Rechercher
Rechercher

Lifestyle - Patrimoine

Le pillage des antiquités a pris de l’ampleur pendant la pandémie de Covid-19

Le commerce illicite des biens culturels occupe le troisième rang des activités criminelles internationales, après le trafic d’armes et de stupéfiants. Il génère des milliards de dollars de revenus illicites et prive des pays d’une partie de leur histoire.

Le pillage des antiquités a pris de l’ampleur pendant la pandémie de Covid-19

Bustes de divinité funéraire retrouvés dans la nécropole de Cyrène, Libye. Photo musée de Cyrène

Le phénomène du pillage archéologique a considérablement augmenté pendant la pandémie mondiale de Covid-19. Des chercheurs du projet Athar (Trafic d’antiquités et recherche sur l’anthropologie du patrimoine, traduit de l’anglais : Antiquities Trafficking and Heritage Anthropology Research, de l’arabe « traces » ou « empreintes » et par extension antiquités), un projet partenaire de l’Unesco, ont enquêté et documenté l’activité en ligne liée au trafic d’objets d’art et d’antiquité. Dès 2020, ils ont signalé un accroissement des ventes illicites en ligne. « Le trafic d’antiquités a pris une ampleur insoupçonnée pendant la pandémie, et au cours de ces dernières années, une quantité incroyable d’objets a disparu à cause des pilleurs », indique Lazare Eloundou Assomo, directeur adjoint de la division du patrimoine de l’Unesco, au magazine d’archéologie de France Culture, dans l’émission Antiquités de sang. Les œuvres pillées sont en majorité issues des pays et régions en guerre, Syrie et Irak, mais aussi Yémen, Sahel et Libye. « Pour saisir la gravité du phénomène, il suffit de voir les images de Mari, d’Apamée et autres sites en Syrie qui portent les profonds stigmates des fouilles clandestines. Nous ne pouvons plus ignorer que le pillage est une des principales ressources des groupes terroristes », souligne Lazare Eloundou. Ajoutant que le phénomène est mondial et qu’il touche également l’Afrique, notamment le Mali (Gao, Essouk, Tombouctou), et même des pays d’Amérique latine qui ne sont pas en situation de conflits. « Le nombre des vestiges pillés est inquantifiable aujourd’hui. » « En effet, pendant le Covid, les forces de l’ordre circulent moins, les sites sont peu surveillés, et donc libres d’accès. En plus, la pandémie a aggravé la situation économique ; des groupes organisés mais aussi des habitants démunis, conscients de la valeur financière du patrimoine qu’ils côtoient, ont commis des pillages », confirme, à France Culture, Vincent Michel, professeur d’archéologie de l’Orient classique à l’Université de Poitiers et directeur de la mission archéologique française de Libye, d’où une série de statues antiques, provenant de la nécropole de Cyrène, a transité par l’Égypte jusqu’aux Émirats arabes unis avant de parvenir en Allemagne puis en Espagne.

Le site de Leptis Magna (Libye), classé au patrimoine mondial par l’Unesco. Photo American Society of Overseas Research (ASOR)

Le « Trésor de Benghazi »

Cyrène, qui étend sa parure monumentale de style grec sur plus de trois kilomètres carrés, avait développé au IVe siècle une riche production de bustes funéraires féminins dont les plus originaux sont aniconiques, c’est-à-dire sans visage, ou plus exactement pourvus d’un visage entièrement lisse, encadré par la seule chevelure, sans aucun détail morphologique : ni oreilles, ni nez, ni yeux, ni bouche, ni menton. En 2014, quatre bustes de femmes en marbre et deux bas-reliefs saisis par les douanes françaises ont fait l’objet d’une exposition inédite au musée du Louvre. Une première du genre qui visait à tenter de mettre la lumière sur une partie du patrimoine mondial mise à mal par les guerres. Pour mettre en évidence le pillage de ces œuvres, celles-ci sont présentées au public avec leurs scellés et une fiche accrochée à leur poignet, sur laquelle est inscrit « Recel de vol aggravé ».

Pour mémoire

La maison beyrouthine, une richesse architecturale et une histoire à ressusciter

Vincent Michel rappelle également le vol de la collection de monnaies, connue sous le nom de « Trésor de Benghazi ». Ce trésor comprenait 7 700 pièces de monnaies antiques, notamment grecques, d’or et d’argent, frappées entre 570 et 375 avant Jésus-Christ, et précieusement conservées dans les coffres de la Banque commerciale de Benghazi. La collection a disparu lors des affrontements entre les forces révolutionnaires et les troupes loyales du colonel Mouammar Kadhafi, en 2011. Elle aurait été retrouvée en Égypte, d’après ce qu’a affirmé le Conseil national de transition (CNT) libyen à BBC News.

Le directeur de la mission archéologique française de Libye révèle, pour sa part, que « des pièces sont apparues progressivement sur le marché, mais les trois quarts de ce trésor ont disparu ; nous supposons qu’elles ont été refondues ! ».

Les pièces n’ont jamais été photographiées ni répertoriées. Les seules images connues à ce jour de ces monnaies anciennes proviennent de l’hebdomadaire spécialisé Italia Numismatica, édition du 10 octobre 1958. Le Figaro les a publiées en exclusivité.

Lazare Eloundou Assomo et Vincent Michel signalent que 80 % des vestiges volés ne sont pas inventoriés. « Ces objets à valeur religieuse, sociale et historique sont réduits à des objets marchands qui pullulent sur le marché. » Dépouillés de leur contexte, ils deviennent des « objets orphelins » et sont plus difficiles à rechercher qu’un objet répertorié. Dès qu’ils entrent dans le champ du commerce, « ils disparaissent par des cheminements complexes ». Pour les deux spécialistes, internet, qui met en relation directe les vendeurs avec les pilleurs, ainsi que le stockage dans les ports francs facilitent les transactions.

Cyrène, qui étend sa parure monumentale de style grec sur plus de 3 km2, avait développé au IVe siècle une riche production de bustes funéraires féminins dont certains ont été saisis par les douanes françaises. Photo Iconem/Mission archéologique française en Libye (MAFL)/DOAL

Les ports francs et eBay

Dans une étude faite par le Centre du droit de l’art de l’Université de Genève pour le projet « Engager le marché européen de l’art dans la lutte contre le trafic illicite des biens culturels », et commanditée conjointement par l’Unesco et la Commission européenne, en 2018, le professeur Marc-André Renold écrit que ces entrepôts, dits francs, sont exonérés de taxes et de droits de douane. En outre, l’insuffisance des contrôles fait qu’il est difficile de savoir ce qu’ils contiennent réellement et qui sont les propriétaires des biens stockés. « Aujourd’hui, on compte plusieurs dizaines de ports francs en Europe et dans le monde (plus de 40 sur le territoire de l’UE et plus de 10 en Suisse). Celui de Genève est l’un des plus vastes, ses entrepôts s’étendant sur plus de 51 000 m². Selon les autorités genevoises, 40 % du port franc est dédié au stockage d’œuvres d’art et d’antiquités », écrit-il dans cette étude. Dans le cadre d’une vaste politique de lutte contre le blanchiment d’argent, la législation suisse a été amendée en 2016 pour améliorer la transparence. Les responsables des ports francs doivent désormais obtenir des informations sur l’identité des locataires des entrepôts et tenir un registre (un inventaire) de tous les biens culturels (considérés comme des « marchandises sensibles ») qui s’y trouvent.

Pour mémoire

Plus d’un millier de « mustatils » identifiés en Arabie saoudite

L’auteur de l’étude signale d’autre part qu’un nombre incalculable d’objets est vendu sur internet, notamment sur eBay où le volume des ventes est énorme, ou sur les sites des maisons de vente aux enchères. « D’après le rapport Hiscox 2017, la valeur du marché en ligne avait été estimée à 3,75 milliards de dollars en 2016 et devrait atteindre 9,14 milliards de dollars en 2021. » Selon toujours le professeur Renold, les briques du temple de Larsa, datant de l’époque de Nabuchodonosor, pillées en Irak en 2003, sont réapparues sur eBay et d’autres sites de vente en ligne vers 2005. Autre exemple, les statuettes en terre cuite de Halaf (Syrie), datant du néolithique. Le fait qu’elles figurent sur la liste rouge des biens culturels syriens en péril, dressée par le Conseil international des musées (ICOM), n’a pas empêché sept individus établis au Royaume-Uni de les mettre en vente sur eBay et d’en vendre 60, entre novembre 2015 et février 2016. Le professeur Renold signale toutefois qu’un certain nombre d’États, comme l’Allemagne, l’Autriche, la France, l’Italie et la Suisse, ont conclu avec eBay des accords visant à lutter contre le trafic illicite de biens culturels. L’entreprise transmet désormais des données à l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC) pour procéder à des vérifications plus poussées.

Interpol, Unesco, Organisation mondiale des douanes, Unidroit, archéologues et conservateurs de musée s’unissent dans cette lutte, 50 ans après la convention interdisant l’importation, l’exportation et le transport illicites de la propriété de biens culturels.


Le phénomène du pillage archéologique a considérablement augmenté pendant la pandémie mondiale de Covid-19. Des chercheurs du projet Athar (Trafic d’antiquités et recherche sur l’anthropologie du patrimoine, traduit de l’anglais : Antiquities Trafficking and Heritage Anthropology Research, de l’arabe « traces » ou « empreintes » et par extension...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut