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Humanités

Combien sommes-nous dans ce cul-de-sac, qu’espérons-nous, que voulons-nous ? En haut de la pyramide, des irresponsables empesés dans leurs propres agendas politiques et électoraux, génétiquement incapables de faire passer l’intérêt du peuple avant leurs intérêts personnels qu’ils appellent « souverains ». Savent-ils seulement de quoi est faite la souffrance des gens? Comme dit mon amie Sana*, ils ne savent rien de la faim qui rampe dans le Liban profond : « Écris qu’on se cache désormais pour manger. Les rentrées d’argent sont à ce point dérisoires que les bouchers se sont mis à vendre les chutes de viande impropres qu’ils réservaient aux animaux errants. Des files se forment discrètement dès l’aube pour profiter de ces déchets à bas prix, les seuls que certaines familles peuvent se permettre pour donner un peu de relief à l’ordinaire. On achète une cuisse de poulet pour cinq, on la fait bouillir et on utilise le premier bouillon pour en allonger quatre ou cinq autres, de quoi mettre un semblant de protéines dans le riz ou les pâtes subventionnées que les plus chanceux auront réussi à happer en se levant avant les autres. Et quand on se réunit pour partager ces nourritures insipides, parce qu’il faut simplement tenir debout et que les épices sont hors de prix, on ferme les fenêtres pour éviter le regard des voisins. »

En dessous, il y a les Libanais de « souche », qui sont là depuis plusieurs générations et dont certains se disent même phéniciens. Savent-ils seulement de quelles vagues de migrations ils dérivent ? Pas un qui n’ait dans sa généalogie quelque ancêtre chassé de quelque part et dont les gênes ne se hérissent à l’idée que cela puisse recommencer. À la seule suspicion que des réfugiés, syriens ou palestiniens, aient l’intention de prendre leur place, les chrétiens (« d’Orient ») revêtent aussitôt leurs heaumes et leurs cottes de maille. En face, les musulmans font leur Saladin, et le scénario idéal et puéril se remet en place pour un nouvel épisode de guerre civile, basé sur la paranoïa, aussitôt attisé par les marchands d’armes et invariablement couronné par l’invasion d’un voisin qui aura observé le massacre en se frottant les mains. Ces réfugiés, pourtant, les dirigeants étaient bien contents de les accueillir, malgré les apparences et les discours enflammés et ronflants. Ce n’est un secret pour personne qu’en plus de l’argent onusien qu’ils ont opportunément apporté en dot à un État failli, ils servent désormais de levier face aux puissances occidentales qui tremblent de les voir affluer vers leurs propres rivages. On a entendu l’ambassadeur syrien déclarer que ces malheureux seraient les bienvenus dans leur propre pays, si seulement le peu d’argent qu’ils percevaient au Liban pouvait leur être versé… en Syrie. Peut-on être réfugié chez soi ? Le concept reste à inventer. Au lendemain de la bastonnade occasionnée par les réélecteurs du président syrien qui savaient à quoi les exposerait leur parade dans des régions qui ont autant qu’eux souffert du même régime, le défilé organisé comme une dérisoire démonstration de force par un parti minoritaire, quasiment déchu et qui ne tient plus que par son allégeance au président renouvelé, ne valait même pas mention tant il était pathétique. Répondre à ces étalages bon marché, c’est encore mordre à l’hameçon des pêcheurs en eaux troubles. Visiblement incapable d’imaginer de nouveaux maléfices, la malveillance réchauffe sa soupe rancie dans les mêmes vieilles marmites et compte sur les naïfs pour y plonger la tête la première.

Tout en bas de la pyramide, les obscurs, les invisibles : ces travailleurs étrangers tombés là par malchance, doublement prisonniers de la loi honteuse de la kafala et de l’effondrement du pays. La plupart d’entre eux sont sous le radar des aides. Non répertoriés, ils ne savent ni comment se nourrir et se soigner ni où loger. Cette marchandise humaine, c’est nous, Libanais, qu’elle déshumanise. Ne laissons pas, à nos malheurs, s’ajouter la haine et l’indifférence. Assiégé par l’adversité, on ne peut que s’échapper par le haut. Élevons-nous.

*Le prénom a été changé.


Combien sommes-nous dans ce cul-de-sac, qu’espérons-nous, que voulons-nous ? En haut de la pyramide, des irresponsables empesés dans leurs propres agendas politiques et électoraux, génétiquement incapables de faire passer l’intérêt du peuple avant leurs intérêts personnels qu’ils appellent « souverains ». Savent-ils seulement de quoi est faite la souffrance des gens?...

commentaires (2)

"Pas un qui n’ait dans sa généalogie quelque ancêtre chassé de quelque part et dont les gênes ne se hérissent à l’idée que cela puisse recommencer." Oui! C'est très gênant pour les ancêtres, quand leurs "gênes" se hérissent...

Georges MELKI

13 h 30, le 31 mai 2021

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Commentaires (2)

  • "Pas un qui n’ait dans sa généalogie quelque ancêtre chassé de quelque part et dont les gênes ne se hérissent à l’idée que cela puisse recommencer." Oui! C'est très gênant pour les ancêtres, quand leurs "gênes" se hérissent...

    Georges MELKI

    13 h 30, le 31 mai 2021

  • La solution serait que le pouvoir libanais facilite le retour de cette main d’œuvre chez elle sans amande pour encourager tous ces employés sans travail à quitter le pays anéanti qui ne peut plus subvenir à leurs besoins. Ce qui m’inquiète c’est plutôt le cas des employés qui continuent à travailler sans salaire pour éviter de se retrouver dans la rue contre un lit et des restes pour manger et on le fait travailler 16/24h. L’esclavage moderne était pratiqué par quelques familles libanaises avant même la crise économique et on simule maintenant l’empathie et l’étonnement face à tant de miséreux venus au pays pour améliorer leur vie et celle de leurs familles, alors je n’ose même pas imaginé le sort de quelques uns. Il faut leur permettre de retourner chez eux sans aucune condition. Quant aux syriens leurs gouvernants les préfèrent loin de chez eux quand ils sont pauvres et au pays s’ils peuvent continuer à toucher de l’argent des pays étrangers mais participent en silence et sans bruit à la construction du pays sans rien demander en retour. Comme avant la guerre.

    Sissi zayyat

    21 h 24, le 27 mai 2021

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