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Économie - Industrie

Pourquoi la dépréciation de la monnaie est loin d’être une aubaine pour les fabricants libanais

L’effondrement de la livre aurait dû faciliter une transition vers une économie d’exportation et booster la production locale. Or, les statistiques montrent que c’est l’inverse qui s’est produit.

Pourquoi la dépréciation de la monnaie est loin d’être une aubaine pour les fabricants libanais

Un ouvrier dispose des cruches dans une usine qui recycle du verre brisé après l’explosion au port de Beyrouth en 2020. Photo Joseph Eid/AFP

À l’instar du gouvernement de Hassane Diab avant lui, le nouvel exécutif dirigé par Nagib Mikati a appelé dans sa déclaration ministérielle à une transition d’une économie « rentière » à une « économie productive » pour parvenir à la justice sociale. Depuis le début de la crise économique il y a deux ans, des appels externes au pouvoir encouragent la construction d’une économie productive, tandis que des membres des partis en place tentent d’en faire de la récupération politique.

En théorie, l’effondrement de la monnaie nationale aurait dû faciliter une transition vers une économie d’exportation et vers davantage de biens produits localement pour le marché libanais. « Normalement, vous vous attendriez à ce qu’une dépréciation réelle du taux de change vous aide à exporter davantage », explique Nasser Saïdi, ancien ministre de l’Économie et de l’Industrie. « Cela fait partie du processus d’ajustement lorsque vous subissez une dépréciation du taux de change : cela rend les importations plus chères mais cela vous aide aussi à exporter. »

Cependant, les statistiques les plus récentes du ministère de l’Industrie, couvrant les mois de janvier et février de cette année, montrent que c’est l’inverse qui s’est produit. Au cours des deux premiers mois de 2021, les exportations industrielles ont totalisé 282,8 millions de dollars, soit 26,5 % de moins qu’au cours des deux premiers mois de 2019, avant la crise, lorsque le Liban comptait 384,8 millions de dollars d’exportations.

Les coûts élevés de l’énergie, la nécessité d’importer la plupart des matières premières, le manque de crédit et les relations tendues avec les clients des pays du Golfe sont autant de facteurs qui ont fait des ravages sur l’industrie libanaise.

Une économie basée sur les importations

L’économie libanaise de l’après-guerre civile reposait essentiellement sur les secteurs bancaire et foncier. Les taux d’intérêt élevés ont évincé les investissements dans les entreprises productives et la balance des paiements est devenue extrêmement biaisée. En 2018, le Liban a importé pour 19,9 milliards de dollars de marchandises, tout en n’exportant que 2,9 milliards de dollars, totalisant un déficit commercial de 17 milliards de dollars. Le résultat fut un déficit commercial flagrant et une ruée vers toujours plus de dollars américains pour financer les importations, contribuant ainsi à préparer le terrain pour la crise économique.

Les consommateurs libanais se sont retrouvés extrêmement vulnérables à la dépréciation de la monnaie car de nombreuses denrées sont soit importées, soit produites localement avec des matériaux importés, dont le prix est indexé sur le dollar plutôt que sur la monnaie nationale, tandis que la plupart des salaires au Liban continuent d’être libellés en livres libanaises.

La dépréciation a rendu les produits étrangers plus chers pour les salariés payés en livres, poussant les consommateurs vers des alternatives locales. C’est l’une des raisons pour lesquelles les économistes disent généralement qu’une dépréciation de la monnaie encourage la production locale et réduit le déficit commercial, et pourquoi certaines factions appellent à tirer parti de l’inflation pour améliorer la production de la consommation locale et étrangère.

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Mais en dehors de la production du strict nécessaire, la transition des produits importés vers les produits nationaux a eu un effet plutôt paralysant au Liban, explique Paul Abi Nasr, PDG de Polytextile et membre du conseil d’administration de l’Association des industriels libanais (AIL). « Avec l’effondrement total du pouvoir d’achat des gens, même si vos produits sont moins chers que ce qui est importé, ils restent inaccessibles à une grande partie de la population », explique-t-il.

Parallèlement, environ 60 % des fabricants libanais écoulent au moins une partie de leurs produits à l’étranger, selon Ziad Bekdache, vice-président de l’AIL, et récoltent ainsi de l’argent frais (des devises en espèces ou transférées depuis l’étranger) tout en payant généralement leurs travailleurs en livres libanaises. Une stratégie de réduction des coûts qui pourrait, en théorie, encourager plus de production et plus d’emplois même si la demande locale est faible.

Cependant, l’avantage des industriels en termes de salaires moins coûteux a été plombé par la hausse des coûts de l’énergie. Les industriels qui fabriquent pour l’export affirment que les économies faites sur le coût de la main-d’œuvre ne font pas le poids face à la flambée des coûts de l’électricité, qu’ils doivent désormais principalement produire eux-mêmes via des générateurs, alimentés avec du mazout importé payé au taux de change parallèle, évalué hier à un peu plus de 19 000 livres le dollar, contre une parité officielle qui demeure à 1 507,5 livres pour un billet vert.

Avant que la crise des carburants ne s’aggrave cette année, l’énergie subventionnée bon marché était l’un de leurs principaux avantages, même si cela se faisait au détriment d’Électricité du Liban (EDL), qui facturait les utilisateurs en-dessous du coût de production d’énergie. Ziad Bekdache affirme que les industriels paient environ cinq fois plus pour l’électricité qu’auparavant. Les plus petites usines consomment désormais 10 tonnes de mazout par mois, estime-t-il, tandis que les plus grandes peuvent consommer jusqu’à 600 tonnes. Les industriels qui consomment du mazout peuvent l’acheter en dollars au prix du marché depuis fin août.

Les exportateurs ont peut-être bénéficié d’une certaine opportunité quand la monnaie a commencé à perdre de sa valeur fin 2019, et avant que la crise énergétique ne s’aggrave considérablement en 2021, explique Paul Abi Nasr, mais le Covid-19 a presque arrêté le commerce international, rendant cette opportunité caduque. En plus des coûts énergétiques, le vice-président de l’AIL précise que 25 à 60 % des dépenses du secteur sont constituées de matières premières importées, qui doivent être payées en dollars. Dans le passé, Paul Abi Nasr avait estimé cette part des coûts à 30 %.

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Pour l’ancien ministre Nasser Saïdi, « le problème majeur » de l’économie conventionnelle de la dépréciation de la monnaie au Liban « est que la plupart des intrants de l’industrie et de la fabrication sont importés ». Seule une faible proportion des coûts globaux des industriels libanais dépend de la valeur de la livre, par opposition à la valeur du dollar. Et avec la dévaluation de la monnaie, seuls ces coûts sont réduits, et peut-être même uniquement sur le court terme.

« Les gens pensent que les salaires sont maintenant plus bas », décrit l’ancien ministre. « C’est vrai, mais ils ne le resteront pas. Nous sommes une économie fortement dollarisée, donc les gens devraient progressivement commencer à augmenter leurs salaires, car aux salaires actuels, les travailleurs ne peuvent même pas se rendre à l’usine (en raison des coûts du transport, NDLR). »

Ziad Bekdache souligne que le salaire minimum effectif dans le secteur manufacturier est désormais de 2 millions de livres, par opposition au salaire minimum légal établi à 675 000 livres. Ce chiffre est encore faible : fin septembre, un travailleur à temps plein gagnant 2 millions de livres devait travailler environ 16 heures pour acheter 20 litres d’essence.

Avant la crise, 135 000 personnes travaillaient dans le secteur industriel officiel, selon Rabih Badran du département de l’information industrielle du ministère de l’Industrie. Toujours selon lui, le ministère ne dispose pas de statistiques sur le taux d’emploi actuel dans le secteur, mais Ziad Bekdache affirme qu’il y a maintenant 195 000 travailleurs libanais, en grande partie grâce à la baisse des importations.

Certaines entreprises libanaises estiment également avoir de plus en plus de difficultés à accéder à ce que Nasser Saïdi appelle le marché d’exportation « traditionnel » du Liban : les États arabes du Golfe. L’Arabie saoudite, la plus grande économie du Golfe, a interdit l’importation des produits agricoles libanais en avril, anéantissant les agriculteurs libanais. Le royaume n’autorise pas non plus les Libanais à transporter des marchandises par camion vers d’autres États du Golfe via ses routes, rendant les coûts de ces expéditions vers d’autres pays du Golfe tout bonnement prohibitives.

Les exportations non agricoles vers l’Arabie saoudite « sont un sujet délicat », déclare Paul Abi Nasr. « Officiellement, il n’y a pas de restrictions, mais sur le terrain il y en a. » Des discussions en vue d’un rapprochement entre les entrepreneurs libanais et le gouvernement saoudien sont en cours.

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Enfin, la dépréciation de la monnaie a été une arme à double tranchant pour les finances des entreprises. Contrairement aux déposants qui ont vu leur épargne se déprécier, les entreprises ont généralement des dettes envers les banques et bénéficient donc d’une baisse de leur valeur. « La plupart des industriels ont liquidé tout ce qu’ils avaient à payer aux banques », explique Ziad Bekdache. « C’est un avantage pour eux. »

Entre-temps, avec un secteur bancaire gelé et apparemment peu disposé à octroyer de nouveaux prêts, les industriels se plaignent de ne pas pouvoir accéder au crédit dont ils auraient besoin pour développer leurs opérations. « Même les entreprises qui souhaitent augmenter leur production ont du mal à le faire », déclare Paul Abi Nasr.

Cedar Oxygen : une solution de crédit possible ?

Cedar Oxygen, une société d’investissement privée à but lucratif et soutenue par un investissement de 175 millions de dollars de la part de la Banque du Liban (BDL), est censée apporter une réponse partielle à la crise du crédit. Cedar Oxygen, constituée au Luxembourg, a commencé à fournir des prêts à court terme en devises fortes aux industriels libanais pour couvrir les coûts des matières premières, les investissements dans la chaîne d’approvisionnement, les dépenses en capital et les conversions aux énergies renouvelables. Cedar Oxygen déclare ainsi avoir jusqu’à présent approuvé 35 accords et signé 25 millions de dollars de facilités de crédit.

Les industriels interrogés par L’Orient Today indiquent que ce projet est le bienvenu, compte tenu de l’absence d’options de financement disponibles, mais soulignent l’ampleur des besoins du Liban.

Cedar Oxygen dit qu’il annoncera bientôt une expansion et d’autres sources de financement alternatives, comprenant des coopératives et des fonds d’impact social, qui sont explorées par le secteur des ONG. Le nouveau gouvernement a promis de mettre plus d’argent dans les poches des résidents libanais, de résoudre la crise énergétique, d’améliorer les relations avec les États du Golfe et de débloquer le système financier. Reste à voir si ces ambitions se concrétiseront vraiment, avec des actions tangibles qui permettront d’atténuer les effets de la crise.

Lorsqu’on lui demande quelle sera la situation dans un an si rien ne change de manière significative, Ziad Bekdache prédit que la plupart des petits fabricants fermeront leurs portes et que les plus grands déplaceront leurs opérations à l’extérieur du pays. « Je vous l’assure », dit-il, « si la situation reste telle qu’elle est, de nombreux secteurs se réduiront, pas seulement l’industrie ».


À l’instar du gouvernement de Hassane Diab avant lui, le nouvel exécutif dirigé par Nagib Mikati a appelé dans sa déclaration ministérielle à une transition d’une économie « rentière » à une « économie productive » pour parvenir à la justice sociale. Depuis le début de la crise économique il y a deux ans, des appels externes au pouvoir encouragent la...

commentaires (1)

La plupart des industriels ont rénové leurs machines et leurs usines usant de crédits qu'ils ont remboursé en profitant de la chute de la monnaie. De même, tous les commerçants qui ont accumulé des biens dans leurs magasins et leurs dépôts, ont également profité en remboursant les crédits s'ils en avaient eu besoin à une valeur beaucoup moindre de ce qu'ils devaient le faire. Le drôle dans tout ça, c'est que ces profiteurs qui ont accumulé leurs biens au dépens des dépôts des épargnants, ont tous abusé en corrigeant au jour le jour les valeurs à la vente selon le taux du marché noir ! Un petit exemple:on rentre dans un magasin d'optique, où toutes les vitrines sont surchargées de montures de lunettes de marque, et l'on est choqué par les prix qu'il a multiplié par 10 ou plus, tandis que le stock date de bien avant la crise. En résumé, les seuls perdants de la crise sont les petits déposants en livres ou en devises qui ont fait confiance à cet État de bandits.

Esber

11 h 45, le 12 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • La plupart des industriels ont rénové leurs machines et leurs usines usant de crédits qu'ils ont remboursé en profitant de la chute de la monnaie. De même, tous les commerçants qui ont accumulé des biens dans leurs magasins et leurs dépôts, ont également profité en remboursant les crédits s'ils en avaient eu besoin à une valeur beaucoup moindre de ce qu'ils devaient le faire. Le drôle dans tout ça, c'est que ces profiteurs qui ont accumulé leurs biens au dépens des dépôts des épargnants, ont tous abusé en corrigeant au jour le jour les valeurs à la vente selon le taux du marché noir ! Un petit exemple:on rentre dans un magasin d'optique, où toutes les vitrines sont surchargées de montures de lunettes de marque, et l'on est choqué par les prix qu'il a multiplié par 10 ou plus, tandis que le stock date de bien avant la crise. En résumé, les seuls perdants de la crise sont les petits déposants en livres ou en devises qui ont fait confiance à cet État de bandits.

    Esber

    11 h 45, le 12 octobre 2021

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