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Comme la goutte d’eau creuse la roche

Ça pourrait soulager de se dire, une fois pour toutes, qu’après tant de fausses sorties, cette fois, c’est bien fini. Rideau. Le Liban n’aura pas de rappel. Pas de bis. Il ne reviendra pas saluer avant longtemps. L’espoir fatigue et la pente vers l’abîme a la malice d’être douce.

Voilà des dizaines d’années que le sort s’acharne sur ce bout de terre qui n’en mérite pas tant. Des dizaines d’années qu’on n’y a pas connu un seul dirigeant capable de dépasser son appartenance partisane et sectaire pour envisager sa mission à égale distance de tous les Libanais.

Voilà comment, entre guerre et après-guerre, cloisonnés en communautés stupides, vivant sur le fil du rasoir aiguisé par les divers instruments locaux de diverses puissances, nous partageons enfin quelque chose : un même triste sort tracé par les mêmes tristes sires.

Dans un monde où les carburants, l’essence, les médicaments, les aliments, le lait infantile abondent, c’est quand même fou d’en arriver, comme on tendrait la main à travers des barreaux, à quémander aux voyageurs de passage de quoi poursuivre un traitement vital. Prisonniers nous sommes. Otages d’une classe politique d’apprentis sorciers incapables de défaire les maléfices qu’ils se sont jetés les uns aux autres par-dessus nos têtes. Nous n’avons même plus l’énergie d’appeler au secours. À peine celle de passer à nouveau une partie de nos journées dans les files d’attente.

De temps en temps, les geôliers se rappellent notre existence. Les uns nous jettent l’os d’un recouvrement partiel de nos économies. En examinant la manip de plus près, on se rend compte que peu y sont éligibles, et encore, dans le cadre d’un mécanisme proche du Rubik’s Cube. Tout aussi pathétique était notre soulagement quand, dénonçant son illégalité, la justice a failli mettre fin à la circulaire autorisant le retrait des dollars piégés dans les banques au taux de 3 900 LL, et que celle-ci a été rétablie. Qui pourrait aujourd’hui vivre avec le dollar officiel – et donc légal – fixé à 1 500 LL ? Voilà longtemps que les gens ont fait leur deuil de la légalité, résignés à se suffire du peu que leur permettent les restrictions toujours inexpliquées.

D’autres nous promettent des tankers iraniens pour remplir les pompes, et toute personne sensée ne peut que frémir à l’idée de voir se diriger vers le port de Beyrouth ces secours piégés dont la seule présence dans nos eaux territoriales pourrait déclencher une guerre mondiale. À ce prix-là, faire la queue, et même se passer d’essence, est le dernier acte courageux que nous puissions faire, du fond de notre désarroi, pour sauver la planète. D’autant que les Iraniens eux-mêmes nous en seraient reconnaissants, vu que leurs files sont encore plus denses que les nôtres et qu’ils ont renoncé depuis lurette à ce dernier plaisir dont ils étaient friands : les longues échappées en voiture qui leur donnaient un dérisoire sentiment de liberté.

Insidieusement, comme la goutte d’eau creuse la roche, notre pays change de visage. Il passe aux mains des mieux armés – en termes d’armement de guerre –, des troubadours et des chanteurs de slogans à la gloire de leur chef, des baiseurs d’anneaux, des haineux de tout ce qui ne porte pas leurs couleurs. Peu chaut à ceux-là que d’autres rêvent d’une vie simplement digne. Leur dignité, ils l’ont léguée avec tout le reste à celui qui leur fait croire que nul n’existe en dehors du groupe, et que l’individu ne vaut rien sans son appartenance.

Parfois, pour me donner du courage, il m’arrive de me ressouvenir de cette journée pas si lointaine où, pour célébrer la fête nationale, tous les corps de métier ont défilé en uniforme au centre de Beyrouth. Médecins, corps soignant, artistes, enseignants, avocats, agriculteurs, industriels, commerçants, étudiants, restaurateurs, à eux seuls, ils incarnaient la gloire de ce pays et ce qu’il a réussi à produire de meilleur. Où sont-ils, à l’heure où tout se délite et ne leur laisse plus de place ? Reviendront-ils ? Sans eux, sans leur talent, leur belle intelligence, leur générosité, sans la magnifique énergie créatrice qu’ils déployaient, il nous est difficile de croire à l’avenir. Le Liban ne se résume pas à la foule des partisans de l’un ou l’autre malfaiteur. Il a des forces vives qui lui ont permis, tout petit qu’il est, de porter son nom avec fierté parmi les peuples de ce monde. Elles seules peuvent encore lui permettre d’émerger, à condition que de résignation en renoncements, elles ne laissent la forêt cacher leurs rares essences.


Ça pourrait soulager de se dire, une fois pour toutes, qu’après tant de fausses sorties, cette fois, c’est bien fini. Rideau. Le Liban n’aura pas de rappel. Pas de bis. Il ne reviendra pas saluer avant longtemps. L’espoir fatigue et la pente vers l’abîme a la malice d’être douce.Voilà des dizaines d’années que le sort s’acharne sur ce bout de terre qui n’en mérite pas...

commentaires (4)

On préférait revenir à l’usage des ânes pour nous déplacer, cet animal noble, plutôt qu’être secourus par les chauves souris barbus que leur seule présence dans nos eaux et sur nos terres n’augure que malheur et pandémie.

Sissi zayyat

21 h 10, le 10 juin 2021

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Commentaires (4)

  • On préférait revenir à l’usage des ânes pour nous déplacer, cet animal noble, plutôt qu’être secourus par les chauves souris barbus que leur seule présence dans nos eaux et sur nos terres n’augure que malheur et pandémie.

    Sissi zayyat

    21 h 10, le 10 juin 2021

  • Bravo ! tout dit.

    Marie Claude

    18 h 33, le 10 juin 2021

  • "’autres nous promettent des tankers iraniens pour remplir les pompes, et toute personne sensée ne peut que frémir à l’idée de voir se diriger vers le port de Beyrouth ces secours piégés dont la seule présence dans nos eaux territoriales pourrait déclencher une guerre mondiale" Ben voyons! Il ne faut pas exagérer! Les tankers iraniens approvisionnent bien notre voisine du Nord-Est, sans que cela ne provoque une guerre mondiale! Toutefois, nous serons asphyxiés cent fois plus que nous le sommes actuellement, et nous deviendrons le "Venezuela du Moyen-Orient"...Moumana3a, quand tu nous tiens par les c...lles!

    Georges MELKI

    11 h 17, le 10 juin 2021

  • Bien dit.

    Hind Faddoul

    04 h 42, le 10 juin 2021

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