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Nos Lecteurs ont la Parole

Un jour peut-être... Un jour, il le sera

Désolée, maman, je n’ai pas pu. Je n’ai pas été à la hauteur de ce fardeau. Ce pays si petit ne me contient plus. Il ne reflète ni mes rêves ni mes envies. Je vous remercie de m’avoir armée d’un diplôme afin de pouvoir voler de mes propres ailes. Hélas, je l’ai obtenu dans un pays où l’ignorance politique nous engloutit. Ils accomplissent leurs rêves au détriment des nôtres. Nos rêves ? Ils les ont piétinés pour bâtir leurs empires. Ne nous obligez pas à rester dans un pays qui nous empêche de voler et d’atteindre les plus hauts sommets. Les années passent et le temps est assassin. Je ne veux pas arriver à ce jour où je regarderai vers l’arrière et regretterai de m’être accrochée. Mes mains sont ensanglantées à force de m’attacher à cette dure réalité ; il est temps de lâcher prise, de se libérer. Maman, ils ne sont pas à eux seuls fautifs. Nous le sommes aussi. On est enfermé dans ce cercle vicieux, sans début ni fin. Un cercle que nous seuls pouvons briser en créant le changement tant attendu aux élections. Un changement dans l’impasse et censuré par des personnes qui s’accrochent toujours à leur parti politique. Mais pourquoi les excuser, eux qui nous ont ensevelis vivants ? La confiance se gagne lorsque les promesses se tiennent. Hélas, leurs promesses ne sont que des mots en l’air, bâties sur le sable et refoulées par l’écho.

Maman, où est cette liberté de penser dont tu me faisais l’éloge ? Tu me disais : demain sera meilleur, mais quand demain ? À 40 ans? Après avoir passé toute une vie à les écouter en train de brasser de l’air? Où sont les hommes ? Les vrais hommes de l’indépendance qui ont une fois cru en un Liban et se sont battus pour lui ? Que diraient ces hommes en voyant des garnements en train de nous gouverner ? Oui, des enfants gâtés et capricieux qui détruisent tout s’ils n’arrivent pas à leurs fins. Qui peut croire qu’il y a 30 ans, la chanteuse Dalida donnait des prestations au Liban ? Que penserait-elle maintenant de ce Loubnan avec qui elle entretenait une certaine complicité ? Que dirait-elle si elle pouvait revenir et voir le pays ? Je suis certaine qu’elle chantera leurs louanges : « Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots », des mots à n’en plus finir. Ce n’est pas facile de voir les économies de toute une vie évaporées par cette politique foireuse et la monopolisation du marché par les commerçants. Au XXIe siècle, être témoin de cette médiocrité, c’est trop demander d’une jeunesse brisée. C’est ça le Liban tant convoité ? Un pays où l’égoïsme est prédominant et le capharnaüm est notre nouveau mode de vie ; où la sincérité est liée à l’idiotie et la sagesse est une mascarade ? C’est ça la vie que tu nous traçais maman? Une vie où on envie le mort de s’être débarrassé de cette calamité qui nous pèse tant? Au moins, eux marchent sur une terre clarifiée, alors que nous, nous sommes dans le néant. Ce néant où les politiciens, les directeurs de banque et les commerçants se sont unis afin de nous anéantir. Chacun dans son domaine. Nous sommes le seul peuple à ne pas avoir paniqué face au Covid, puisque cela fait 30 ans que nous nous battons contre ses variants. Des variants enracinés depuis des générations et qui nécessitent un changement radical pour pouvoir respirer à nouveau. Une nouvelle ère devrait s’infiltrer dès notre plus jeune âge. Éduquer les enfants à être ce changement qu’ils désirent voir naître dans ce pays ; à semer la bonté afin de récolter la paix. À être confiants et percevoir leurs limites tout en assumant les différences. Il faudrait souligner l’importance de l’éducation civique qui nous apprend à devenir des membres actifs dans la société. Respecter et accepter nos différends sans juger, puisque cette différence crée notre unicité. Apprendre à bousculer nos barrières émotionnelles, à se bousculer soi-même et surtout à se construire une identité personnelle qui évolue en fonction des changements survenus. Il faudra aussi les pousser à garder espoir en Dieu, aussi minime soit-il, qu’un jour, peut-être, on brisera les chaînes qui nous accablent. Parmi les 12 disciples du Christ, il y a eu un Judas, épris par la richesse aveuglante. Malheureusement, nous avons délaissé tout un pays entre les mains de 128 Judas qui n’ont fait que signer des pactes qui les élevaient dans le rang de la richesse, mais les noyaient dans la médiocrité.

Ce nouveau laisser-aller a abouti à une génération de fainéants, égoïstes et intolérants qui trouvent dans l’humiliation un nouveau plaisir. Un regard un peu sévère qui creuse le fossé générationnel, surtout avec la propagation rapide des réseaux sociaux, où l’éthique est mise en veille et l’atteinte à la vie privée vivement acclamée. Par quoi devrions-nous commencer ? Je dirais par une rééducation civique afin de réinculquer les bases essentielles, hélas disparues, pour s’unir un fois pour toutes main dans la main et regarder ensemble dans la même direction pour reconstruire un pays en voie de disparition. Nous sommes les seuls à pouvoir sauver ce qui reste de ce Liban. Hélas, nous sommes une jeunesse à bout de souffle, suffoquant dans le chômage, aux portes de l’immigration, à la recherche d’un niveau de vie respectable dans un pays où la vie est chère et les droits sont respectés. Je termine par la phrase de Gibran : « Vous avez votre Liban et j’ai le mien. » C’est le cœur lourd que je leur garde leur Liban, le Liban qu’ils ont déchiqueté en plusieurs facettes pour qu’il les contienne et qu’ils puissent le contrôler, et je prends mon Liban, le Liban des Cèdres, la Suisse de l’Orient. Vivre au Liban, c’est y vivre dans l’espoir de le quitter. Quitter le Liban se fait accompagner de promesses et d’espoirs, si minimes soient-ils, qu’un jour, on reviendra déposer nos valises et considérer ce pays comme notre nid douillet, notre point de confort. D’ici là, ce ne sera qu’un au revoir.


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Désolée, maman, je n’ai pas pu. Je n’ai pas été à la hauteur de ce fardeau. Ce pays si petit ne me contient plus. Il ne reflète ni mes rêves ni mes envies. Je vous remercie de m’avoir armée d’un diplôme afin de pouvoir voler de mes propres ailes. Hélas, je l’ai obtenu dans un pays où l’ignorance politique nous engloutit. Ils accomplissent leurs rêves au détriment des...

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