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Lifestyle - Un peu plus

Je ne veux pas vivre comme ça...

Je ne veux pas vivre comme ça...

Photo d’illustration bigstock

Et merde, le propriétaire du moteur ne s’est pas encore procuré du mazout. Je n’aurais pas d’électricité ce soir. Mais jusqu’à quelle heure? C’est sûr qu’il va augmenter ses prix. Est-ce que je pourrais encore me payer 20 ampères ? Je ne peux pas travailler entre 14 heures et 16 heures parce que le wifi déconne. J’ai vidé le frigo, la labné a pourri. Tu as trouvé un power bank pour le router ? J’ai acheté un ventilateur sur batterie au marché noir. Merde mon ordi n’est pas chargé ! Je peux venir chez toi pour bosser ? Attends, n’allume pas le micro-ondes avant que j’éteigne l’air conditionné. Je vais aller au café, j’ai une tonne de boulot. Pourquoi tu ne dors pas, il est 4 heures du mat ? J’ai trop chaud et il fait trop noir, ça m’angoisse, ça me rappelle la guerre. Merde, je n’ai pas d’eau chaude. Jibé satel wou kaylé. On ne peut pas faire marcher le lave-linge, on n’a pas reçu d’eau depuis trois jours.

Je ne peux pas perdre trois heures dans la queue pour faire le plein aujourd’hui… Je ne pourrai pas vous retrouver à Baabdate ce week-end. Combien coûte une tanké maintenant ? J’ai mal au ventre, je n’ai plus de Spasfon. Quelqu’un a du Prozac pour ma cousine ? On n’en trouve plus. Qui vient de Paris ou Dubaï, ou de n’importe où prochainement ? J’espère que mon fils va continuer l’école en présentiel. Je n’ai plus de réseau MTC à la maison depuis des mois. Cet hiver, je vais en baver pour me procurer du mazout. On fait delivery ? T’as vu les prix ? Finis les sushis, la kebbé nayé, avec les coupures, je crois que c’est risqué. Je ne vais pas acheter de la glace de chez ce dekken, akid il n’a pas de moteur la nuit, merci la chaîne du froid.

Comment font-ils tous ces gens qui n’ont pas les moyens de se payer un morceau de viande ; pas les moyens de faire manger leurs gamins ? Comment font-ils pour vivre dans le noir ? Comment font-ils pour aller travailler quand les prix de l’essence ont flambé et que tout leur salaire y passe ? Comment font-ils pour payer l’école ? Comment font tous ces jeunes coincés à l’étranger et dont les parents ne peuvent plus leur faire un transfert d’argent ? Comment font tous ceux qui sont à la retraite et que leurs économies, confisquées par les banques, sont parties en fumée ? Pourquoi les parents des victimes et les victimes du 4 août n’ont pas eu justice ? Je ne veux plus sursauter quand j’entends une porte qui claque, que les avions israéliens volent trop bas ou qu’un crétin a décidé de faire un feu d’artifice en plein Beyrouth.

Je ne veux pas accepter ce job mal payé et qui n’est pas dans mes compétences parce que je n’en ai plus. Je ne veux pas me séparer de mon frère, parti essayer sa chance au Canada. Je ne veux plus dire au revoir à mes meilleur(e)s ami(e)s. Je ne veux plus vivre perpétuellement avec cette boule d’angoisse logée au fin fond de mon ventre.

Comment faisons-nous pour supporter cette vie qui n’en est plus une ? Et pourquoi ? Au nom de quoi ? Au nom de qui ? Je suis arrivée au stade où je ne sais plus si j’aime le Liban ou si je le déteste. En fait, je ne sais plus rien et je me suis adaptée à cette vie de merde, comme si c’était normal. J’attends le message du gars du moteur pour qu’il me dise quand les coupures auront lieu et j’agis en fonction. Je vis au gré de mon réservoir d’essence. Je rentre chez moi avant que le moteur « se repose » pour ne pas me taper les escaliers. J’essaye également de dormir avant de rester dans le noir à ressasser mes angoisses qui grandissent une fois que le crépuscule arrive. Je me lève avant la coupure du matin pour me faire un café parce que mon four est électrique. J’ai changé mes habitudes et les aliments que je consomme. Je me suis fait à l’idée de rester chez moi. D’être devenue la compagne de mes chats. Je suis devenue moi-même un chat d’appartement. Je me suis habituée à passer, sur Instagram, d’une photo de gens heureux au désespoir des autres ou aux saloperies commises par l’État. Habituée à voir les endroits où j’allais, fermer leurs portes les uns après les autres.

Je me suis habituée, malheureusement. Mais je n’ai plus envie de vivre comme ça. Comme une chienne… enragée.

*Chroniqueuse, Médéa Azouri anime depuis plus d’un an avec Mouin Jaber « Sarde After Dinner », un podcast où ils discutent librement et sans censure d’un large éventail de sujets, avec des invités de tous les horizons. Tous les dimanches à 20h, heure de Beyrouth.

Épisode du 12 septembre: « Apocalypse Now » en duo avec Médéa et Mouin

https://youtu.be/FIdDzzC13AQ


Et merde, le propriétaire du moteur ne s’est pas encore procuré du mazout. Je n’aurais pas d’électricité ce soir. Mais jusqu’à quelle heure? C’est sûr qu’il va augmenter ses prix. Est-ce que je pourrais encore me payer 20 ampères ? Je ne peux pas travailler entre 14 heures et 16 heures parce que le wifi déconne. J’ai vidé le frigo, la labné a pourri. Tu as trouvé un...

commentaires (5)

dommage que cet article qui decrit la vraie vie au Liban aujourdh'ui ne contient aucune idee de mettre fin a cette mainmise du pays par des corrompus et des voleurs ou au moins un espoir de changement avec a la clef une revolte criante

LA VERITE

15 h 02, le 24 septembre 2021

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Commentaires (5)

  • dommage que cet article qui decrit la vraie vie au Liban aujourdh'ui ne contient aucune idee de mettre fin a cette mainmise du pays par des corrompus et des voleurs ou au moins un espoir de changement avec a la clef une revolte criante

    LA VERITE

    15 h 02, le 24 septembre 2021

  • dans le monde il y a eu des revolutions pour beaucoup moins que ca : qu est ce qu on attend ?

    barada youssef

    11 h 07, le 24 septembre 2021

  • Fallait pas accepter la gabegie de ces trente dernières années !

    TrucMuche

    09 h 43, le 24 septembre 2021

  • Très juste

    Hind Faddoul

    04 h 46, le 24 septembre 2021

  • Bravo Medea. Tout simplement.

    Gros Gnon

    01 h 23, le 24 septembre 2021

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