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Nos Lecteurs ont la Parole

Rue Kafala

« La boniche », « la fille », je m’y suis fait finalement. Je m’appelle Hermela, je suis originaire des banlieues d’Addis-Abeba, mes parents étaient jadis des marchands, de sorte que les nuits étaient rares où ils venaient dans ma chambre afin de me souhaiter de « doux rêves ».

Cette douceur, je n’y pense même plus. Celle-ci ne me vient plus à l‘esprit. À présent, je ne goûte qu’à l’amertume des surnoms inexorables que l’on m’attribue, des regards écœurés que l’on me jette, de mon existence fangeuse qui me hantera jusqu’à mon dernier souffle, mes derniers battements cardiaques. Mes maîtres me perçoivent comme une barbare, issue d’une tribu animale, sanguinaire, primitive, probablement écervelée. Je les entends parfaitement au souper lors d’un débat avec leurs enfants. L’un des deux proclame : « Tu veux finir comme la bonne ? À frotter les carrelages, à vivre dans la cuisine ? »

J’avais des ambitions, des rêves tragiquement enfouis dans les confins des sphères étoilées, pillés par les maintes infortunes dont je fus victime. Je n’ai pas eu droit à une droite, à un triangle, à un cercle : la réalité que je mène n’est qu’une divagation abstraite, une ébauche absconse. L’aplomb ? Un étranger. La sérénité? Le Graal de ma destinée. L’aube? Ma compagne immuable. La parole ? Expiation évidente.

Châtiment navrant, voire affligeant, les mots étaient mes émules convulsés, mon arsenic fatal. « Ça suffit ! Assez de paroles ! Cet acouphène nous crèvera nos tympans. » Les dimanches, j’étais sur mon trente-et-un, j’enfilais ma tenue estivale et me dirigeais vers la bagnole de mes patrons, direction la messe. Dans cette salle si vaste aux parfums d’encens et de myrrhe, le caquetage incessant me figeait. Je ne recevais aucun signe de paix, aucun regard. Comment d’ailleurs ? Ainsi que le grincement des chaises ternies par le temps, tout se décolorait à mes yeux, prenait une nuance pâle et morne. Mes stigmates demeurent affligeants : mon apparition dans cet essaim indifférent fut précédée par des bourrasques de coups et d’injures avilissantes.

Aujourd’hui, je demeure dans mon coin, mes larmes vacillent entre l’amertume et l’affliction : celles-ci effleurent mes joues encore rouges d’aversion envers cette réalité si perçante. Il n’y a pas d’issue. Je m’effondre dans le noir sinistre, dans l’obscurité totale. Je suis un capharnaüm et je ne peux être sauvée. L’heure de mon jugement a sonné. À quel prix aurai-je ma liberté ? Dans une nation telle quelle, je dois être figurante et même m’esclaffer derrière les rideaux afin de subsister. Demain dès l’aube, j’irai abluer mes souhaits éclipsés dans les méandres de mes pensées.

Mes chers parents, vous n’aurez plus d’enfant ce soir.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


« La boniche », « la fille », je m’y suis fait finalement. Je m’appelle Hermela, je suis originaire des banlieues d’Addis-Abeba, mes parents étaient jadis des marchands, de sorte que les nuits étaient rares où ils venaient dans ma chambre afin de me souhaiter de « doux rêves ». Cette douceur, je n’y pense même plus. Celle-ci ne me vient plus à...

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