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Politique - Éclairage

Pour Tarek Bitar, la bataille politique a commencé

Le juge d’instruction compte sur le soutien des familles des victimes et de la société civile.

Pour Tarek Bitar, la bataille politique a commencé

Les portraits des victimes de l’explosion du 4 août à Beyrouth. Anwar Amro/AFP

C’est un bras de fer politique qui ne dit pas son nom. Pas parce que la démarche de Tarek Bitar, le juge chargé de l’enquête sur l’explosion du port, est influencée par une quelconque partie contre une autre. Mais plutôt parce qu’au-delà de l’affaire judiciaire, la séquence ouverte vendredi par le lancement de poursuites contre pas moins de huit hauts responsables peut créer un précédent susceptible de bousculer la scène politique libanaise. « S’il réussit sa mission, le nom de Tarek Bitar sera inscrit dans les annales de l’histoire », résume Nizar Saghiyé, directeur exécutif de l’Agenda légal. Sur le banc des potentiels inculpés : les députés et ex-ministres Nouhad Machnouk, Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaïter, l’ex-ministre Youssef Fenianos, l’ex-commandant en chef de l’armée Jean Kahwagi, le chef de la Sécurité de l’État, Tony Saliba, le chef de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, et un ex-chef des renseignements de l’armée, Camille Daher. Autant de poids lourds, issus de différents horizons politiques, qui n’ont pas l’habitude de se retrouver dans cette situation dans un pays où le politique interfère régulièrement dans le judiciaire et où règne la culture de l’impunité. En évitant de répéter les erreurs de son prédécesseur, Tarek Bitar pourrait remporter, a priori, sa première bataille. Acculé à se récuser, le juge d’instruction Fadi Sawan avait été accusé de contourner le Parlement dans sa mise en cause de plusieurs députés. Son successeur a fait un autre pari en jetant la balle dans le camp de la Chambre et en requérant la levée de l’immunité des personnes visées par la procédure, en l’occurrence Ghazi Zeaïter, Ali Hassan Khalil et Nouhad Machnouk. « Il n’empêche qu’il se situe dans la lignée de la décision qu’avait prise Fadi Sawan », nuance le pénaliste Akram Azouri.

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Les entraves possibles à la levée des immunités parlementaires

En ôtant un à un les arguments utilisés contre la méthode de Fadi Sawan, le juge Bitar a ainsi rectifié le tir et tenté de remédier à ce que d’aucuns ont considéré comme des « lacunes » chez son prédécesseur, en déjouant notamment l’argument de l’arbitraire. La mise en cause de personnalités tels que Tony Saliba, un proche du chef de l’État, ou de Abbas Ibrahim, proche du Hezbollah, ainsi que de Nouhad Machnouk, issu du courant du Futur, est symptomatique de la volonté du juge d’instruction de n’épargner aucun potentiel suspect. Son prédécesseur avait été accusé d’avoir ciblé le camp de Nabih Berry et de la présidence du Conseil, en épargnant la partie aouniste.

« Comment pourraient-ils faire autrement ? »

Tous les analystes en conviennent : l’étau se resserre et il est plus difficile pour les chefs de file politiques d’assurer une couverture aux responsables mis en cause dans ce drame. Le plus dur reste toutefois à faire. Tarek Bitar devait faire parvenir hier au Parlement sa requête sollicitant la levée de l’immunité des parlementaires mis en cause. L’immunité parlementaire a été levée à deux reprises seulement au cours de l’histoire du Liban. La première fois, dans le cas du député Yehya Chamas, dans les années 1990, qui est tombé en disgrâce auprès des Syriens. « Ce sont ces derniers qui avaient envoyé le mot d’ordre à l’Assemblée », ironise un juriste. L’ancien député de Baalbeck était impliqué dans une affaire de trafic de drogue qui a vraisemblablement irrité le régime de Damas. La seconde fois, c’était à la fin des années 90, lorsque le ministre Chahé Barsoumian, accusé de malversations dans une affaire de dérivés de pétrole, a subi le même sort.

Nabih Berry a laissé entendre dimanche qu’une fois la convocation des députés parvenue à la Chambre, il appliquera la loi à cent pour cent. Une phrase suffisamment ambiguë pour que chacun puisse l’interpréter à sa manière. Le chef du Parlement peut-il offrir au juge une telle victoire, alors même que plusieurs de ses hommes sont concernés ? Avec le risque de créer un précédent, qui pourrait sérieusement affaiblir les barons de la politique libanaise ? Pour l’instant, ils font tous mine de vouloir jouer le jeu. « Comment pourraient-ils faire autrement lorsque le juge Bitar vient confirmer en quelque sorte l’enquête effectuée par son prédécesseur en citant quasiment les mêmes personnes mises en cause ? » s’interroge un juriste qui a requis l’anonymat.

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Abbas Ibrahim sera-t-il lâché par le Hezbollah ?

Aucun bloc politique ne s’y oppose officiellement même si les critiques commencent à émerger. Une fois n’est pas coutume, le courant du Futur et le Courant patriotique libre avancent le même argument. Ils estiment que l’objectif « majeur » de l’enquête reste « la mise en lumière de ceux qui ont introduit le nitrate au Liban, qui l’a utilisé et comment l’explosion a eu lieu ». Demandant une nouvelle fois au juge d’instruction de clôturer son enquête sur la partie technique, « afin de déterminer s’il s’agissait d’une explosion ou d’un missile israélien par exemple, et si des armes de la résistance se trouvaient dans le port de Beyrouth », Hassan Nasrallah a déclaré hier qu’il s’abstiendrait, pour le moment, de donner son avis sur ces mises en accusation. Le secrétaire général du Hezbollah a toutefois ajouté qu’il refusait « que le dossier soit politisé », dans ce qui pourrait s’apparenter à une façon de mettre en garde Tarek Bitar sur les limites de son action.

Pression populaire

Le juge d’instruction doit également envoyer sa décision aux différents responsables hiérarchiques concernés – le ministre de l’Intérieur, Mohammad Fahmi, et la présidence du Conseil –, pour enclencher les autorisations nécessaires concernant respectivement le directeur général de la Sûreté et le directeur de la Sécurité de l’État. « La pression populaire est telle que le ministre de l’Intérieur ne pourra pas refuser l’autorisation. S’il le fait, nous serons devant une obstruction de la justice qui justifiera pleinement cette fois-ci une demande d’intervention des Nations unies », indique M. Saghiyé. La pression populaire, justement, semble être le principal atout de M. Bitar dans cette bataille. « Je n’ai jamais vu autant d’enthousiasme exprimé à l’égard d’un juge. C’est un signe de confiance extraordinaire », commente Nizar Saghiyé. Lors d’un rassemblement dimanche, les parents des victimes ont fait comprendre qu’ils ne toléreront cette fois-ci aucun argument politique ou confessionnel permettant aux responsables du crime de se dérober à la procédure et qu’ils remueraient terre et ciel pour que prévale la justice.


C’est un bras de fer politique qui ne dit pas son nom. Pas parce que la démarche de Tarek Bitar, le juge chargé de l’enquête sur l’explosion du port, est influencée par une quelconque partie contre une autre. Mais plutôt parce qu’au-delà de l’affaire judiciaire, la séquence ouverte vendredi par le lancement de poursuites contre pas moins de huit hauts responsables peut créer un...

commentaires (12)

L’intitulé de l’article est éloquent de lui-même sur l’imbrication des pouvoirs politiques et judiciaires au Liban

AntoineK

18 h 40, le 06 juillet 2021

Tous les commentaires

Commentaires (12)

  • L’intitulé de l’article est éloquent de lui-même sur l’imbrication des pouvoirs politiques et judiciaires au Liban

    AntoineK

    18 h 40, le 06 juillet 2021

  • Tout finit par être démystifié tot ou tard car rien n’est statique mais il nous faut de la verticalité accompagnée d’une grande conscience pour garder notre humanité en péril.

    Wow

    15 h 14, le 06 juillet 2021

  • nous savons tous les coupables et surtout celui qui a sorti du port les 2000 tonnes de nitrate pendant des annees POURQUOI DONC CE JUGE N'A PAS DEMANDER A PRENDRE LA DEPOSITION DE HASSAN NASRALLAH DANS CE DOSSIER? LA VERITE: Mr Diab ayez le courage de devoiler le nom de la personne qui vous a donne l'ordre de ne pas vous rendre au port pour visiter ce depot No12 et nous saurons tous a qui il appartient.DONC SI VOUS NE LE DEVOILER PAS , VOUS ETES COMPLICE DE VOULOIR CACHER LA VERITE A LA JUSTICE. DONC DEVREZ EN PAYER LE PRIX.AYEZ DONC LE MEME COURAGE QUE LE JUGE BITAR ET FAITES DE MEME AU RISQUE DE VOTRE VIE PUISQUE NOUS AVONS AFFAIRE A DES ASSASSINS SURS DE LEURS IMPUNITE PERMANENTE PUISQU'ILS CONTROLENT LE PAYS A TRAVERS LEURS MILICES ET LEURS ALLIANCE AVEC LE TANDEM AOUN/BASSIL QUI RECHERCHENT UNIQUEMENT A RESTER AU POUVOIR POUR UNE PROCHAINE PRESIDENCE AU BEAU FILS

    LA VERITE

    14 h 33, le 06 juillet 2021

  • Chaque 4 du mois j'ai mal au coeur.. un sentiment de désespoir et d'impuissance face à ce terrible drame.. des images insoutenables, des témoignages de souffrance très dignes des familles des victimes. Espérons que le courageux Juge Bitar pourra mener l'enquête jusqu'au bout. Ce sera une des premières grandes victoires contre la corruptio. Nous pourrons enfin assister à la renaissance de notre beau Liban !

    Abdallah TAMBEY

    13 h 15, le 06 juillet 2021

  • Comme par hasard les coupables de ce crime ont été et sont toujours les émissaires qu’on envoyait dans différents pays pour leur demander de l’aide financière et politique pour s’en sortir glorieusement comme étant les sauveurs du pays alors qu’ils ont et continuent à tuer le pays en jouant sur plusieurs pistes pour brouiller les cartes et compliquer encore plus la situation. Le HB refuse que cette affaire soit politisée? Non mais si tous les responsables sont désignés comme coupables et qui sont de différents bords et religions comment peuvent soupçonner une politisation? Ils ont recours aux mêmes prétextes à chaque fois mais dans ce cas précis ils ne pourront pas dire que seule une faction a été inculpée, ils sont tous pourris et doivent répondre de leurs actes y compris les deux grands manitous, l’épouvantail dans son fauteuil et son donneur d’ordre. Ainsi on pourra dire que justice est faite et attaquer ensuite le dossier du hold up collégial pour les juger tous sans exception aucune.

    Sissi zayyat

    12 h 24, le 06 juillet 2021

  • "Ils estiment que l’objectif « majeur » de l’enquête reste « la mise en lumière de ceux qui ont introduit le nitrate au Liban, qui l’a utilisé et comment l’explosion a eu lieu ». " L'objectif majeur devrait être unique: comment le nitrate d'ammonium a été déchargé et stocké sous le hangar No 12, ce qui constitue deux contraventions au décret No 137 du 12/6/1959 qui impose l'obtention d'un permis d'importation sur cette matière hautement explosive, ainsi que des dépôts spéciaux loin de toute agglomération! Le permis d'importation est émis par le Conseil des Ministres, et les dépôts doivent être inspectés et approuvés par le Ministère de La Défense. Il s'ensuit que TOUT LE CABINET DE TAMMAM SALAM DOIT ETRE INCULPE DANS CE CRIME CONTRE L'HUMANITE!

    Georges MELKI

    10 h 01, le 06 juillet 2021

  • Sa meilleure garantie contre un potentiel assassinat est de rendre public son dossier complet, au jour le jour

    Gros Gnon

    09 h 13, le 06 juillet 2021

  • Que le Bon Dieu exauce la volonté des familles des victimes pour que justice soit faite et qu’Il protège le juge Bitar dans son action. Si le juge est assassiné, nous saurons vite à qui profite le crime… Mais remettons-nous à la volonté divine en espérant que l’enquête aboutira et permettra aux familles des victimes de faire leurs deuils, et au peuple libanais d’obtenir une première victoire contre tous les mafieux au pouvoir.

    Khoury-Haddad Viviane

    07 h 30, le 06 juillet 2021

  • L’Axe du nitrate d’ammonium a plus d’une cartouche dans son fusil. Même si la pression populaire est très forte cette fois, la milice jaune pourra toujours s’en sortir en disant: ce n’est pas moi c’est « kellon ».

    Citoyen libanais

    07 h 24, le 06 juillet 2021

  • Bravo … action du juge coupler avec toi ne pression de la rue !! C’est parfait … mais il faut descendre par centaines de milliers !!

    Bery tus

    06 h 54, le 06 juillet 2021

  • Un grand bravo à ce juge honnête et courageux. J'espère qu'il pourra mener son enquête à son terme et déférer devant la Cour de Justice tous les coupables impliqués dans cette explosion catastrophique. Il ne faut cependant pas oublier l'autre catastrophe qui s'est abattue sur des millions de déposants dans les banques libanaises, et qui ont été volés et dépossédés du fruit d'une vie de labeur. La Justice (notamment le Parquet général et le Parquet financier) devrait faire preuve du même courage et de la même obstination et poursuivre, juger et condamner tous ceux qui sont impliqués dans ce hold-up du siècle qui a appauvri et ruiné le Liban (quel que soit leur position ou leur grade) et les forcer à restituer tous les fonds volés. Dans ces 2 catastrophes dont ont été victimes le Liban et les libanais dans un court laps de temps, JUSTICE DOIT ÊTRE FAITE ET L'ÈRE DE L'IMPUNITÉ DOIT CESSER. À CETTE CONDITION SEULEMENT, LE LIBAN POURRA RENAÎTRE DE SES CENDRES.

    Georges Airut

    01 h 51, le 06 juillet 2021

  • Rien ne peut être caché cette fois ci. La catastrophe est tellement forte que tout essai de camouflage sera perçu clairement, et mondialement, avec des conséquences graves.

    Esber

    01 h 39, le 06 juillet 2021

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