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Économie - Consommation

Si la crise au Liban favorise la production locale, les obstacles demeurent nombreux

L’absence de soutien et d’infrastructures fiables freine l’essor des producteurs locaux, qui tentent malgré tout de saisir l’opportunité qui se présente à eux.

Si la crise au Liban favorise la production locale, les obstacles demeurent nombreux

Les marques de céréales locales remplissent désormais les rayons des supermarchés. Tala Ramadan/L’Orient Today.

Avec la flambée du prix du fromage importé, la fromagerie Grate&Crumble a vu une opportunité à saisir. L’entreprise familiale libanaise s’est ainsi diversifiée, offrant de nouveaux produits locaux, comme de la mozzarella, que les consommateurs libanais achetaient auparavant de marques étrangères. La crise financière et l’inflation galopante ont imposé un changement dans l’économie libanaise, les marchandises importées étant de plus en plus remplacées par des produits locaux dans les rayons des supermarchés. « J’avais l’habitude d’acheter des céréales importées pour mes enfants, mais aujourd’hui, je ne peux plus me le permettre. Je remplace donc les céréales, les chocolats et les biscuits (importés) par tout ce qui est fabriqué localement. C’est le seul moyen pour moi d’acheter ces produits pour mes trois enfants », explique à L’Orient Today Razan Haddad, résidant à Beyrouth.

Avant la crise, l’économie libanaise reposait principalement sur les secteurs bancaire et tertiaire (les services), avec peu d’industrie et de production locales. La parité dollar/livre maintenait les importations relativement abordables pour les consommateurs locaux, compliquant la tâche des producteurs libanais qui tentaient de pénétrer le marché et de rivaliser avec des marques internationales bien établies et de confiance. À présent, en raison de l’effondrement de la livre et de la fin imminente des subventions financées par la Banque du Liban (BDL) mais dont les réserves sont proches de l’épuisement, les denrées importées sont devenues inabordables pour la plupart des consommateurs, ouvrant enfin la voie au marché local.

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Néanmoins, même si le marché est prêt à leur faire une place, les producteurs locaux font face à des difficultés pour augmenter leur capacité de production et maintenir des prix abordables pour les consommateurs, avec la crise financière qui s’aggrave dans le pays. Fouad Naccache, propriétaire de Grate&Crumble, est bien conscient de cette situation. Bien qu’il y ait une augmentation de la demande pour les produits, nouveaux et traditionnels, de son entreprise, explique-t-il, « ce n’est pas suffisant pour couvrir le prix nécessaire pour les matières utilisées » dans la production. « Le problème, c’est que si nous augmentons nos prix, les clients ne pourront plus se permettre d’acheter nos produits », déclare-t-il. Jusqu’à présent, Grate&Crumble a pris à sa charge l’augmentation des coûts de production. Mais « cela ne va pas durer longtemps. C’est une question de quelques semaines avant que nous ayons peut-être à augmenter nos prix », estime Fouad Naccache. Le propriétaire explique également que tous les matériaux nécessaires pour emballer les produits de son entreprise, « même les sacs en plastique, ne sont plus abordables. Et ce d’autant plus que nos fournisseurs demandent de l’argent frais (des devises en espèces, NDLR) ».

Une nette réduction des importations

Un rapport publié par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAid) en février dernier a examiné l’effet de la crise sur les biens de grande consommation (FMCG) au Liban. Il révèle que les gammes de produits des fournisseurs se sont réduites pour uniquement inclure les produits importés à consommation rapide – principalement des denrées périssables qui se vendent rapidement et à un coût relativement bas – et autant de produits locaux que possible. Pour de nombreux fournisseurs, cela s’est traduit par une réduction des articles importés allant jusqu’à 70 %. Ainsi, au cours de l’année écoulée, les consommateurs ont constaté une hausse de la présence de denrées alimentaires produites localement dans les rayons des supermarchés. Les marques ne sont peut-être pas celles qu’ils connaissaient auparavant, mais elles pèsent beaucoup moins sur leurs budgets de plus en plus limités.

Stocker des produits locaux représente également un moindre risque d’investissement pour les petites épiceries alors qu’elles sont aux prises avec des coûts d’exploitation vertigineux. Le rationnement en électricité a augmenté la dépendance aux générateurs pour faire fonctionner les lumières et les réfrigérateurs, ainsi qu’une hausse du coût d’alimentation de ces mêmes générateurs en raison des pénuries de carburant et de la fin partielle des subventions gouvernementales sur ce bien essentiel. Fin juin, la BDL a, en effet, modifié le mécanisme de subvention pour l’importation de carburant, instauré à l’automne 2019, faisant passer son approvisionnement en devises aux importateurs concernés de 1 507,5 livres libanaises pour un dollar à celui de 3 900, tout en augmentant sa couverture à 100 % (au lieu de 90 %).

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En outre, la dépréciation rapide de la monnaie nationale est également un obstacle majeur au maintien d’une large quantité de stock importé. Le propriétaire d’une supérette de la corniche Mazraa à Beyrouth explique à L’Orient Today qu’il stocke beaucoup moins de produits importés en raison de la volatilité de la livre, qui a perdu plus de 90 % de sa valeur depuis le début de la crise financière à la mi-2019. « Notre incapacité, en tant qu’importateurs, à transférer de l’argent pour les achats importés a provoqué des ruptures dans les calendriers d’importation. Nous essayons, par conséquent, de proposer des produits fabriqués localement car ils sont moins sensibles aux variations du taux de change avec le dollar », précise-t-il. Depuis fin 2019, les banques commerciales au Liban ont imposé des contrôles de capitaux informels à leurs clients, limitant sévèrement l’accès des entreprises et des particuliers à leurs dépôts en devises. Un rapport de mai 2020 publié par le groupe de réflexion (think tank) Triangle, basé à Beyrouth, souligne que la crise de liquidités en devises au Liban a gonflé le prix des importations, mettant en relief les limitations d’une dépendance forte en termes d’importations. Ce rapport indique que le Liban importe de 65 à 80 % de ses besoins alimentaires, en fonction de la demande, et décrit cela comme « un héritage décevant pour une région qui a été pionnière en matière de production de blé il y a environ 9 000 ans ».

Pour Nasser Yassin, professeur adjoint en politique et planification à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) et directeur de l’observatoire des crises libanaises à l’AUB, il est logique que les consommateurs se tournent désormais vers les produits locaux. La flambée des prix des denrées alimentaires, associée à une diminution du pouvoir d’achat, affecte ce que les Libanais peuvent consommer et ce qu’ils peuvent se permettre. « Au vu de nos dernières données, nous pouvons estimer que plus de 70 % des ménages au Liban vont avoir du mal à assurer de la nourriture à leur famille comme ils le faisaient auparavant. Cela va donc les inciter à passer à des produits locaux moins chers, s’ils en trouvent », dit-il à L’Orient Today.

Le rapport de l’USAid met toutefois en évidence un gros pépin dans ce changement logique de consommation : « Bien que le marché soit certainement prêt pour une augmentation de la production locale de FMCG, de nombreux produits de ce type dépendront de matières premières importées pour la production. Les produits seront plus compétitifs en prix que les importations pures, mais ils seront toujours sensibles aux variations du taux de change du dollar américain. »

Absence de soutien du gouvernement

Étant donné que les produits des petits fabricants qui luttaient auparavant pour sécuriser leur distribution chez les détaillants locaux sont désormais très prisés, nombre de ces commerçants s’efforcent de décupler leurs commandes pour répondre aux demandes du marché. Mais alors que le programme de subventions de la banque centrale pour certaines importations alimentaires reste officiellement en place, les producteurs locaux n’ont reçu que peu d’aides du gouvernement. Le secteur agricole libanais, en difficulté, en est un excellent exemple. En 2020, l’agriculture n’a, en effet, reçu que 0,36 % du budget total de l’État, alors qu’elle contribue à environ 3,5 % du PIB. Pour les experts, le secteur pourrait pourtant contribuer beaucoup plus s’il était correctement soutenu. « Le secteur agricole est l’épine dorsale de plusieurs pays en développement car il réduit la faim en assurant la sécurité alimentaire et en diminuant le taux de chômage », souligne Reem Khamis, chercheuse en environnement au Centre national de la recherche scientifique en France. « Le secteur agricole du Liban présente un potentiel de développement et diverses opportunités en raison de ses terres arables, de son climat tempéré et de ses ressources en eau douce », ajoute-t-elle.

Réalisé en août 2020 par la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (Escwa), un rapport intitulé « La sécurité alimentaire au Liban est-elle menacée ? » révélait que la crise financière a changé la dynamique des affaires du secteur agricole pour tous les agriculteurs qui doivent couvrir le coût des matériaux importés nécessaires à leurs entreprises en avançant les fonds en espèces. Le texte détaille ainsi que le coût de production au Liban a augmenté de plus de 50 % pour divers systèmes agricoles de novembre 2019 à novembre 2020, et que le coût des intrants agricoles de base importés a augmenté de 400 %.

Fin avril dernier, le secteur agricole d’un Liban en crise a subi un autre revers majeur lorsque l’Arabie saoudite a annoncé interdire l’importation de fruits et légumes en provenance du Liban après que les autorités saoudiennes ont saisi plus de 5 millions de comprimés de captagon introduits en contrebande dans une cargaison de grenades évidées. « Cette interdiction nous a causé une perte énorme, que nous aurions pu éviter, surtout en cette période de crise économique », souligne le vice-président de l’Association des industriels libanais, George Nasrawi, à L’Orient Today. Ce dernier met également en garde contre une autre menace, plus grande, voire peut-être même existentielle, pour les industries locales naissantes du Liban : les pénuries de carburant et les pannes d’électricité qui en résultent. « Les coupures d’électricité pourraient aussi entraîner une pénurie de produits fabriqués localement », insiste M. Nasrawi, ajoutant que « ce qui est actuellement exigé des autorités locales, c’est qu’elles fournissent toutes les composantes et conditions qui soutiendraient la résilience de l’industrie libanaise et activeraient son rôle, compte tenu de son importance nationale ».

(Cet article a été originellement publié en anglais sur le site de L’Orient Today le 13 juillet 2021).


Avec la flambée du prix du fromage importé, la fromagerie Grate&Crumble a vu une opportunité à saisir. L’entreprise familiale libanaise s’est ainsi diversifiée, offrant de nouveaux produits locaux, comme de la mozzarella, que les consommateurs libanais achetaient auparavant de marques étrangères. La crise financière et l’inflation galopante ont imposé un changement dans...

commentaires (3)

quoique justifies, leurs doleances peche par un element : s'attendre a une intervention de l'etat qui-ne le realisent ils pas - n'existe pas.

gaby sioufi

17 h 36, le 16 juillet 2021

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Commentaires (3)

  • quoique justifies, leurs doleances peche par un element : s'attendre a une intervention de l'etat qui-ne le realisent ils pas - n'existe pas.

    gaby sioufi

    17 h 36, le 16 juillet 2021

  • Que fait Raoul Nehme notre hyperministre toujours aux abonnés absents

    Nouna Chidiac

    12 h 11, le 16 juillet 2021

  • Soutenir la production locale était la première mesure qu'aurait dû prendre le gouvernement Diab dès le lendemain de sa prise de fonction. Noa ministres étant tout de même dotés d'une intelligence normale, il est impossible que cette évidence ne les ait pas effleurés. Une question se pose donc: de qui ont-ils reçu l'ordre de ne rien faire?

    Yves Prevost

    07 h 17, le 16 juillet 2021

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