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Nos lecteurs ont la parole

La révolution fantôme

En octobre 2019, on a bien cru à une renaissance. Des milliers de Libanais, et surtout de Libanaises, avaient pris d’assaut les rues et les places publiques du Liban, au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Les grands centres urbains et même les campagnes s’étaient soulevés contre le régime. On avait cru à la colère de la bourgeoisie et du « Tiers-État ». Jadis, les Phéniciens avaient partagé leurs sociétés (au pluriel) en strates sociales (voir le livre de Mark Woolmer A short story of the Phoenicians). Des assemblées de sages conseillaient les monarques des mini-royaumes, de Tyr à Arwad, à l’extrême nord. Les chercheurs et archéologues n’ont pas détecté de révoltes au sein des communautés, fières, indépendantes et souveraines. Le succès et le bien-être étaient en toute probabilité répandus. L’ère de l’expansion en Méditerranée se préparait.

En octobre de cette année 2019, il a suffi à un gouvernement déjà impopulaire de décider d’une augmentation dérisoire du tarif du service WhatsApp pour déclencher la tempête. En 2021, même la pénurie de pain, jadis l’étincelle de la fameuse Révolution française, ne fait bouger pratiquement plus personne, toute proportion gardée. Mais où est donc passée la « révolution », dont on a tant vu et entendu ? Une question bien mystérieuse, à laquelle le peuple, soutenu par d’innombrables ONG, se doit aujourd’hui de répondre.

La pandémie du Covid n’a nullement empêché la révolte contre le coup d’état militaire au Myanmar, à titre d’exemple. Ni les manifestations contre le président Bolsanero au Brésil. Le même virus n’a nullement retenu l’insurrection et la prise du Capitol américain sur les ordres de M. Trump et ses bons confrères de la Maison-Blanche, résultant à un second « impeachment » historique du président sortant par un Congrès. Autant d’événements majeurs, à l’échelle régionale, sinon mondiale. L’été libanais de 2021 commence à ressembler, cyniquement, à l’été de 1982. Beyrouth-Ouest assiégée. Plus d’eau, d’électricité, d’essence, ni même de pain. La Croix-Rouge internationale distribuait de l’eau et juste un peu de diesel qu’elle possédait. Un niveau d’hygiène plus que déplorable régnait dans cette partie de la ville, qui s’étendait de la rue de Damas jusqu’à la mer, restée bleue malgré les intenses frappes des jets supersoniques de l’armée de l’air israélienne qui se poursuivaient sans répit, jour et nuit. À l’époque, ce n’était pas le temps des révoltes. La guerre assassine les révolutions. Ce n’est nullement le cas aujourd’hui. Ni les milices, ni les partis politiques, ni même l’armée ne peuvent arrêter un peuple tout entier s’il se décidait à s’unir pour crier vengeance.

Mais où sont donc ce peuple résistant, ces femmes courageuses jusqu’aux os, ces jeunes, garçons et filles, prêts à braver la mort plutôt que d’être humiliés, dans la perle du Levant ? Tiraillés, éblouis, épris de voyages et hop, on fait ses valises. Oui, avec chagrin et indignation, un ressortissant français m’avait bien dit un jour « le Libanais a le départ trop facile ». Maintenant est venue l’heure de vérité. Il est trop facile de faire la révolution quand on mange bien, en portant des robes de marques BCBG, comme ce fut le cas en mars 2005. Maintenant, aujourd’hui même, est venu le moment ou jamais de se battre, non pas entre nous, mais contre un destin qu’il faut refuser d’accepter. Il est presque prétentieux de jouer au moraliste. D’un autre point de vue, c’est « lâche d’abandonner sa mère malade », comme avait si bien dit le légendaire comédien syrien Doret Lahham, le fameux « Ghawwar ».

Où sont passés les Robespierre et Marat, libanais cette fois ? Mirabeaux et Camille Desmoulins ? Parlant du présent désastreux que subissent les descendants de la majestueuse Phénicie, le plus modeste des révolutionnaires de l’histoire se serait levé. De 1982 à 2021, en passant par 2005, on aurait rien appris. De son vivant, Eugène Ionesco aurait peut-être encore écrit une pièce. Celle-ci encore plus absurde.


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En octobre 2019, on a bien cru à une renaissance. Des milliers de Libanais, et surtout de Libanaises, avaient pris d’assaut les rues et les places publiques du Liban, au Nord, au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Les grands centres urbains et même les campagnes s’étaient soulevés contre le régime. On avait cru à la colère de la bourgeoisie et du « Tiers-État ». Jadis, les Phéniciens avaient partagé leurs sociétés (au pluriel) en strates sociales (voir le livre de Mark Woolmer A short story of the Phoenicians). Des assemblées de sages conseillaient les monarques des mini-royaumes, de Tyr à Arwad, à l’extrême nord. Les chercheurs et archéologues n’ont pas détecté de révoltes au sein des communautés, fières, indépendantes et souveraines. Le succès et le bien-être étaient en toute probabilité...
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