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Nos Lecteurs ont la Parole

Enfant de Rabieh

J’ai grandi à Rabieh dans un appartement que mes parents ont acheté à la fin des années quatre-vingt. Rabieh était au début de son urbanisation. Ses logements étaient encore accessibles à la classe moyenne. C’était une région verte, fleurie et quasiment vide. Certains habitants de Beyrouth y séjournaient en été, dans des maisons de campagne. Difficile d’imaginer aujourd’hui qu’autrefois Rabieh fût qualifié de « jabal » par rapport à Beyrouth. On y trouvait un petit supermarché et quelques épiceries de quartier.

Il a fallu de peu de temps pour que le visage et l’identité de Rabieh se métamorphosent. Entre la fin des années quatre-vingt-dix et le début des années deux mille, Rabieh et ses environs sont envahis par la classe politique dirigeante du Liban, par les descendants de familles notables et par les entrepreneurs ayant fait fortune dans les pays du Golfe. Bâtiments de luxe, villas et châteaux poussent partout. Porsche, Harley Davidson et convois de voitures blindées prennent possession des seules routes impeccablement asphaltées et régulièrement éclairées du pays. À chaque coin de rue, des officiers de la sécurité intérieure et des gardes du corps. Les épiceries de quartier, ne trouvant plus de clientèle, mettent progressivement les clés sous la porte, cèdent leur place à des épiceries chics aux prix doublés où on ne trouve pas grand-chose, mais plus fréquentées que les supermarchés à proximité, malgré tout. Les anciens épiciers quittent Rabieh.

Rabieh n’est plus le même. Je ne le reconnais plus. Je n’y trouve plus ma place par rapport au Rabieh de mon enfance aux routes étroites et creuses, quasiment sans voitures. Rabieh aux champs fleuris, où on cueillait des cyclamens tous les samedis après-midi, pour en faire des bouquets qu’on offrait à nos proches. « Les collines de Rabiah, au cœur des magnolias », comme le chantait Salvador Adamo. Ces collines vertes, blanches ou roses, autrefois sauvages et vierges, devenues grises, abritant des constructions modernes en béton, commerces, cafés et restaurants, où il faut réserver sa table parfois des semaines à l’avance. Rabieh où on ne nous jugeait pas de nos vêtements et de nos voitures. Dans ce la-la-land qui n’a connu ni guerre, ni révolution, ni crise, et dont la jeunesse vit dans l’abondance et dans l’indifférence totale, je suis orpheline d’appartenance, jusqu’à mes dix-huit ans.

Entre mes dix-huit et mes vingt-deux ans, je me rends quotidiennement à l’université à Beyrouth. Mes tentatives de prolonger mes journées sont fréquentes. Quand la nuit tombe, le retour à Rabieh, dans cette bulle isolée aux habitants majoritairement complices de la dégradation du pays, cette bulle non représentative de la société libanaise, ne me tente plus. Cette bulle, je n’en fais pas partie. Comme tout Libanais, j’ai droit aux étiquettes que la société me colle. Habitante de Rabieh, je suis « riche ». Née à Bourj Hammoud, je suis « pauvre ». Par l’association des deux, je suis « nouveau riche ». Et ainsi de suite. Je suis « fille de Rabieh ». Ainsi me voit-on. Je préfère « enfant de Rabieh ».

À Beyrouth, je découvre le vrai visage du Liban, dans sa diversité, sa splendeur, sa culture, ses ruelles piétonnes et ses autoroutes, son luxe et sa modestie, ses atouts et tous ses problèmes. Ce Liban, il me représente. Je m’y identifie. Je l’aime. Les soirs, je rentre à Rabieh. Je gagne aussitôt mon balcon pour regarder Beyrouth de loin, Beyrouth que j’ai quittée il y a quelques instants. J’observe les câbles électriques suspendus dans l’air. Les lumières de la ville et les phares des voitures en circulation qui traduisent la vie. Les eaux brillantes de la côte beyrouthine, aussi polluée que splendide. Mon regard se perd dans l’horizon lointain où disparaît progressivement le soleil, pour céder sa place aux étoiles. La nuit, je rêve de Beyrouth. Le lendemain matin, j’y retourne.

Adamo chante la splendeur de Rabieh, ou Rabiah comme il l’appelait, vu depuis Beyrouth ravagé par la guerre. C’était en 1986. C’était l’inverse. Le Rabieh d’Adamo est le mien, celui de mon enfance. Le Rabieh d’aujourd’hui ne l’est plus. Ou bien si, partiellement, puisque j’y ai grandi et j’ai, quelque part, profité de sa transformation, du confort et de la sécurité qu’il m’a offert, ne serait-ce que ses routes parfaitement asphaltées et éclairées qui m’auraient, qui sait, épargné un jour un accident de voiture mortel. Peut-être. Je ne sais plus.


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J’ai grandi à Rabieh dans un appartement que mes parents ont acheté à la fin des années quatre-vingt. Rabieh était au début de son urbanisation. Ses logements étaient encore accessibles à la classe moyenne. C’était une région verte, fleurie et quasiment vide. Certains habitants de Beyrouth y séjournaient en été, dans des maisons de campagne. Difficile d’imaginer aujourd’hui...

commentaires (1)

Vous me faites retourner à un passé lointain. Rabieh, dans les années 60, mon père architecte avait construit une des premières villas, pour un médecin hongrois et nous allions voir l'endroit, curieuses sur cette colline inconnue. Tout a tellement changé depuis. Et puis vous y avez vécu votre enfance et adolescence et traversé les changements. Votre texte est tellement senti, moi qui suis très loin, ailleurs, je ne peux que vous féliciter de me transmettre les petits bonheurs de vous lire et de rêver aussi. Merci pour ce partage.

MIRAPRA

05 h 13, le 10 juin 2021

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Commentaires (1)

  • Vous me faites retourner à un passé lointain. Rabieh, dans les années 60, mon père architecte avait construit une des premières villas, pour un médecin hongrois et nous allions voir l'endroit, curieuses sur cette colline inconnue. Tout a tellement changé depuis. Et puis vous y avez vécu votre enfance et adolescence et traversé les changements. Votre texte est tellement senti, moi qui suis très loin, ailleurs, je ne peux que vous féliciter de me transmettre les petits bonheurs de vous lire et de rêver aussi. Merci pour ce partage.

    MIRAPRA

    05 h 13, le 10 juin 2021

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