Jihad el-Arab. Capture d’écran prise de Youtube
« Le roi des entrepreneurs » : c’est ainsi qu’est baptisé Jihad el-Arab dans les milieux politiques et des affaires, ce promoteur proche de l’ancien Premier ministre Saad Hariri qui a raflé une grosse partie des contrats publics au cours des dix dernières années. L’aménagement du port commercial de Saïda, la gestion du dépotoir de la même ville et des décharges de Sibline et Costa Brava, l’infrastructure routière de Beyrouth de même que ses stations d’épuration, la construction du Palais de justice de Tripoli, la reconstruction du camp palestinien de Nahr el-Bared… ces projets parmi tant d’autres au Liban-Nord, au Mont-Liban et à Baabda ont fait la fortune de cet homme d’affaires aux origines modestes, perçu comme un symbole du clientélisme et de la corruption. Un personnage particulièrement honni du soulèvement populaire du 17 octobre 2019 et déjà en 2015 du collectif « Vous puez » pour sa gestion catastrophique des déchets, sa connivence avec la classe au pouvoir et les contrats louches qu’il a remportés à profusion. Selon le LCPS (Lebanese Center for Policy Studies), il a obtenu 38 % des contrats attribués à Beyrouth seulement entre 2008 et 2019 par le CDR (Conseil du développement et de la reconstruction) relevant de la présidence du Conseil. De son côté, l’initiative Gherbal, qui œuvre pour la bonne gouvernance, recense une cinquantaine de projets au moins remportés par l’entreprise de Jihad el-Arab.
… alors que coulait Saad Hariri
Les sanctions US imposées jeudi contre le fondateur du groupe JCC Araco Group of Companies, à la tête notamment de l’entreprise Jihad Group for Commerce and Contracting (JCC), sonnent le glas de l’ascension fulgurante au Liban de l’homme dont on raconte dans les milieux d’affaires qu’« il se vantait de son statut de roi, alors que coulait Saad Hariri (le leader sunnite, NDLR) ». À l’instar de l’entrepreneur Dany Khoury, proche du chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil, et du député prosyrien Jamil el-Sayed, tous deux également touchés par les sanctions américaines, Jihad el-Arab est accusé par le Trésor américain d’« avoir contribué au délitement de la bonne gouvernance et de l’État de droit au Liban », d’avoir « personnellement profité de la corruption généralisée et du népotisme », de s’être « enrichi aux dépens du peuple et des institutions de l’État ». Plus pratiquement, il est montré du doigt pour « ses connexions politiques » qui lui ont permis de remporter de nombreux contrats publics « en échange de rétrocommissions à des responsables gouvernementaux ». Lui est reprochée notamment la mauvaise rénovation du tunnel Salim Salam à Beyrouth, des questions relatives « au coût du projet et à sa sécurité ayant été rapidement ignorées, très certainement grâce à ses connexions avec de puissants politiciens ». De même, le contrat pour la construction en 2016 de la décharge de Costa Brava « n’a pas contribué à résoudre à long terme la crise des déchets dans le pays ». Pire encore, « des rapports ont révélé que l’entreprise de Jihad el-Arab ajoutait de l’eau aux conteneurs de déchets afin d’en gonfler le poids et donc d’augmenter la facture », indique l’administration US.
Doué pour les affaires
C’est après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 qu’a commencé l’ascension de Jihad el-Arab, d’abord dans les infrastructures étatiques et plus tard dans la collecte et le traitement des déchets. Neveu de Yehya el-Arab, chef de la sécurité de l’ancien Premier ministre assassiné ayant également péri dans l’attentat, son introduction dans les affaires publiques a été vue comme une compensation accordée à la famille du défunt. Son frère et partenaire, Abdel-Kader, est d’ailleurs considéré comme le bras droit de Saad Hariri, fils de feu Rafic, affirme-t-on dans les milieux proches du courant du Futur. Quant au personnage, il était particulièrement « doué » pour les affaires. « Il avait le savoir-faire, la technologie qui lui permettait d’exécuter des projets d’envergure et le support politique nécessaire, à savoir l’expérience avec les rouages du système politique », commente une source des milieux d’affaires qui a requis l’anonymat.
Le leader druze Walid Joumblatt l’a connu lorsqu’il était entrepreneur. « Dans le réseau routier de la Montagne (Chouf), il a bien travaillé et nous avons utilisé ses compétences à bon escient », reconnaît le chef du Parti socialiste progressiste. Compétences telles que l’homme est devenu un entrepreneur incontournable, soutenu non seulement par Saad Hariri mais par l’ensemble de la classe au pouvoir. « Pas un projet ne se faisait au Kesrouan sans lui, fait remarquer la source anonyme précitée. Et malgré les réticences de prime abord du président Aoun, Jihad el-Arab est devenu une sorte d’entrepreneur de la République, qui travaillait de pair avec Dany Khoury. » L’administration US ne manque pas dans ce cadre d’épingler le promoteur qui aurait entrepris en 2014 « une médiation entre deux hauts responsables », permettant « d’aboutir à un compromis politique en échange d’accords concernant deux contrats publics ». « Est-ce qu’il a suivi les règles ? Cela va au-delà de ma connaissance », commente Walid Joumblatt.
La crise des déchets, un tournant
Le désaveu du « roi des entrepreneurs » s’amorce avec la crise des déchets en 2015 et la colère d’une rue désormais consciente des marchés juteux de dizaines de millions de dollars qui se trament chaque fois entre la caste au pouvoir et quelques protégés du secteur privé. Au cœur des manifestations dénonçant l’incurie d’un État sourd à l’urgence du tri des déchets, s’élèvent les critiques des écologistes à l’égard de Jihad el-Arab et des politiciens qui ferment les yeux sur ses pratiques illicites. « Lors de la crise des déchets, nous étions parmi les rares protestataires à dénoncer le scandale de l’attribution de l’exploitation des décharges de Costa Brava et de Bourj Hammoud à Jihad el-Arab pour la première et à Dany Khoury pour la seconde », rappelle l’activiste Lucien Bourjeily, l’un des initiateurs du mouvement antipouvoir « Vous puez ». « Grâce à nous, la population a réalisé que les déchets sont jetés à la mer au lieu d’être traités. Elle a aussi pris conscience des marchés conclus derrière les coulisses entre Saad Hariri et Gebran Bassil par le biais de leurs entrepreneurs. »
Car ces nouveaux parias sanctionnés pour avoir fait de l’argent de manière illicite ne sont aujourd’hui que le reflet d’une corruption à plus haute échelle de la classe politique libanaise, estiment les écologistes. « Ces entrepreneurs n’ont pas de pouvoir décisionnel. Ils n’ont fait qu’exécuter les mauvaises décisions du gouvernement », observe Paul Abi Rached, fondateur de Terre Liban et président du Mouvement écologique libanais. « En ont découlé des catastrophes écologiques flagrantes, les dommages à la vallée de Bisri plus particulièrement, dont la destruction avait commencé avec des équipements de Jihad el-Arab, en collusion avec des forces politiques chrétiennes et chiites », gronde M. Abi Rached. Au fil des ans, se multiplient les enquêtes face aux dérives du pouvoir, révélant au passage les remblaiements illicites de terres gagnées sur la mer et les ventes frauduleuses de ces terrains. « Jihad el-Arab continuait de remporter les appels d’offres, malgré des irrégularités flagrantes dans les tarifications », rappelle une militante écologiste qui revendique l’anonymat.
L’insulte à ses filles
Survient alors l’effondrement économico-financier de 2019 qui terrasse une population déjà excédée, accompagné de restrictions bancaires drastiques. L’enrichissement outrancier de Jihad el-Arab ne passe plus. Ce dernier continue pourtant d’étendre sa richesse. Le voilà à l’initiative d’un projet de marina de 50 millions de dollars à Naamé, sous le nom de Hiba Real Estate, en partenariat avec la famille Bassatneh. Alors que la population libanaise se serre la ceinture, son fils fréquente un prestigieux collège suisse à Villars-sur-Ollon, la station de montagne la plus huppée de la Confédération helvétique. C’en est trop pour les Libanais. En juin dernier, ses deux filles sont insultées au cœur de Beyrouth par des protestataires se revendiquant de la thaoura, lors d’une soirée dans un restaurant réputé de la capitale. Pour Jihad el-Arab, qui regrette « la campagne de dénigrement dont souffrent ses entreprises et sa famille » et évoque trois années de pertes et de dettes « malgré des investissements en dollars », il n’en faut pas plus pour annoncer son intention de mettre fin à ses activités au Liban, après 40 ans de service. Nous avons tenté de joindre M. Arab ou ses proches, sans succès. « Chaque personne dont la corruption est avérée doit rendre des comptes », réagit Moustapha Allouche, ancien député et membre du bureau politique du courant du Futur. « Jihad el-Arab n’appartient pas au courant du Futur et nous n’avons rien à voir avec lui. Ni nous ni même Saad Hariri n’allons empêcher la nécessaire redevabilité », martèle-t-il à L’Orient-Le Jour. Pour les écologistes, cette victoire n’en est pas une. « Nous sommes tristes de voir que la justice libanaise n’a pas réagi malgré nos plaintes répétées, réagissent Paul Abi Rached et Lucien Bourjeily. Fallait-il que ce soit l’administration américaine qui sanctionne les responsables pour les exactions commises ? »




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Les politiciens n ont pas donné les contrats a Jihad arab pour ses beaux yeux. Mais pour recevoir leur commissions intraçables en suisse. Et c est ce point important que l article ne mentionne pas!
09 h 09, le 31 octobre 2021