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Moyen-Orient - Éclairage

En Iran, une jeunesse qui ne croit plus au changement

L’élection présidentielle devrait être marquée par une large abstention alors que le résultat semble couru d’avance.

En Iran, une jeunesse qui ne croit plus au changement

Une jeune Iranienne dans une rue de Téhéran le 17 juin 2021. Atta Kenare/AFP

« Aujourd’hui, je ne vais certainement pas aller voter. » Chirine*, 29 ans, vit à Téhéran et travaille en tant qu’archéologue. En 2013, elle n’avait pas hésité une seconde à donner sa voix au candidat Hassan Rohani, figure du camp dit « modéré » et porteur des espoirs d’une génération iranienne – ou tout du moins d’une grande partie d’entre elle – en quête de libertés personnelles accrues et d’une plus grande ouverture sur le reste du monde. Sorti victorieux du scrutin présidentiel, M. Rohani succédait alors au populiste Mahmoud Ahmadinejad dont les deux mandats s’étaient illustrés par une approche confrontationnelle avec l’Occident. Son second mandat avait, de surcroît, débuté dans le sang, après la tenue d’une élection truquée en juin 2009. Un résultat massivement contesté dans les rues dans le cadre d’un mouvement inédit, très durement réprimé par le pouvoir.

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En 2013, les quatre candidats purs et durs du régime – au discours aligné sur celui du guide suprême de la révolution, l’ayatollah Ali Khamenei – se retrouvent en queue de peloton, derrière le maire conservateur mais pragmatique de Téhéran, Mohammad Bagher Ghalibaf, dont les 18 % de suffrages recueillis semblaient toutefois faire pâle figure face aux plus de 50 % obtenus par son principal concurrent. En élisant Hassan Rohani, les Iraniens choisissent un homme qui a officié en tant que négociateur principal sur le dossier nucléaire sous la présidence d’un autre réformiste, Mohammad Khatami, dont l’un des legs fut notamment le gel du programme nucléaire iranien. Et en les laissant faire, le guide suprême – véritable détenteur de l’autorité décisionnelle – semble, entre autres, vouloir redorer le blason de la République islamique aux yeux de sa population et réaffirmer la légitimité du système.

Rebelote en 2017, Chirine glisse le même nom dans l’urne. « Je pensais qu’il faisait du très bon boulot. Les frontières s’étaient ouvertes, on avait de bonnes relations diplomatiques avec les autres pays. Je ne votais pas par obligation. Le vote n’est pas obligatoire ici, mais je me disais qu’en tant que femme, c’est aussi l’un des seuls droits que j’ai », dit-elle. Fort de son succès historique – la conclusion en 2015 d’un accord sur le nucléaire avec les États-Unis, alors dirigés par le démocrate Barack Obama –, Hassan Rohani remporte une large adhésion pour ses efforts visant à mettre fin à l’isolement du pays sur la scène mondiale et à y attirer les investissements étrangers. Une jeunesse urbaine issue des classes moyennes lui apporte son soutien, espérant qu’il pourra poursuivre ce qu’il a amorcé, remettre sur pied une économie iranienne moribonde, mutilée par des années de mauvaise gestion et de sanctions internationales, et aboutir in fine à la levée totale de celles-ci. La parenthèse presque enchantée sera toutefois de courte durée.

La nouvelle administration américaine en place depuis 2017 et menée par Donald Trump opère un virage à 180 degrés, renoue avec une rhétorique anti-iranienne belliqueuse, se retire unilatéralement en 2018 du deal et défend une politique de la pression maximale contre la République islamique en réimposant, dans un premier temps, les mesures punitives avant de les durcir. Ceux qui espéraient des réformes économiques et politiques perdent leurs illusions, Hassan Rohani et son ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif voient leur cote de popularité s’effondrer, les conservateurs opposés aux négociations avec Washington reprennent du poil de la bête et dénoncent ceux qui ont cru aux effets positifs des discussions avec les Occidentaux. Pour couronner le tout, à l’orée de l’année 2020, Washington élimine dans un raid à Bagdad le numéro deux du régime, le commandant en chef de l’unité al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne, Kassem Soleimani, semant la panique au sujet d’une éventuelle confrontation directe entre l’Iran et les États-Unis. « J’ai eu peur parce que je savais qu’il était considéré comme quelqu’un de très important dans le pays et je redoutais une escalade », confie Ghazal*, 24 ans, originaire de Téhéran mais actuellement étudiante en France. Quelques semaines plus tard, en février, les élections législatives donnent lieu à un tsunami conservateur dans un contexte d’abstention record (57 %), du fait notamment de la disqualification massive par le Conseil des gardiens de la Constitution des candidats réformistes.

« Marionnettes »

C’est la suite de ce scénario qui semble s’écrire aujourd’hui. Pour beaucoup d’Iraniens, les scrutins électoraux sont souvent l’occasion d’opter pour la moins pire des propositions dans un cadre déjà fortement restreint. Cette fois-ci cependant, le régime s’est défait de sa façade démocratique en jetant toutes ses forces derrière la candidature du très strict Ebrahim Raïssi, proche du guide et rival malheureux de Hassan Rohani en 2017. Et parmi ses trois concurrents sur les six initialement retenus par le Conseil, aucun n’est suffisamment solide pour lui faire face.

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« Cette élection est fabriquée de toutes pièces. Pourquoi les gens se déplaceraient-ils pour aller voter ? Pour qui doivent-ils voter ? Ils n’ont pas laissé un véritable réformiste se présenter ! » s’insurge A., qui termine actuellement ses études en Allemagne et préfère garder l’anonymat. « Puisque voter ne sert à rien, les gens ne vont pas perdre leur temps à se déplacer en pleine pandémie. C’est évidemment Ebrahim Raïssi qui va gagner. Il y a un script dans lequel nous ne sommes que des marionnettes », poursuit la jeune femme. Une colère que partage Reza, artiste de 31 ans, qui vit entre Téhéran et Chiraz. « Je pense qu’avec cette élection, les masques tombent. Ils disent qu’ils ne veulent pas de démocratie et d’autre voix que la leur. Je ne sais même pas qui est véritablement aux manettes du pouvoir. Le Conseil des gardiens et le guide suprême se renvoient la balle et veulent avoir recours à la technique du “gentil et du méchant” alors que tout le monde sait que le Conseil prend ses décisions en accord avec le guide », dit-il. Pour d’autres, les élections ne servent de toute manière à rien puisque la marge de manœuvre de ceux qu’ils élisent est très faible. « Raïssi était déjà candidat il y a quatre ans. Même s’il n’a pas été élu, il est devenu chef du judiciaire, ce qui lui a donné plus de pouvoir qu’au président », souligne Ghazal. Elle avait voté pour Hassan Rohani en 2017, pensant qu’il allait changer les choses. « Puis avec le temps, il a fini par nous dire qu’on savait bien que le pouvoir n’était pas entre ses mains, mais entre celles de quelqu’un d’autre… », dit-elle. « Cela fait plus de trois mois que les gens parlent de boycotter les élections pour montrer au monde que l’on n’est pas du tout contents. Le régime a besoin d’un taux de participation d’au moins 50 % pour ensuite pouvoir dire qu’il est accepté par la société. » Au cours du mois de mai, l’agence de sondages ISPA, détenue par l’État, avait évalué le taux de participation attendu à 40 % seulement.

« Pour une grande partie de ces jeunes, ce n’est pas une élection mais un référendum pour dire non à la République islamique. Mais celle-ci concentre toutes les ressources du pays entre ses mains et il lui serait très facile de transformer ce scrutin en cirque, de soudoyer les gens pour les faire défiler devant les caméras. Or la voix majoritaire, c’est celle du boycott, même les sondages officiels vont dans ce sens », avance la sociologue Manhaz Shirali, auteure de Fenêtre sur l’Iran, le cri d’un peuple bâillonné aux éditions Les Pérégrines (2021). Si beaucoup de jeunes jurent de ne pas se rendre aux urnes, si, plus généralement, de larges pans de la population se montrent désabusés, la base sociale du pouvoir n’a pas pour autant disparu. Ebrahim Raïssi espère au moins rassembler ceux qui avaient déjà voté pour lui en 2017 et a fait appel, durant sa campagne, aux plus déshérités et aux plus religieux à travers un discours centré sur la lutte contre la pauvreté et la corruption.

« Elle a aussi été inhumaine »

Au cœur des griefs d’une partie de la jeunesse, l’engagement militaire et financier de leur pays sur plusieurs fronts régionaux alors qu’en interne, on crie famine. « Beaucoup de gens sont contre ça parce qu’il y a parfois des chiffres qui sortent sur les fonds alloués au Hezbollah ou à d’autres et on se dit que cet argent utilisé, c’est notre gaz, ce sont nos impôts. Il pourrait être investi pour soutenir les jeunes ou pour avancer dans certains domaines », soupire Ghazal. « Sur une vidéo devenue virale la semaine dernière, on voit un jeune homme qui critiquait le pouvoir encourager les gens à ne pas aller voter en disant qu’une bonne raison de ne pas le faire, ce sont les Syriens, parce qu’Assad a tué plus de 500 000 personnes et que l’Iran le soutient, rapporte Reza. La politique régionale est très complexe. Personnellement, je pense qu’elle a pu être bonne quand il s’agissait de défendre la sécurité nationale contre l’État islamique mais qu’elle a aussi été inhumaine. »

Ces critiques contre l’investissement iranien au Liban, en Irak ou encore en Syrie s’étaient déjà fait entendre au cours des soulèvements populaires de 2017/2018 et de 2019. Mus par des revendications socio-économiques, ils avaient été brutalement écrasés par le régime qui avait, avec plus de force encore dans le second cas, pris des mesures pour restreindre drastiquement l’accès de la population à l’internet global et l’empêcher de communiquer sur la contestation alors en cours. « Il faut garder à l’esprit que cette jeunesse est très présente sur les réseaux sociaux parce que le pays est très fermé. On compte près de 56 millions de comptes Instagram en Iran. Le régime a laissé une petite échappatoire pour que la société n’explose pas entièrement. Il censure Twitter et Facebook, mais beaucoup contournent ces interdictions grâce à un VPN », note Manhaz Shirali. « Au cours de cette campagne présidentielle, on voit par exemple que l’un des enjeux sur lesquels reviennent souvent les candidats, c’est la censure de l’internet car ils savent à quel point les réseaux sont importants aux yeux des Iraniens. Même Ebrahim Raïssi promet de ne pas censurer les réseaux. »Si A. n’a pas de mots assez durs pour décrire la réalité sociale et politique en Iran, elle se reconnaît toutefois dans la rhétorique anti-américaine et anti-israélienne du régime. « Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de justice. Quand quelqu’un a le courage de dénoncer Israël pour ses méfaits contre les Palestiniens, je vais le soutenir dans cette position », dit-elle. « Mais si vous allez en Iran, vous vous rendrez compte qu’il y a beaucoup de gens qui adorent Trump et Israël. Ils disent que c’est la seule manière de se débarrasser de la République islamique. Ça me rend folle ! C’était dingue le nombre de commentaires positifs venus d’Iraniens sous les photos que postait Trump pendant sa présidence. J’étais choquée. Comme s’il y avait quoi que ce soit de bon à attendre d’un type pareil. » « Le régime espérait bien sûr que l’administration Biden gagnerait les élections pour se débarrasser de ces sanctions qui le déstabilisent. Mais maintenant, même ceux qui avaient quelques sympathies pour la pression maximale de Trump observent leur propre situation financière empirer et beaucoup espèrent une petite amélioration avec une relance du JCPOA, le plus important étant le taux de change par rapport au dollar et le taux d’inflation », commente Ali Fathollah-Nejad, auteur de l’ouvrage Iran in an Emerging New World Order et collaborateur scientifique au Centre d’études de la coopération internationale et du développement (Cecid) à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Fin avril, le taux d’inflation était d’environ 50 %, le plus élevé de ces trois dernières années. Et plus de 60 % de la population vit désormais dans la pauvreté. Depuis janvier 2020, la monnaie iranienne a perdu près de 45 % de sa valeur par rapport au dollar. Seuls sept pays au monde – dont le Liban – ont connu une dévaluation plus spectaculaire encore.

Fuite des cerveaux

Si beaucoup n’hésitent pas à pointer du doigt la responsabilité de leurs dirigeants, Washington est aussi dans leur collimateur. « Les sanctions américaines sont très cruelles. En fait le mot cruel est faible. Même si les États-Unis ont dit qu’ils ne sanctionnaient pas les médicaments, la vérité c’est que les gens qui souffraient de cancer et devaient subir une chimio ne pouvaient pas en trouver. Ma grand-mère avait besoin d’insuline à un moment mais il n’y en avait plus dans le pays ! », s’insurge Chirine.

La crise économique entraîne dans son sillage deux grands défis, celui de la démographie et celui de l’émigration. Alors que l’indice synthétique de fécondité avait atteint un pic de plus 6,5 enfants par femme au milieu des années 1980, il n’était plus que de 2,14 en 2018. Selon le ministère iranien de la Santé, la moyenne d’âge de la population – 85 millions d’habitants – est aujourd’hui de 32 ans. « Compte tenu de la probabilité qu’Ebrahim Raïssi soit le prochain président, de son héritage en termes de droits humains et de libertés, il est certain que la massive fuite des cerveaux en cours va s’intensifier. Et même si la relance du JCPOA offre quelques avantages économiques qui atteindront certains segments de la société, on ne peut pas s’attendre à une amélioration suffisante, que ce soit sur le plan économique ou politique », analyse Ali Fathollah-Nejad. Ghazal constate avec amertume que toutes ses camarades du lycée et du collège ont, comme elle, quitté le pays. « Si les femmes étaient plus libres en Iran, je serais restée. Je trouve que c’est vraiment triste. Ça m’inquiète beaucoup pour l’avenir parce que si on continue comme ça, ils vont rester entre vieux et entre gens qui pensent de manière étriquée », dit-elle.

*Les prénoms ont été modifiés


« Aujourd’hui, je ne vais certainement pas aller voter. » Chirine*, 29 ans, vit à Téhéran et travaille en tant qu’archéologue. En 2013, elle n’avait pas hésité une seconde à donner sa voix au candidat Hassan Rohani, figure du camp dit « modéré » et porteur des espoirs d’une génération iranienne – ou tout du moins d’une grande partie d’entre elle...

commentaires (4)

Prenez des leçons les libanais et libanaises et assez glorifier l'Iran

Eleni Caridopoulou

20 h 40, le 18 juin 2021

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Commentaires (4)

  • Prenez des leçons les libanais et libanaises et assez glorifier l'Iran

    Eleni Caridopoulou

    20 h 40, le 18 juin 2021

  • CHANGEMENT IL Y A CERTES. DE CHARYBDE EN SCYLLA. D,OBSCURANTISME A PLUS D,OBSCURANTISME. DE BELZEBUTH A LUCIFER ET DE LUCIFER A BELZEBUTH.

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    13 h 48, le 18 juin 2021

  • Pourquoi les amoureux de la dictature s'évertuent-ils à la masquarader en démocratie!? Qu'ils soient clairs avec eux-mêmes, leurs peuples et le monde! Ou...ils en ont tellement honte!?

    Wlek Sanferlou

    13 h 42, le 18 juin 2021

  • Quel cancer régional que ce pays ! Même l’URSS a fini par disparaître….quelques décennies de plus à attendre encore ….. pour ceux qui ont l’âge d’espérer.

    LeRougeEtLeNoir

    10 h 33, le 18 juin 2021

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