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Moyen-Orient - Entretien express

« Les évènements du week-end sont le point culminant des tensions au sein de la famille royale jordanienne »

La chercheuse au Brookings Doha Center Yasmina Abouzzohour analyse pour L’Orient-Le Jour les enjeux de la vague d’arrestations pour « raisons de sécurité » de proches de la famille royale jordanienne par les autorités du royaume, samedi.

« Les évènements du week-end sont le point culminant des tensions au sein de la famille royale jordanienne »

Des Jordaniens lisent le journal, le 4 avril 2021 à Amman, au lendemain d'une vague d'arrestations pour « raisons de sécurité » de proches de la famille royale jordanienne par les autorités du royaume. AFP / Khalil MAZRAAWI

Samedi, les autorités jordaniennes ont procédé à l'arrestation de près d’une vingtaine de personnes, parmi lesquelles des personnalités de haut rang à l’instar de Bassem Awadallah, ancien conseiller du roi Abdallah II, et Charif Hassan Ben Zaïd, membre de la famille royale, selon l’agence de presse jordanienne Petra. L'ancien prince héritier et demi-frère du roi, le prince Hamza, a également annoncé samedi avoir été « assigné à résidence » dans son palais d'Amman, après avoir été accusé par l'armée d'activités contre « la sécurité du royaume ». Yasmina Abouzzohour, chercheuse au Brookings Doha Center, décrypte pour L’Orient-Le Jour les enjeux de ces événements.

Les personnes arrêtées samedi ont été accusées d'avoir collaboré avec une puissance étrangère pour « porter atteinte à la sécurité » de la Jordanie, a indiqué dimanche le vice-Premier ministre, Aymane Safadi, lors d'une conférence de presse, sans préciser de quelle puissance étrangère il s'agissait. Samedi, l'armée avait évoqué des activités contre « la sécurité du royaume ». Ces accusations sont-elles fondées selon vos informations ?

Nous ne savons pas encore si ce qui s'est passé samedi était un coup d'État déjoué ou non. Plusieurs médias l’ont qualifié de coup d’Etat bien que des sources jordaniennes (y compris au sein des médias pro-régime et des responsables militaires) l'ont qualifié de menace pour la sécurité. Dimanche après-midi, Ayman Safadi (ministre jordanien des Affaires étrangères et vice-Premier ministre) a déclaré lors d’une conférence de presse que l’ancien prince héritier était de connivence avec des parties étrangères et des responsables locaux pour prendre des mesures qui nuiraient à la sécurité de la Jordanie. Selon le vice-Premier ministre, cela a été découvert après que les autorités ont intercepté des communications entre le prince et des parties étrangères. Le ministre a qualifié l'affaire de « complot » et a déclaré que le roi Abdallah II, après avoir examiné le rapport de sécurité, avait décidé d'approcher son frère avant de prendre de nouvelles mesures. Cependant, il peut être considéré comme étrange que le ministre n'ait pas fourni de détails sur les parties étrangères et locales mentionnées, les activités prévues, si des factions militaires étaient impliquées ou pas, etc.

En outre, si l'armée jordanienne a confirmé samedi qu'il y avait effectivement une menace après que des sources médiatiques ont déclaré pour la première fois que l'ancien prince héritier avait été assigné à résidence, elle n’a pas parlé de coup d'État. Le général de division en chef de l'armée, Yousef Huneiti, a déclaré que le prince n'était pas en état d'arrestation mais qu'une enquête était en cours et qu'il lui avait été demandé de cesser tout mouvement ou activité qui pourraient être utilisés pour viser la stabilité du royaume hachémite.

Aymane Safadi a évoqué des activités en lien avec des puissances étrangères. A quelles puissances les autorités jordaniennes pourraient-elles penser ?

Les autorités ont préféré utiliser le terme de « parties étrangères ». Nous ne pouvons pas savoir à ce stade à quels groupes elles se réfèrent. Le ministre des Affaires étrangères a révélé que les services de renseignement jordaniens avaient intercepté des appels téléphoniques entre le prince Hamza et des parties étrangères indiquant qu'ils passaient de la conception à la mise en œuvre d'un plan. De manière significative, Bassem Awadallah et Charif Hassan Ben Zaïd ont été arrêtés dans le cadre du complot. Tous deux ont la double nationalité jordanienne et saoudienne. Awadallah a des liens étroits avec plusieurs États du Golfe, notamment avec l'Arabie saoudite. L’Arabie Saoudite a été le premier pays à déclarer son soutien au roi Abdallah II après que les événements ont été rendus publics. Selon Safadi, Awadallah se serait employé à préparer un plan pour permettre à la princesse Basmah Bani Ahmad, l’épouse du prince Hamza, de fuir. Certains médias, citant de hauts fonctionnaires jordaniens, avancent qu'il y a peut-être eu une implication de l'Arabie saoudite et d'Abou Dhabi. Cependant, aucune preuve n'a été fournie à l'appui de cette affirmation, et les autorités jordaniennes elles-mêmes n'y ont pas fait allusion.

Dans une vidéo transmise à la BBC par son avocat, le prince Hamza nie avoir participé à un complot et accuse le royaume de « corruption » et d’« incompétence ». Pourquoi le prince Hamza a t-il été pris pour cible par les autorités de son pays et quelles conséquences ses accusations ont-elles sur l’image du royaume ?

Si le prince (qui est le demi-frère du roi actuel) n’était pas impliqué dans le complot, les récents événements pourraient être analysés comme une tentative du régime de prévenir un coup d’État. En d'autres termes, les autorités pourraient tenter de neutraliser l'ancien prince héritier pour s'assurer qu'il ne pourra pas prendre le pouvoir plus tard. Le prince Hamza peut être considéré comme une menace pour le roi étant donné qu'il a souvent critiqué la façon dont les choses se passent en Jordanie. Il était, par exemple, très critique à l'égard de la loi relative à l'impôt sur le revenu en 2018 (très controversé, le projet de loi initial, qui avait pour but d’élargir le champ d’imposition aux individus et aux petits commerces, avait été à l’origine de manifestations populaires dans le royaume obligeant le Premier ministre à démissionner. NDLR).

Cela peut aussi avoir quelque chose à voir avec des problèmes et des questions de succession passés. Hamza a été nommé prince héritier par le roi Abdallah II lors de l’accession de ce dernier au trône en 1999, conformément aux vœux du défunt roi Hussein. Cependant, le titre a été révoqué en 2004 et donné plus tard au fils aîné du roi Abdallah II en 2009. Ce faisant, le monarque a consolidé son pouvoir et fait passer le principe de succession de dynastique à personnaliste.

Ces événements pourraient être considérés comme le point culminant des tensions existantes au sein de la famille royale et du régime. Cela peut surprendre certains que le prince Hamza n'ait pas mentionné son demi-frère dans les vidéos qu'il a transmises à la BBC samedi, ou que le roi Abdallah ait d'abord traité avec le prince par l'intermédiaire de responsables militaires.

Quant à l’image du royaume, cet épisode a clairement montré que le monarque jordanien bénéficie d'un soutien important à l'étranger. A la suite des événements de samedi, de nombreuses puissances étrangères ont soutenu le roi, lui déclarant leur plein soutien. Il s'agit notamment de Bahreïn, de l'Égypte, du Koweït, du Qatar, de l'Irak, du Liban, de la Palestine, du Maroc, du Yémen, de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et des États-Unis. Des organisations comme le Conseil de coopération du Golfe et la Ligue arabe ont fait de même. Les responsables iraniens et turcs ont également souligné l’importance de la stabilité de la Jordanie pour la région.

Cependant, une menace pour la sécurité à ce niveau peut également soulever des questions sur la stabilité du régime, ce qui a longtemps été débattu dans les cercles politiques occidentaux. Enfin, si l’événement de samedi et les arrestations qui ont suivi sont considérés comme un autre exemple de la répression du régime contre les voix critiques, cela pourrait nuire à l’image du roi dans certains cercles nationaux.


Samedi, les autorités jordaniennes ont procédé à l'arrestation de près d’une vingtaine de personnes, parmi lesquelles des personnalités de haut rang à l’instar de Bassem Awadallah, ancien conseiller du roi Abdallah II, et Charif Hassan Ben Zaïd, membre de la famille royale, selon l’agence de presse jordanienne Petra. L'ancien prince héritier et demi-frère du roi, le prince Hamza,...

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