Le ministre de l’Économie et du Commerce, Amine Salam, a indiqué que les deux possibilités pour sortir le Liban de la crise consistaient soit à « privatiser les biens de l’État », soit à « ponctionner l’or », avant de se dire favorable à la privatisation de certains secteurs « qui ne fonctionnent pas ou n’ont pas été développés ». Photo M.A.
Depuis la formation du gouvernement de Nagib Mikati le 10 septembre dernier, un des points focaux est la reprise des négociations entre le Liban, en crise depuis deux ans, et le Fonds monétaire international (FMI), approché par le précédent exécutif afin d’obtenir le déblocage d’une assistance financière. Si rien ne permet de garantir que ces discussions aboutiront, la première réunion entre les deux parties a été programmée a priori pour novembre.
Comme l’ont rappelé de nombreuses voix, dont celle du Premier ministre, l’un des principaux enjeux consistera à « unifier » les approches adoptées pour déterminer le montant des pertes accumulées par l’État, la Banque du Liban (BDL) et les secteurs bancaire et financier libanais, et les répartir. Une étape que l’ancienne équipe n’avait pas réussi à franchir et qui avait provoqué l’échec, en juillet 2020, des négociations entamées deux mois plus tôt.
Or, si le ministre des Finances, l’ancien cadre de la BDL Youssef Khalil, a assuré dans un courrier officiel adressé au FMI que le nouveau gouvernement était déterminé à faire progresser les choses, une des possibles clés pouvant contribuer à défaire ce nœud gordien pourrait bien être liée à l’usage des actifs de l’État dans le plan de redressement qui servira de base à un programme de soutien financé par le FMI et les autre bailleurs internationaux du Liban. Parmi ces actifs : Électricité du Liban (EDL), la Middle East Airlines (MEA), la Régie des tabacs et des tombacs, ou encore le secteur des télécoms.
Les différents plans
Si rien n’a encore filtré sur les intentions des parties impliquées dans le processus, le ministre de l’Économie et du Commerce, Amine Salam, a donné un premier indice la semaine dernière. Dans un entretien accordé jeudi au média saoudien Asharq News, le responsable a indiqué que les deux possibilités pour sortir le pays de la crise consistaient soit à « privatiser les biens de l’État », soit à « ponctionner l’or », avant de se dire favorable à la privatisation de certains secteurs « qui ne fonctionnent pas ou n’ont pas été développés », évoquant notamment celui de l’électricité. Le ministre a aussi assuré que l’équipe de négociateurs libanais qui doit discuter avec le FMI allait « se mettre d’accord dans deux ou trois semaines sur le montant des pertes et la façon de les répartir », ajoutant que cela impliquerait de revoir les chiffres présentés au FMI dans le plan de redressement préparé par le gouvernement de Hassane Diab, avec l’aide du cabinet de conseil Lazard. Ces derniers avaient tablé sur une ardoise définitive de 186 000 milliards de livres libanaises, en utilisant un taux de 3 500 livres pour un dollar afin d’en calculer les différentes portions.
Dans ce plan, les auteurs avaient décidé de placer certains actifs de l’État sous la responsabilité d’un fonds spécifiquement créé pour l’occasion afin de les gérer efficacement pendant une période de dix ans et d’éponger une partie des dettes de la BDL – celle envers les banques – avec les profits générés. Cette mesure s’inscrivait dans un ensemble de solutions prévoyant également un important bail-in (transformation d’une partie des dépôts en participation au capital de la banque) imposé aux grands déposants, parmi lesquels l’on compte des membres de la classe politique ainsi que des dirigeants de banque.
Cette approche avait été catégoriquement rejetée par l’Association des banques (ABL), rejointe alors par la banque centrale et certains députés. Courant mai 2020, l’organisation rassemblant les établissements bancaires du pays avait alors publié son propre plan de redressement dans lequel elle avait rejeté la perspective du bail-in, avant de considérer que les problèmes financiers du Liban pouvaient être réglés en ne restructurant que la partie de la dette extérieure (la dette détenue par des non-résidents, soit 16 % du total à l’époque, selon l’association). L’ABL avait en outre construit l’essentiel de sa stratégie autour d’un fonds de désendettement proche de celui du gouvernement mais en livrant, contrairement à ce dernier, une estimation de leur valeur cumulée à 40 milliards de dollars. Un montant jugé surévalué par une étude d’Albert Kostanian, publiée en janvier 2021 par l’Institut Issam Farès de l’Université américaine de Beyrouth.
À l’époque, le FMI avait fini par se ranger du côté du gouvernement, estimant son approche plus « crédible » malgré les ajustements qu’il restait à faire. Le rejet des banques du bail-in s’explique notamment par le fait que sa mise en œuvre risquerait de modifier la structure de l’actionnariat des banques, et donc de la propriété des établissements concernés.
Un nouveau brouillon
Le redémarrage des négociations avec le FMI, dans un pays où les effets de la crise n’ont cessé de s’amplifier depuis deux ans, est l’occasion pour les banques de tenter de remettre en avant leur approche du redressement. C’est en tout cas dans cette intention que semble avoir été rédigé un nouveau brouillon de plan attribué à l’ABL, qui circule actuellement entre certains banquiers. L’Orient-Le Jour a pu consulter le document de 86 pages, dont l’association a assuré qu’il ne s’agissait pas d’un « plan officiel » et qu’elle ne « l’avait pas adopté ». Contacté, un banquier, ayant requis l’anonymat, a toutefois assuré qu’il s’agissait bien d’un document de travail préparé en amont de la potentielle reprise des négociations. Une autre source a qualifié le contenu de ce document « d’inventaire de mesures » privilégiées par les banques.
S’agissant du volet des actifs, le « plan » propose la création d’une société anonyme libanaise (SAL) baptisée Lebanese Investment Corporation (LIC) qui va « décharger la BDL de toutes les créances qu’elle détient auprès du gouvernement libanais », soit la portion de dette publique (98,2 milliards de dollars en total à fin mai) en livres et en devises dans laquelle elle a investi. Les auteurs du plan n’ont pas listé les actifs qui y seraient intégrés, mais ont tout de même précisé que ce serait l’État qui gérerait la SAL. Cette dernière d’ailleurs ne sera créée que pour prendre en charge la dette intérieure, laquelle est principalement détenue par la BDL et les banques. L’idée est que le gouvernement paye ce qu’il doit à la Banque du Liban pour que cette dernière puisse rembourser les banques, une opération que les auteurs du plan assimilent, via un abus de langage, à une véritable « restructuration » de la banque centrale.
Parmi les autres mesures et projections du plan figurent notamment l’unification des taux de change pour aboutir à un taux global de 11 000 livres à fin 2021, puis 7 000 livres à 2025 ; l’octroi d’une assistance du FMI au bout de seulement trois mois (alors que même le Premier ministre a considéré que le dossier des réformes pourrait difficilement progresser avant les prochaines législatives fin mars) ; ou encore un retour de la croissance en 2022, avec un PIB en hausse de 5 %. Or, en septembre, l’Institut de la finance internationale avait tablé sur une hausse du PIB de 4,2 % pour 2022, dans le cas où les réformes auraient commencé à être mises en œuvre.
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Le plan des banques mérite d'être considéré, en l'absence d'un autre plan sérieux des gouvernements successifs. Étant donné que Mikati ne semble pas très dans le vent des réformes. Et, à force d'arrondir les angles, il risque de pâtiner violemment.
22 h 27, le 11 octobre 2021