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Lifestyle - Photo-roman

« Je fais en même temps le deuil de deux pays »

L’histoire d’une housse à motifs de roses, précieux et seul survivant de l’enfance d’une femme exilée de Palestine en 1948...
« Je fais en même temps le deuil de deux pays »

Photo Huda Baroudi

Ce sont quelques mètres d’un très vieux tissu, un tissu à ce point usé et délavé qu’elle se demandait d’année en année comment il tenait encore sans s’effriter. Quelques mètres seulement d’une housse en coton anglais brodée de roses, sans aucune valeur matérielle, mais qui à ses yeux avait le pouvoir de faire remonter le temps. Cette vieille housse, au début de chaque mois de mai, lorsque le fond du vent, s’adoucissant un peu, augurait le printemps, elle la ressortait du grenier, après avoir parsemé des boulettes de naphtaline le long des tapis enveloppés dans du papier journal. Et à chaque fois, immanquablement, elle se rendait compte que ladite cotonnade avait perdu de ses formes, de sa couleur, et qu’une fois recouvrant le sofa, elle avait l’air d’un vêtement trop grand, de guingois, mais ça avait très peu d’importance pour elle. Pour peu que Rose s’affalait sur ce sofa, noyée dans son motif de roses sauvages, ne serait-ce qu’en pensées, elle retournait en enfance. En Palestine.

Le cambriolage de sa vie

Rose est née et a grandi là-bas, à Haïfa, au nord de ce qu’elle continue encore d’appeler la Palestine, même si depuis belle lurette les abscons stratagèmes des puissants de ce monde en ont décidé autrement. Pour évoquer Israël, par politesse, elle dit « l’occupant » avec cette colère intacte qu’elle a connu trop tôt, à 8 ans, l’été 1948, et dont elle ne s’est jamais remise depuis. Ce jour-là, « maudit jour », répète-elle entre deux bouffées de Gitanes, quand l’armée adverse avait colonisé son quartier et, en tapant du pied, « conseillé » à sa famille d’évacuer la maison « dans les quelques minutes », Rose avait vu, pièce par pièce, l’intégralité de sa vie s’écrouler. Les dernières reliques de son enfance partir en fumée. « J’ai compris, sans qu’on ne me dise rien, que c’était fini. Qu’il fallait, dans les quelques minutes, partir et intégrer l’idée que je ne reviendrai plus jamais ici. D’un coup, j’avais pris cent ans. Ou j’étais morte, je ne sais plus », me confie-t-elle en faisant tomber ses yeux. Sa maman, Laurice, couturière de profession, n’avait eu le temps que de sauver une pièce, cette housse fleurie de roses, son œuvre dont elle était particulièrement fière. Le reste de son travail, ses tableaux en point de croix, ses thobs brodées et ses nappes tissées, ils ont sans doute été pillés ou brûlés. De village en village, de voiture en autobus, de Haïfa à Beyrouth où la famille avait débarqué le lendemain dans la nuit, la housse et sa haie de roses brodées avait été confiée à Rose, qu’elle avait serrée contre son torse tout le long du trajet. Plus tard au Liban, au gré des déménagements, des exils et des voyages de fortune, tout ce lot d’infortunes qu’avait eu pour elle son nouveau pays, Rose s’était toujours débrouillée pour sauver le tissu en question. Et, signale-t-elle, « par miracle, il a même survécu à la double explosion du 4 août. »

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Tout cela pour dire que ces quelques mètres de coton anglais à motifs de roses sans aucune valeur étaient le seul et unique rescapé du cambriolage de sa vie et celui de sa terre natale. Entre les roses fanées aux mains du temps, à force de lavages, Rose se frayait un chemin dérobé vers le jardin de son enfance, à Haïfa, qu’embaumait le parfum des vraies roses, et les mille autres qui émergeaient de la cuisine de sa mère, le café au petit matin, le pain avant le déjeuner, le lait chaud au moment du coucher. Alors, comme dans ce poème de Mahmoud Darwiche, elle était tout d’un coup remplie par la nostalgie du café de sa mère, du pain de sa mère, des caresses de sa mère. « Nostalgique de cette terre qui est encore là, mais qui n’existe plus », ajoute-t-elle en déchiffrant la mer du regard, à l’affût de ce morceau de terre.

La douceur des printemps

Mais au début de chaque mois de mai, donc, quand ce sentiment revient la prendre par les tripes et le cœur, Rose refuse de se laisser aller à cette encombrante nostalgie. Elle se lève, sort sur son balcon, et à chaque fois, le printemps à Beyrouth lui est un baume sur cette blessure qui est la sienne et qu’elle appelle la Palestine. Accoudée sur la balustrade, elle regarde la voisine d’en face se plier au même rituel saisonnier, comme elle, les boulettes de naphtaline dispersées sur les tapis, les tapis enroulés dans du papier journal, des housses sans histoires enveloppant les sofas. Elle regarde le voisin d’en face, juste en dessus, dans son sempiternel marcel, son short de sport rehaussé jusqu’à la poitrine, les orteils en éventail, à attendre le résultat du loto en épluchant nerveusement des petits pois et des fèves vertes. Elle regarde le gigantesque jacaranda de la rue Gouraud souffler ses flocons mauves le long du trottoir où fleurissent les bars bruyants au coucher, leurs tintements de verres mêlés aux éclats de rires qui grimpent jusqu’à elle. Elle sourit. Sur sa peau, la lumière rose dorée du soleil de chez nous. Dans ses narines, le parfum bouffi des gardénias, la tendresse du jasmin, le piquant de la fleur d’oranger. À la même heure, ses deux copines traversent la rue, main dans la main, de peur de trébucher sur les crottes de chiens, avec leurs portefeuilles sous l’aisselle. Rose les invite à la rejoindre. Elles passeront la soirée autour d’une partie de cartes rythmée par le ronronnement d’un vieux ventilateur et, à nouveau, le rire des clients des bars en dessous. Rose sourira à nouveau. Le printemps de Beyrouth l’aura consolée.

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Sauf que cette année, lorsque je suis monté chez Rose, que les tapis étaient rangés et la housse fleurie posée sur le sofa, je lui ai découvert une tristesse que je ne lui connaissais pas. Seule, devant son téléviseur, elle regardait le reste de sa Palestine, pièce par pièce à nouveau atomisée par la monstruosité israélienne. Son enfance se rejouait devant elle, avec la même violence, la même injustice, la même incompréhension, la même impuissance, sans qu’elle ne puisse rien y faire. Les bars en dessous fermés, un silence avait avalé la pièce une fois le courant coupé, sur les coups de 18 heures. « Cette année, c’est tellement plus dur. Je fais en même temps le deuil de deux pays. » Il faisait très chaud. Et à défaut d’électricité, et donc de ventilateur, nous sommes sortis sur le balcon pour que Rose prenne un peu d’air. Là, sous nos yeux, alors qu’on ne s’y attendait pas, le jacaranda déversait son lot de mauve le long de la rue Gouraud. Les gardénias, le jasmin, la fleur d’oranger, dans nos narines. Et par miracle, dans cette lumière rose dorée de chez nous, au milieu de cet inouï printemps beyrouthin que vous ne nous prendrez jamais, Rose avait souri.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Ce sont quelques mètres d’un très vieux tissu, un tissu à ce point usé et délavé qu’elle se demandait d’année en année comment il tenait encore sans s’effriter. Quelques mètres seulement d’une housse en coton anglais brodée de roses, sans aucune valeur matérielle, mais qui à ses yeux avait le pouvoir de faire remonter le temps. Cette vieille housse, au début de chaque mois...

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Merci pour ce beau texte et longue vie à Rose!

Politiquement incorrect(e)

11 h 48, le 17 mai 2021

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Commentaires (1)

  • Merci pour ce beau texte et longue vie à Rose!

    Politiquement incorrect(e)

    11 h 48, le 17 mai 2021

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