

Entre le Liban et l’Arabie saoudite, un autre poison nommé captagon

Le pays du Cèdre est montré du doigt par l’ONU comme producteur de cette amphétamine, baptisée drogue du pauvre à cause de son prix ridiculement bas.

Entre le Liban et l’Arabie saoudite, un autre poison nommé captagon

Des pilules de Captagon saisies. Archives AFP

Au cœur du lourd contentieux entre Riyad et Beyrouth, qui a mené au désengagement de l’Arabie saoudite et de ses alliés du Golfe du Liban, il y a certes le Hezbollah et « sa domination de la scène politique libanaise », qui empêchent « le gouvernement de mettre en œuvre les réformes nécessaires », comme l’affirme le discours officiel saoudien. Il y a aussi le trafic de captagon vers le royaume wahhabite, dans lequel est impliqué le Liban et qui ne cesse d’augmenter depuis le début de la crise syrienne en 2011, suscitant la colère des autorités saoudiennes.

Une colère difficile à contenir lorsqu’en dépit de la décision saoudienne de suspendre les importations de fruits et légumes du Liban en avril 2021, au lendemain de la saisie de 5,3 millions de comprimés de captagon et autres stupéfiants dissimulés dans une cargaison de grenades à bord de camions frigorifiques en provenance du Liban, le trafic de drogue se poursuit et prend même de l’ampleur. Généralement discret sur la question, Riyad avait laissé publiquement transparaître sa colère pour justifier l’interdiction d’importer les produits agricoles libanais.

Des saisies en hausse

La série des saisies rapportées par les autorités saoudiennes et les médias, et listées par le think tank américain New Lines Institute for Strategy and Policy, est éloquente. En juin dernier, 4,5 millions de pilules de captagon étaient saisies au port de Jeddah, cachées dans des caisses d’oranges. Quelques jours plus tôt, une cargaison de plus de 14 millions de comprimés de cette amphétamine, cachée entre des plaques de fer, était également confisquée. Introduite en contrebande en Arabie saoudite par le port de Jeddah, après avoir transité par le port de Beyrouth, elle provenait de Lattaquié en Syrie. En juillet, plus de 2 millions de comprimés de captagon étaient confisqués au poste frontalier d’al-Haditha (avec la Jordanie), cachés dans les couvercles de pots de pâte de tomate. Et rien qu’en octobre dernier, les autorités saoudiennes ont déclaré avoir intercepté 12 millions de comprimés dissimulés dans des cargaisons de graines de cacao, au port de Jeddah ; 5,2 millions dans un camion transportant des sacs de poudre de carbonate, au poste-frontière d’al-Haditha ; 50 000 empaquetés dans le réservoir d’eau d’un camion et plus de 5 millions cachés dans une cargaison de raisin, encore au port de Jeddah.

En juin 2021, saisie par la Brigade libanaise des stupéfiants d'une cargaison de Captagon destinée à l'Arabie Saoudite. (Photo tirée du site des FSI)

Avec le Liban, le lien est évident. Le pays du Cèdre est montré du doigt par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) comme producteur de captagon, pilule qui combine généralement l’amphétamine et la caféine, associées parfois aussi à la théophylline, la quinine et le paracétamol. « Selon les rapports des États membres des pays d’origine, la majorité des manufactures de captagon semblent être situées au Liban et en Syrie, dans la période de 2015 à 2019 », mentionne le rapport 2021 de l’organisation onusienne. Ces deux pays sont d’ailleurs « les plus souvent cités comme pays d’origine du captagon ». Quant aux destinations finales, il s’agit principalement « des pays de la sous-région, notamment l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, dont le Qatar et les Émirats arabes unis, par voie directe ou indirecte (l’Europe est l’une des zones de transit pour le captagon originaire du Liban ou de Syrie) », précise l’ONUDC, qui évoque par la même occasion une « augmentation du trafic d’amphétamines durant la dernière décennie » et une « hausse des saisies ». À titre d’exemple, le rapport cite l’arrestation en Autriche, en mars 2021, de 15 membres d’un groupe criminel international, parmi lesquels des Libanais, pour le trafic de 10 millions de tablettes de captagon qui auraient été fabriquées au Liban selon les médias. La cargaison aurait été envoyée par voie maritime dans des conteneurs vers la Belgique, puis par terre en Autriche, avec pour destination finale l’Arabie saoudite.

Côté libanais, on s’efforce parfois de montrer les initiatives réussies pour lutter contre la contrebande de cette amphétamine. Cependant, la direction générale des Forces de sécurité intérieure (FSI), sollicitée par L’Orient-Le Jour, n’a pas donné suite à notre demande d’informations.

Une relation évidente entre le trafic et le durcissement saoudien

Pour Caroline Rose, analyste senior et chef de programme au sein du New Lines Institute, « la relation est évidente » entre l’implication du pays du Cèdre dans le trafic en augmentation de cette amphétamine et le durcissement de ton de Riyad. Un durcissement qui a poussé le royaume wahhabite, fin octobre, à expulser l’ambassadeur libanais, à interdire toutes les importations en provenance du Liban et à rappeler pour consultations son propre ambassadeur dans le pays. Bahreïn et le Koweït ont fait de même, tandis que les Émirats arabes unis (EAU) ont rappelé l’ensemble de leur personnel diplomatique. Pas plus tard que mercredi, le Koweït a même annoncé le durcissement des conditions d’octroi de visa aux Libanais. « Le captagon est principalement associé au régime syrien. C’est en Syrie que se trouvent les grosses unités de production de cette amphétamine », assure pourtant Mme Rose. « Le Liban de son côté est producteur de captagon à petite échelle. Il est surtout un pays de transit qui agit en complicité avec les trafiquants », note-t-elle, rappelant la « porosité de la frontière libano-syrienne ». « D’où la nécessité de commencer par la Syrie si l’on veut combattre le trafic de psychostimulants à grande échelle », estime-t-elle. Mme Rose tient ainsi à attirer l’attention sur la volonté saoudienne « de faire la lumière sur les saisies impliquant le Liban particulièrement », quitte à occulter d’autres États aussi impliqués dans le trafic de stupéfiants. « Pourquoi les saisies en Jordanie ou en Irak ne sont-elles pas rapportées, ou si peu ? » demande-t-elle.

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La question interpelle. Elle divise toutefois les analystes. Certains voient dans le durcissement saoudien et arabe des mesures politiques liées à la « domination du Hezbollah », indépendantes du trafic de captagon. « Les mesures prises par Riyad sont politiques par excellence. Elles ne sont pas liées au captagon », assure Joseph Daher, professeur invité à l’Institut européen de Florence dans le cadre du programme “Wartime and post-conflict in Syria”, qui note « une instrumentalisation de la question ». Pour d’autres, le problème de la drogue est bien à l’origine de la détérioration des relations du Liban avec le monde extérieur. « Le Liban peut-il maintenir le moindre lien avec les autres pays s’il continue de la sorte ? » demande le chercheur Mohanad Hage Ali, directeur de communication au Carnegie Middle East Center. Car le trafic florissant de captagon au Liban et dans la région est le signe « de la déliquescence de l’État et du délitement des institutions ».

Des soupçons pèsent sur le Hezbollah

Et si des « soupçons » planent sur l’implication du Hezbollah dans la production et le trafic de cette drogue du pauvre connue pour son coût ridiculement bas, ou du moins sur les connexions du parti de Dieu avec les cartels de drogue, « rien ne prouve les accusations souvent lancées contre le parti chiite » de Hassan Nasrallah, que ce dernier réfute d’ailleurs. « Nous ne pouvons affirmer que le trafic de captagon est lié exclusivement à un groupe politique donné », souligne Mohanad Hage Ali. « En revanche, le Hezbollah tire certainement un profit financier de ce trafic, de même que chaque autre force, parti et milice politique en l’absence de l’État, sans oublier les cartels de drogue qui vivent de la destruction de l’État », précise-t-il. « Lorsqu’il n’y a pas d’autorité ni d’État central, et que la crise économique sévit, la porte est grande ouverte à toute activité illégale. Il en a toujours été ainsi dans la Békaa », résume un observateur des agriculteurs de la région qui requiert l’anonymat. « Même si le Hezbollah n’est pas directement impliqué dans la fabrication ou le trafic de drogue, il n’a aucun intérêt à lâcher et livrer les trafiquants, dont la grande majorité sont membres de la communauté chiite, relève-t-il. Il pourrait en avoir besoin. »

Au cœur du lourd contentieux entre Riyad et Beyrouth, qui a mené au désengagement de l’Arabie saoudite et de ses alliés du Golfe du Liban, il y a certes le Hezbollah et « sa domination de la scène politique libanaise », qui empêchent « le gouvernement de mettre en œuvre les réformes nécessaires », comme l’affirme le discours officiel saoudien. Il y a aussi le trafic de captagon...
commentaires (4)

Ils font quoi les Saoudiens en Arabie pour poursuivre les importateurs de Captagon? Cest aussi la source du problème

Jack Gardner

10 h 12, le 13 novembre 2021

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Commentaires (4)

  • Ils font quoi les Saoudiens en Arabie pour poursuivre les importateurs de Captagon? Cest aussi la source du problème

    Jack Gardner

    10 h 12, le 13 novembre 2021

  • Les principales victimes du Hezbollah et du « boycott arabe » . A cause des trafics de contrebande, trafic de drogue etc… eh bien, ce sont les libanais évidemment dont les chiites qui subissent les crimes opérés et/ ou tolérés par le parti iranien. Les agriculteurs du sud et de la bekaa sont les grands perdants du boycott commercial par les pays d gulf. Évidemment, y en a UN assis sur son trône et endormi qui laisse faire et n’ose pas lever la voix EN CITANT, le Hezbollah. Cependant, quelque chose me dit « qu’en accord avec le Hezbollah », le CPL va gentiment critiquer et nommer le Hezbollah… juste pour des raisons électorales et ré-endormir la base chrétienne CPL , le temps des élections. Du bluff pour les garder sous leur contrôle sachant que cette base se positionne de plus en plus ouvertement anti Hezbollah. Aoun et bassil vont tenter d’anesthésier cette base pour leur dire ce qu’ils ont envie d’entendre… Sans plus.

    LE FRANCOPHONE

    03 h 39, le 13 novembre 2021

  • AU POISON DE HASSAN FRANGIEF NASRALLAH CORDAHI VIENT S,AJOUTER CE LUI DU CAPTAGONE POUR ENVENIMER ENCORE PLUS LES CHOSES.

    JE NE COMMENTE PAS. JE PARLE AU PEUPLE.

    22 h 16, le 12 novembre 2021

  • Mercenariat, assassinats et trafic de drogue, leur trilogie de compétences.

    Christine KHALIL

    21 h 01, le 12 novembre 2021

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