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Moyen-Orient - Éclairage

Quand Téhéran « gagne » sur les deux tableaux

La guerre israélienne contre l’enclave de Gaza permet à la République islamique d’exploiter son rôle de figure de proue de la lutte contre l’État hébreu, sans que cela n’entrave les négociations indirectes avec Washington.

Quand Téhéran « gagne » sur les deux tableaux

Le chef du corps des gardiens de la révolution iranienne, Hossein Salami, prononçant un discours lors d’une marche condamnant les bombardements israéliens en cours sur la bande de Gaza, sur la place Palestine de Téhéran, le 19 mai 2021. Photo AFP

À première vue, Téhéran a de quoi se réjouir. La guerre israélienne contre l’enclave palestinienne de Gaza lui permet d’exploiter le discours qu’il maîtrise le plus habilement, celui de la lutte contre « l’axe américano-sioniste ». Le commandant des gardiens de la révolution iranienne, le général Hossein Salami, s’est exprimé de manière explicite à ce sujet mercredi, au cours d’un rassemblement propalestinien sur la place Imam Hossein à Téhéran. « Aujourd’hui, nous sommes témoins de la naissance d’une nouvelle Palestine... combattant avec des missiles, » a-t-il déclaré devant la foule, avant d’ajouter : « Un nouvel Israël émerge également, qui est brisé, frustré, abattu, qui a perdu confiance en lui. »

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La rhétorique est d’autant plus emblématique que la démonstration de force – du point de vue de Téhéran – dont a fait preuve le Hamas qui contrôle la bande de Gaza, et dans une bien moindre mesure le Jihad islamique, en lançant des milliers de roquettes sur Israël même depuis le 10 mai, prenant ce dernier au dépourvu, est en grande partie à mettre sur le compte des fonds, du savoir-faire et de l’expertise de l’Iran. Après une période de froid entre la République islamique et le Hamas dans le sillage du soulèvement syrien et de sa transformation en guerre civile, les relations entre Téhéran et le mouvement de résistance islamique se sont améliorées tant et si bien que le guide suprême de la révolution iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei, avait déclaré publiquement il y a un an « que le seul problème des combattants palestiniens était leur manque d’accès aux armes. Avec la direction et l’assistance divines, nous avons planifié, l’équilibre des pouvoirs a été transformé en Palestine, et aujourd’hui la bande de Gaza peut résister à l’agression de l’ennemi sioniste et le vaincre ».

La séquence politique et militaire qui s’est ouverte au cours du mois de ramadan à partir de Jérusalem avec, entre autres, la menace d’expulsion de leurs foyers de 28 familles palestiniennes dans le quartier de Cheikh Jarrah dans la partie orientale de la ville, la répression policière contre les fidèles pour leur entraver l’accès à la porte de Damas, la mobilisation des Palestiniens en Cisjordanie et à l’intérieur d’Israël et la guerre menée par l’État hébreu contre Gaza, a mis dans l’embarras les nouveaux partenaires arabes d’Israël, ceux qui avaient normalisé leurs relations au nom de la lutte contre l’Iran et les milices qui lui sont affiliées dans la région. Une parenthèse jubilatoire – mais momentanée – pour la République islamique qui peut opposer sa « résistance » aux « compromissions » de ses adversaires dans le Golfe.

Les déclarations de Hossein Salami mercredi s’inscrivent dans cette continuité et interviennent alors que le même jour, à Vienne, les négociateurs sur le nucléaire iranien ont conclu une nouvelle session de pourparlers visant à dessiner un accord entre l’Iran et les États-Unis dans l’esprit du plan d’action global commun (ou JCPOA) qui avait été signé en 2015 sous le mandat de Barack Obama, permettant de restreindre sévèrement les activités nucléaires de Téhéran en échange d’un allégement des sanctions économiques. En 2018, le président Donald Trump s’était cependant retiré de manière unilatérale de cet accord, entraînant la mise en œuvre d’une pression maximale contre la République islamique, qui en réaction s’est défait d’une large partie de ses engagements. L’actuel locataire de la Maison-Blanche, Joe Biden, avait fait au cours de sa campagne électorale du retour au deal l’une de ses priorités, mais s’était vu confronté à une levée de boucliers venant des faucons américains se faisant l’écho des inquiétudes israéliennes, mais aussi saoudiennes, relatives au programme balistique et aux activités régionales iraniennes. Deux points qu’ils souhaitent être pris en compte dans l’accord final et qui n’avaient pas été abordés en 2015. Deux points qui constituent en revanche une ligne rouge pour Téhéran, à plus forte raison qu’il considère avoir déjà été lésé une première fois par les manœuvres de l’administration Trump.

Doublement couronnée

Alors que ces éléments de friction avaient fait craindre la possibilité de négociations mort-nées, plusieurs signes récents témoignent au contraire d’une dynamique inverse. « Je suis convaincu qu’il y aura un accord final. Je pense que nous sommes sur la bonne voie et nous obtiendrons un accord », a déclaré mercredi Enrique Mora, qui coordonne pour l’Union européenne les discussions indirectes entre l’Iran et les États-Unis. Même son de cloche auprès du président iranien Hassan Rohani, qui a commenté la récente session au cours d’une allocution télévisée en des termes encourageants. « Nous avons franchi de grandes étapes », a-t-il dit, assurant des négociations victorieuses pour la « nation ».

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Du côté de Washington, le ton est moins enthousiaste mais reste cordial. « Les deux dernières sessions de pourparlers ont aidé à se cristalliser sur les choix qui doivent être faits aussi bien par l’Iran que par les États-Unis pour un retour mutuel au respect du JCPOA », a ainsi déclaré Jalina Porter, l’une des porte-parole du département d’État.

La prochaine réunion entre les principales parties prenantes à l’accord, dont Moscou et Pékin, aura lieu en début de semaine prochaine dans la capitale autrichienne. Entre-temps, l’Iran a repris hier ses pourparlers avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) afin de discuter du maintien de la surveillance des installations nucléaires iraniennes et de garantir ainsi la poursuite des négociations. Pour Paris, Londres et Berlin, les trois États européens qui endossent actuellement à Vienne le costume d’intermédiaire entre Washington et Téhéran, « l’accès de l’agence est évidemment essentiel » dans la réussite des efforts « pour rétablir le plan d’action global commun ».

Sur la forme, la stratégie de l’Iran apparaît à l’heure actuelle doublement couronnée de succès, bénéficiant d’un contexte palestinien qui lui donne l’opportunité de manier à tout va une rhétorique martiale tout en se rapprochant d’un deal diplomatique avec l’allié le plus proche de l’État hébreu. Mais l’euphorie pourrait être de courte durée. D’abord, même si le Hamas a pu démontrer des capacités militaires insoupçonnées, le rapport de forces reste largement en faveur d’Israël avec des conséquences terribles pour la population gazaouie. Le ministère palestinien de la Santé à Gaza a annoncé hier que plus de 230 personnes ont été tuées – parmi lesquelles 65 enfants – et plus de 1 710 autres blessées. Une liste qui ne cesse de s’allonger. Si, par ailleurs, la situation actuelle dans les territoires occupés et à l’intérieur d’Israël peut ralentir les élans de l’Arabie saoudite en vue d’une éventuelle normalisation future de ses relations avec l’État hébreu, la priorité du royaume wahhabite reste la lutte contre son ennemi juré iranien. Et même si Washington semble tenir tête à Riyad et à Israël en poursuivant depuis avril des pourparlers indirects avec la République islamique, il reste le principal protecteur du second, au point que l’administration Biden a approuvé une vente d’armes pour 735 millions de dollars, en pleine guerre à Gaza.


À première vue, Téhéran a de quoi se réjouir. La guerre israélienne contre l’enclave palestinienne de Gaza lui permet d’exploiter le discours qu’il maîtrise le plus habilement, celui de la lutte contre « l’axe américano-sioniste ». Le commandant des gardiens de la révolution iranienne, le général Hossein Salami, s’est exprimé de manière explicite à ce sujet...

commentaires (3)

Quelle gifle pour les Émirats après avoir reconnu Israel et les pourparlers entre l'Arabie et l'Iran ???

Eleni Caridopoulou

19 h 18, le 22 mai 2021

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Commentaires (3)

  • Quelle gifle pour les Émirats après avoir reconnu Israel et les pourparlers entre l'Arabie et l'Iran ???

    Eleni Caridopoulou

    19 h 18, le 22 mai 2021

  • Votre analyse est bien équilibrée et bien argumentée et je vous en remercie pour la qualité de votre analyse. J'attire votre attention sur le fait que l'Arabie Saoudite a bien pris également le virage d'une négociation avec l'Iran. En cas de succès de ces négociations, on se rapproche d'un triple couronnement et Israël sera amené à assouplir sa position guerrière vers une solution plus diplomatique pour désamorcer une dégradation terrible de son image dans le monde occidental.

    SAFA Alain

    22 h 51, le 21 mai 2021

  • Il y a une place Palestine à Téhéran, j'espère qu'il n'y a pas une place Liban ! En revanche une place Hezbollah, ce serait naturel. Cela dit, ces barbus perses se disent figures de proue de la lutte contre l’État hébreu alors qu'ils ne sont même pas foutus d'attaquer directement mais d'avancer lâchement leurs pions (comme leurs mercenaires chez nous) qui leur servent de chair à canon. L'Iran s'en tape des Palestiniens, des Arabes et d'Israël, elle n'agit que dans l'objectif de voir s'alléger les sanctions économiques qui étouffent la population, quitte à jouer double et triple jeu. Mais bon, il faut bien continuer à manipuler les troupes sur place en baragouinant, à plus de 1.500 kms de là, que la victoire est divine (bien sûr après la destruction de Gaza, comme la victoire divine de 2006 après la destruction du Liban).

    Robert Malek

    21 h 26, le 21 mai 2021

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