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Moyen-Orient - Éclairage

Quand Téhéran prend pour cible une activiste irano-américaine

Selon les médias américains, Masih Alinejad était menacée d’enlèvement par un officiel au sein des services de renseignements iraniens et trois agents.

Quand Téhéran prend pour cible une activiste irano-américaine

Sur cette photo datant du 7 avril 2016, la journaliste Masih Alinejad parle sur scène lors du 7e Sommet annuel des femmes dans le monde de Tina Brown au David H. Koch Theater du Lincoln Center de New York. Comtesse Jemal/AFP

L’histoire semble à première vue tirée par les cheveux. À tel point que le chef du bureau new-yorkais du FBI, William F. Sweeney Jr., a précisé dans un communiqué cité par le New York Times qu’il ne s’agit pas là d’ « une intrigue cinématographique farfelue », même si tout y est rocambolesque. La justice américaine a ainsi annoncé mardi avoir inculpé quatre « agents du renseignement » de la République islamique. En cause : la planification, depuis juin 2020, de l’enlèvement d’une journaliste et activiste binationale ayant « mis en évidence les violations des droits humains » commises par Téhéran. Pour la procureure Audrey Strauss, ils avaient prévu « d’emmener de force leur victime en Iran, où (son) sort aurait été au mieux incertain ».

Bien que son nom ne soit pas directement mentionné, la militante féministe irano-américaine Masih Alinejad a assuré être la cible de ces manœuvres. Dans une vidéo postée mardi sur son compte Twitter – dans laquelle elle remercie le FBI d’avoir « déjoué » le projet la visant – la quadragénaire, les yeux gonflés d’émotion, se filme près de sa fenêtre derrière laquelle apparaît une voiture de police, garée devant son domicile depuis deux semaines. Malgré la fatigue et la peur, Masih Alinejad laisse soudainement un rire s’échapper et lâche, ironique et soulagée à la fois : « Je ne suis tellement pas habituée à être protégée par la police. À chaque fois que je les vois, je suppose que c’est pour m’arrêter. » Puis elle ajoute : « Oui, je suis aussi inquiète (...). Mais cela m’emplit d’un sentiment de sécurité quand je vois que la police me protège. Cela ne serait pas arrivé dans mon pays natal. » Le 10 août 2020, la journaliste évoquait déjà dans le Washington Post le fait que des responsables au sein du gouvernement iranien avaient lancé une campagne sur les réseaux sociaux appelant à son enlèvement tandis qu’une sombre machination avait déjà été orchestrée en 2018 contre elle lorsque le pouvoir avait tenté de soudoyer l’un de ses proches pour qu’il la convainque de se rendre dans un pays tiers, avant qu’elle ne soit reconduite en Iran pour y être détenue. Le projet avait toujours échoué.

Fuir Dubaï

L’une des voix féministes iraniennes les plus célèbres dans le monde, Masih Alinejad, est souvent décrite comme étant à l’origine du mouvement antivoile en Iran. Elle a notamment construit sa renommée au gré de campagnes coup de poing tels que « White Wednesday » ( « Mercredi blanc » ) ou « My Stealthy Freedom » ( « Ma liberté furtive » ), par lesquelles elle appelle ses compatriotes à se filmer, en public, sans leur hijab. Des actions qui, dans le pays, peuvent mener à des arrestations ou à des amendes. La quadragénaire avait pris le chemin de l’exil après l’élection controversée du conservateur et populiste Mahmoud Ahmadinejad en 2009 et la répression sanglante de la contestation qui s’est ensuivie. Lauréate du prix des droits des femmes du sommet de Genève 2015, très active sur les réseaux sociaux, Masih Alinejad officie aussi sur les chaînes satellite en persan basées à l’étranger, notamment en tant que présentatrice sur la chaîne télévisée du service de diffusion international Voice of America. Selon les procureurs, les quatre accusés vivent tous actuellement en Iran où ils sont en liberté. Il s’agit de Alireza Shavaroghi Farahani, de Mahmoud Khazein, de Kiya Sadeghi et d’Omid Noori. Niloufar Bahadorifar, une Iranienne vivant en Californie, a, quant à elle, été arrêtée, soupçonnée d’avoir participé au financement du projet mais pas à sa mise en œuvre. Découvert par le FBI, le réseau avait également, dans son collimateur, des personnes basées au Canada, au Royaume-Uni et aux Émirats arabes unis.

Pour mémoire

En Iran, une jeunesse qui ne croit plus au changement

Le NYT revient sur l’acte d’accusation qui décrit un « complot » incluant « des tentatives d’attirer Mme Alinejad vers un pays tiers pour la kidnapper et la renvoyer de force en Iran ». Le réseau mis en place par Alireza Shavaroghi Farahani, responsable au sein du renseignement iranien, aurait en outre eu recours à des enquêteurs privés pour surveiller, photographier et filmer Masih Alinejad et les membres de sa famille vivant à Brooklyn, à travers notamment « un flux vidéo haute définition en direct » filmant le domicile de la principale concernée. Quant à Kiya Sadeghi, il se serait enquis des routes maritimes possibles de New York au Venezuela, l’un des seuls pays alliés de la République islamique sur la scène internationale. Surtout, il était, depuis juillet 2020, en contact avec un détective privé basé à Manhattan auprès duquel il s’était renseigné sur le coût de la surveillance d’un individu qui aurait fui Dubaï « pour éviter le remboursement de sa dette ».

174e place

Face à ses révélations, Téhéran nie en bloc et a réagi hier par le biais du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Saeed Khatibzadeh, pour qui de tels « scénarios hollywoodiens » n’ont rien « d’inattendu de la part de l’Amérique ». L’acte d’accusation semble en dire autant sur les méthodes que la République islamique est prête à mettre en œuvre contre ses plus fervents critiques que sur l’état actuel des relations entre Téhéran et Washington où le premier tente d’accroître la pression sur le second pour réactiver au plus tôt le deal sur le nucléaire signé en 2015 et dont la précédente administration américaine menée par Donald Trump était sortie unilatéralement en 2018, réimposant – avant de les renforcer – les sanctions économiques contre l’Iran.

Pour mémoire

Iran : à bout de voile

L’épreuve que vient de traverser Masih Alinejad s’inscrit en outre dans la continuité de pratiques déjà éprouvées par le régime à l’encontre des binationaux et des journalistes, sur fond de tensions autour du programme nucléaire iranien d’une part et de contestation sociale en interne d’autre part. Dans son classement mondial de la liberté de la presse 2021, l’ONG Reporters sans frontières place le pays à la 174e place sur 180 pays listés. En 2019, Ruhollah Zam, journaliste dissident basé à Paris, avait été poussé par des agents iraniens à se rendre en Irak, d’où il a été kidnappé et transféré en Iran. C’est là-bas qu’il a été exécuté l’année dernière après avoir été reconnu coupable d’avoir incité à la sédition lors des manifestations antipouvoir en 2017.


L’histoire semble à première vue tirée par les cheveux. À tel point que le chef du bureau new-yorkais du FBI, William F. Sweeney Jr., a précisé dans un communiqué cité par le New York Times qu’il ne s’agit pas là d’ « une intrigue cinématographique farfelue », même si tout y est rocambolesque. La justice américaine a ainsi annoncé mardi avoir inculpé quatre...

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