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Économie - Commerce extérieur

Exportations vers l’Arabie : les agriculteurs libanais croulent sous les dettes et les stocks

Interdits d’accès par les Saoudiens, certains agriculteurs contournent le problème en faisant passer leurs produits en contrebande en Syrie, où les commerçants locaux les achètent pour ensuite les réacheminer vers le royaume wahhabite.

Exportations vers l’Arabie : les agriculteurs libanais croulent sous les dettes et les stocks

Le marché terrestre vers le Golfe étant bloqué, les sacs d’oignons d’un village de la Békaa se vendent à perte sur le marché local en raison de la dépréciation de la livre. Photo João Sousa/L’Orient Today

Près de cinq mois après que l’Arabie saoudite eut interdit l’importation de fruits et de légumes libanais, la récolte d’été est terminée, celle d’automne commence et de nombreux agriculteurs se retrouvent avec un surplus de production, des dettes et peu d’options de secours.

Si le nouveau ministre de l’Agriculture du gouvernement formé il y a une semaine par Nagib Mikati, 13 mois après la démission de celui de Hassane Diab, a assuré dans un entretien donné à la presse vendredi que la réouverture du marché saoudien aux produits libanais était une de ses principales priorités à court terme, les acteurs de la filière doivent pour l’instant écouler leurs marchandises comme ils le peuvent.

Certains décident ainsi de vendre leur surplus sur le marché local à bas prix, tandis que d’autres préfèrent investir des montants importants pour entreposer leur production dans une chambre froide – une option envisageable lorsque les pénuries d’électricité et carburant ne viennent pas rendre cette solution inopérante – dans l’espoir que le marché lucratif du Golfe s’ouvrira à nouveau ou que les prix locaux augmenteront.

D’autres encore préfèrent contourner le problème en faisant passer leurs produits en contrebande en Syrie, où les commerçants syriens les achètent pour ensuite les exporter vers le royaume wahhabite. Car bien que le pays voisin soit soumis à des sanctions internationales – et malgré le fait que certains responsables libanais aient prétendu que la Syrie était le véritable expéditeur du stock de grenades remplies d’amphétamines qui a incité le royaume à interdire les produits libanais en avril – la Syrie peut en effet exporter des fruits et légumes vers l’Arabie.

En règle générale, les stocks de produits agricoles se renouvellent rapidement à cette période de l’année, mais avec l’interdiction saoudienne toujours en vigueur, ces derniers s’accumulent. Photo João Sousa/L’Orient Today

Options limitées

« Une grande partie des produits libanais qui se trouvent dans des zones proches de la frontière syrienne est introduite en contrebande en Syrie, exportée sous le nom de commerçants syriens et se retrouve sur les marchés du royaume wahhabite », confie à L’Orient Today Ibrahim Tarchichi, président de l’Association des agriculteurs de la Békaa. « Je ne connais pas quelles sont les quantités en question, mais cette situation est avérée », a-t-il assuré.Pour les agriculteurs qui ne peuvent ou ne veulent pas profiter de cette route, les autres options sont limitées. Dans l’usine de Saifan à Saadnayel, qui emballe et stocke des produits agricoles, le responsable de l’entrepôt frigorifique Khaled Habib exhibe ses hangars remplis de sacs de pommes de terre jusqu’au plafond. En temps normal, dit-il, les stocks de produits se renouvellent rapidement ; mais maintenant, une grande partie de ces fruits et légumes sont stockés depuis deux mois, voire plus.

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« Chaque semaine, par exemple, nous rassemblions 100 ou 200 tonnes, nous les transportions et les envoyions à l’exportation », déclare-t-il. « Maintenant, les frontières sont fermées, il n’y a plus rien… Nous avons beaucoup de produits qui sont là depuis le début de la saison, et ils y resteront encore », soupire-t-il. Déjà, la qualité des produits sera affectée par la longueur de la période de stockage, souligne Khaled Habib. Et si, en plus, l’entreprise n’est plus en mesure d’obtenir suffisamment de mazout pour faire fonctionner ses générateurs, qui nécessitent 48 bidons de 20 litres par jour, « les produits pourraient même être à jeter ».

Après l’annonce de l’interdiction saoudienne en avril, les responsables ont promis d’intensifier les mesures de lutte contre la contrebande et exprimé l’espoir d’une résolution diplomatique qui n’a pas encore abouti. Mais il n’est toujours pas certain si la formation du nouveau gouvernement aura un impact sur la position saoudienne. Le nouveau ministre de l’Agriculture, Abbas Hajj Hassan, journaliste de formation, n’a pas pu être joint pour donner plus de détails sur la manière dont il comptait convaincre le royaume de rouvrir ses frontières aux produits libanais.


En temps normal, les stocks de produits se renouvellent rapidement, mais en raison de l’interdiction saoudienne, une grande partie est restée pendant au moins deux mois entassée dans les entrepôts. Photo João Sousa/L’Orient Today

Le marché égyptien comme roue de secours

Ce qui est certain, c’est que la perte du marché du Golfe représente un véritable coup dur pour le Liban. En 2020, selon un rapport de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban, l’Arabie saoudite était le pays qui importait le plus de produits agricoles libanais, d’une valeur de 33 millions de dollars, représentant environ 14 % du total des exportations agricoles du pays. De manière plus globale, les pays du Golfe pesaient d’ailleurs plus de 40 % de ce même total avant que l’Arabie ne pose son veto. La décision saoudienne a fait payer un tribut encore plus lourd à l’agriculture libanaise car le royaume a bloqué la route de transit des camions transportant des produits libanais vers d’autres pays du Golfe. L’alternative, à savoir expédier les marchandises par voie maritime, représente un coût prohibitif et nécessite plus de 18 ou 20 jours contre moins d’une semaine par voie terrestre, note Khaled Habib.

Un porte-parole du ministère libanais de l’Agriculture n’a pas répondu à nos demandes de commentaires, tandis que d’autres sources n’ont pas pu fournir de statistiques concernant les exportations du Liban au cours des mois qui ont suivi l’interdiction saoudienne. Les données disponibles auprès des Douanes et de la Chambre de commerce ne couvrent que le premier trimestre 2021.

Autre donnée à prendre en compte pour dresser un bilan complet de l’interdiction saoudienne, le fait que des agriculteurs et des analystes ont constaté que l’augmentation des importations de l’Égypte et de l’Irak avait comblé une partie du vide laissé par le marché du Golfe, en particulier en ce qui concerne les fruits. Riad Fouad Saadé, directeur du Centre libanais de recherche et d’études agricoles (CREAL), a précisé à L’Orient Today qu’en ce qui concerne les cultures fruitières d’été, « ce qui a vraiment sauvé les agriculteurs, c’est le marché égyptien ». Cependant, ajoute-t-il, « en ce qui concerne les pommes de terre, les oignons, etc., ce n’est toujours pas clair ». « Les agriculteurs trouvent des solutions », relève-t-il. « Le problème est que la valeur de la récolte ne s’est pas réajustée à l’inflation de la livre libanaise par rapport au dollar, donc leur pouvoir d’achat en dollars est moindre. » Les agriculteurs qui se sont confiés assurent pour leur part que l’augmentation des importations égyptiennes n’a pas comblé le fossé et que les prix auxquels ils vendent leurs produits dans ce pays sont inférieurs à ceux qu’ils peuvent pratiquer dans le Golfe.

Dans le village de Sultan Yaacoub, surnommé « Lucy » par ses habitants, le fermier Ali al-Jarouche a supervisé un groupe d’ouvriers récoltant des oignons et les fourrant dans des sacs de 14 kilos. Le marché terrestre vers le Golfe étant bloqué, les sacs sont destinés au marché local, relève-t-il, où ils valent environ 1 dollar/pièce au taux de change actuel du marché (ce dernier est passé de 16 200 livres pour un dollar au moment de la publication de l’article original le 14 septembre à environ 15 000 livres hier, NDLR). « Nos dépenses sont toutes en dollars et aujourd’hui nous vendons un kilo d’oignons à 7 cents. Cela nous coûte 10 cents à produire et nous le vendons 7 cents », dit-il. « Le marché local n’est pas en mesure d’absorber tous nos produits. S’il y avait des exportations, la situation serait meilleure, car il y aurait moins de surplus sur le marché local, le produit serait distribué ici et là, et les prix repartiraient à la hausse. »

Les trois quarts des dépenses en dollars

L’interdiction saoudienne est intervenue à un moment où des agriculteurs comme Ali al-Jarouche étaient déjà confrontés à une menace existentielle en raison de la crise monétaire du pays ; avec des intrants comme les semences, les engrais et maintenant le carburant du marché noir, dont le coût est en dollars, les prix qu’ils peuvent afficher sur le marché local ne couvrent pas les dépenses. « Sur le marché d’exportation, vous obtenez de l’argent frais. Lorsque vous obtenez l’argent frais, vous pouvez également couvrir les dépenses dues en dollars », déclare Chamel al-Jarrah, agriculteur et ingénieur agricole de la ville de Marj dans la Békaa. « Maintenant, nous n’avons plus de revenus en dollars, alors que les trois quarts de nos dépenses sont dans cette monnaie. »

Les problèmes, ajoute-t-il, ont été aggravés car dans certaines régions, les entrepôts frigorifiques ont fermé en raison de la pénurie de carburant, laissant les agriculteurs sans autre alternative que d’inonder le marché local de leurs produits. « Les commerçants les exploitent et offrent des prix très bas », ajoute-t-il. Dans les montagnes du Akkar (Liban-Nord), la saison de la récolte des pommes étant largement dépassée, de nombreux agriculteurs n’ont pas encore commencé à les cueillir, ne sachant pas où les envoyer.

« Dans notre région là-haut, nous avons environ 1 million de caisses de pommes de 25 kilos et les commerçants n’achèteront pas autant », déclare Omar Taleb, propriétaire d’un entrepôt frigorifique dans la région de Michmich qui est actuellement fermé en attendant d’avoir du carburant. « Le marché local ne peut absorber toutes les pommes qui sont présentes uniquement dans notre région, alors qu’en est-il de Bécharré, d’Ehden et du Mont Liban ? » ajoute-t-il. « Avant l’interdiction saoudienne, souligne-t-il, environ 40 ou 50 % des produits allaient dans le Golfe. Tout ce que nous envoyons maintenant en Égypte allait dans le Golfe. Si le marché du Golfe était ouvert, les prix auxquels nous nous cantonnons aujourd’hui ne seraient certainement pas aussi bas. » L’agriculture étant en perte sèche, de nombreux agriculteurs ont réduit leurs plantations cette année. « Nous avons réduit les semis d’environ 50 % pour pouvoir juguler nos pertes », déclare Ali al-Jarouche. « Si la situation ne s’améliore pas, dit-il, je pense quitter le Liban, pas seulement arrêter de planter. »

(Cet article a été modifié par rapport à sa version originale publiée dans L’Orient Today le 14 septembre 2021)


Près de cinq mois après que l’Arabie saoudite eut interdit l’importation de fruits et de légumes libanais, la récolte d’été est terminée, celle d’automne commence et de nombreux agriculteurs se retrouvent avec un surplus de production, des dettes et peu d’options de secours. Si le nouveau ministre de l’Agriculture du gouvernement formé il y a une semaine par Nagib Mikati, 13...

commentaires (7)

Choisissez : ou bien les proches du Hezbollah exportent du Captagon ou bien les agriculteurs leurs fruits et légumes. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux.

Censuré par l’OLJ

16 h 42, le 20 septembre 2021

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Commentaires (7)

  • Choisissez : ou bien les proches du Hezbollah exportent du Captagon ou bien les agriculteurs leurs fruits et légumes. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux.

    Censuré par l’OLJ

    16 h 42, le 20 septembre 2021

  • tomates 9000 haricots verts à 18000 citrons a 9900 pommes de terres a 7500 chou vert à 8000 le kilo fruits à pas moins de 22000 le kilo et nous en passons... de quels prix bas parlent les agriculteurs? Je rentre du marché ou l'achat des besoins en légumes pour quelques jours a coûté plus de 250000... qu'ils ne prennent pas les gens pour des dupes. Par ailleurs comme le mentionne cet article ils s'arrangent tous pour écouler leur marchandise par contrebande en ne payant même pas de taxes!!!! C est la définition même d'un effondrement difficilement récupérable du pays.

    CK

    14 h 03, le 20 septembre 2021

  • Certains décident ainsi de vendre leur surplus sur le marché local à bas prix.... On ne perçoit pas les effets, quand on voit que le kg. de pommes de terre est à 7500LL dans les supermarchés ou encore les pêches 23000 LL en dépit d'une appréciation de la monnaie locale par rapport aux dollars de plus de 30%, on sait à qui profite le crimes... bien entendu les syndicats des propriétaires des supermarchés déclarent qu'ils veillent au grain. Le ministère des économies a même mis en place un numéro de téléphone afin de dénoncer ces abus,mais qui pourrait se sentir l'âme d'un délateur ?

    C…

    12 h 53, le 20 septembre 2021

  • HN devrait leur acheter leur légumes ! hahahaha

    LeRougeEtLeNoir

    11 h 20, le 20 septembre 2021

  • Dites voire ? ce n'est pas ces memes agriculteurs qui beuglent apres Hassan Nasrallah "mort aux Saouds" ?

    Lebinlon

    10 h 57, le 20 septembre 2021

  • le GRAND malheur des uns fait l'ABJECTE, LE CRIMINEL bonheur des autres ! l'agriculteur se trouve force d'ecouler ses produits a vil prix tandis que le cartel, filiere des grossistes/acheteurs les vendent a prix d'or aux consommateurs locaux. FAUT IL AJOUTER QUE CECI EST A L'ADRESSE DU NEO-MINISTRE DE L'ECONOMIE?Boff! comme ca servira a quoique ce soit !

    Gaby SIOUFI

    09 h 13, le 20 septembre 2021

  • La perte du marché du golfe n'est que la conséquence de la politique étrangère désastreuse menée par Bassil et consorts. Espérons que Mikati pourra inverser la donne.

    Yves Prevost

    07 h 14, le 20 septembre 2021

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