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Exilés immobiles

Nous ne sommes pas une société guerrière, bien que les apparences soient contre nous. Nous sommes des hédonistes, parce que nos lendemains sont toujours menacés par des failles spatiotemporelles qui balaient jusqu’aux traces du vécu de la veille. Nous sommes des poètes de la ruine, des nostalgiques profondément blessés par un chaos permanent qui nous impose des morts tragiques et des séparations douloureuses. Nous sommes des penseurs issus d’une école bienveillante entre toutes, celle de la sagesse paysanne et de l’éternel retour des saisons malgré tout. Nous sommes des scientifiques dont le sens de l’analyse a été aiguisé par les défis posés à notre intelligence, le manque de moyens et la nécessité d’affronter l’absurde par des vérités stables. Nous sommes des frimeurs, parce que notre pays minuscule a un cœur grand comme le monde, une diaspora brillante et tentaculaire et qu’entre ces deux dimensions nous n’avons pas conscience de notre vraie place dans le concert des nations. Nous sommes des généreux, des hospitaliers, des bras ouverts, habitués à ouvrir au voyageur la porte de l’Orient et au chaland celle de nos bazars, à garder dans nos maisons une chambre et à nos tables une place pour l’étranger. Nous sommes des fiers, des impulsifs prêts à des aventures inconsidérées pour gagner la considération de nos communautés respectives. Là est peut-être notre plus dangereux défaut qui transforme le cabotin en assassin, en héros l’idiot du village, et envenime en guerres les querelles de clocher. Mais non, nous ne sommes pas une société guerrière. Des émotifs, oui, des courageux, mais ni stratèges ni tacticiens. Les puissances qui tour à tour lorgnent ou dominent ce petit Liban pour son emplacement privilégié et ses potentielles ressources le savent. Il leur a toujours suffi de compter sur notre propension à nous diviser pour emporter leur donne.

La nuit, sous les rares réverbères éclairés de Beyrouth, l’asphalte brille encore de cette matière stellaire formée par les vitres broyées de la ville. Le souvenir du 4 août est physiquement incrusté dans chaque cellule de la chair de la ville. Ne parlons pas de ses habitants. La faille, cette fois-ci, avait fait fort. S’ajoutant à l’arrêt de toute activité et de tout échange social imposé par la pandémie qui a aussi précipité l’effondrement d’une économie rongée par la corruption, l’explosion a donné le coup de grâce à une certaine manière d’être qui nous permettait de nous identifier en tant que Libanais. L’histoire retiendra que les années 20 de ce siècle de transition et de tous les dangers auront été pour ce peuple celles de la misère, du déracinement et de l’errance. Et il ne s’agit pas que de l’exil, cette fatalité dont nos rivages connaissent les vagues, les flux et les reflux. Le déracinement est aussi le lot de ceux qui restent et qui ne savent plus ni qui ils sont ni où se trouvent leurs repères et attaches. La classe dominante du moment voit encore, dans son camp, les natalités se poursuivre et sa démographie stabilisée. C’est donc dans sa couveuse qu’incube le Liban de demain. Quel sera son visage, alors qu’un pan considérable du tissu social a été déchiré et jeté à la mer ? Un Liban monochrome, allaité aux mamelles des théocraties et des chefs de droit divin est-il viable ? Sera-t-il voué aux guerres divines et aux vains sacrifices exigés par un dragon dont on ne voit que le bout de la queue, la tête se trouvant à des milliers de kilomètres d’ici ? La crise identitaire dont nous souffrons tient aussi au fait qu’il nous est impossible, une fois de plus, d’envisager l’avenir à travers le filtre réconfortant d’une certaine transmission de valeurs morales et culturelles, sans parler du patrimoine détruit.

À l’heure où, dans le monde entier, par la grâce du vaccin, les gens recommencent à se retrouver dans les lieux publics, faisons l’effort d’encourager les artistes libanais qui essaient encore de préserver ce que nous avons de plus précieux : la créativité, l’esprit, la générosité qui ont un jour placé ce pays sur la carte du monde, avant que les catastrophes en chaîne ne le transforment en un mendiant humilié. Allons au théâtre, écumons les quelques expositions proposées. N’oublions pas que partout ailleurs, y compris à l’exposition universelle de Dubaï ou aux semaines internationales de la mode, aux prix Nobel ou aux chaires des universités, ce sont des Libanais qui contribuent à la beauté du monde. Ne boudons pas la part congrue qui nous en est offerte.


Nous ne sommes pas une société guerrière, bien que les apparences soient contre nous. Nous sommes des hédonistes, parce que nos lendemains sont toujours menacés par des failles spatiotemporelles qui balaient jusqu’aux traces du vécu de la veille. Nous sommes des poètes de la ruine, des nostalgiques profondément blessés par un chaos permanent qui nous impose des morts tragiques et des...

commentaires (4)

Brillante comme toujours Fifi. Des propos intelligents, lumineux, généreux.... Merci Samia Saouma

saouma samia

09 h 41, le 08 octobre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Brillante comme toujours Fifi. Des propos intelligents, lumineux, généreux.... Merci Samia Saouma

    saouma samia

    09 h 41, le 08 octobre 2021

  • Du poncif à en mourir.

    Hitti arlette

    11 h 54, le 07 octobre 2021

  • ... "querelles de clocher." me semble-t-il, merci

    Joseph Lawand

    09 h 43, le 07 octobre 2021

  • Yes!

    Marionet

    08 h 27, le 07 octobre 2021

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