Ils posent sur la table de jeu les économies et les vivres de tout un peuple. Le pari ne fait que monter, comme leur appât du gain. Ils se dévisagent, subrepticement, palpent de leurs doigts avides les cartes qu’ils détiennent. Certaines faces s’assombrissent, mais personne ne quitte le jeu. La martingale est infiltrée dans l’être et le faire de chacun d’eux. Parfois, ils hésitent, mais personne ne se laisse duper. La victoire est promise quoique la rançon soit horripilante. Qu’importe ! Si les pertes seront taxées puis indexées sur le compte de crédules investisseurs dans le système financier. Nous jouons et vous perdez, scande la rengaine mémorisée par les joueurs.
Sur un écran, s’affichent les sommes faramineuses risquées par les chefs des clans, des tribus, des confessions, des partis et des communautés. Jour pour jour, le jeu est mené inlassablement, qu’il vente ou neige, jour pour jour, les spéculations s’intensifient et décroissent la possibilité de minorer les risques. Les anciens joueurs sont attablés comme convenu, de nouveaux les rejoignent. Leur initiation au jeu, la maîtrise de l’esquive ainsi que la tactique du déni de réalité leur sont viscéralement transmises par leurs prédécesseurs. Durant des années, ils se sont évertués à analyser leur jeu, le décriant au moment où ils étaient écartés de la table de jeu. La connivence règne, la convivialité bourgeonne.
L’imparable, l’inconcevable et le fatidique tour arrive. L’irréparable advient et l’autorité des joueurs est mise à l’épreuve. Les comptes, toutefois, sont doubles. Sur un carnet, les joueurs flegmatiques avaient noté leurs gains mais, sur l’écran, les pertes laissent présager du cataclysme. La banque retire son épingle du jeu. Médiatiquement, les joueurs vitupèrent, dénoncent l’inertie du banquier, d’autres s’en prennent aux autres joueurs qui ont abusé de la confiance de ceux qui leur avait délégué leur argent, leurs investissements, leur avenir et leurs familles. Économiquement, le prix de l’inflation se déteint sur les prix. Ceux qui, à défaut de pouvoir émigrer, nourrissent des rêves de dédommagement, se consument dans une attente fastidieuse, mais bien dévastatrice. Financièrement, le banquier lance un appel de patriotisme et de solidarité aux victimes de l’escroquerie et du banditisme. Que les pertes soient assumées par les ignorants de Ponzi, nul n’est censé ignorer l’histoire.
Le retour à la monnaie nationale, dévaluée, ternie, morcelée et ridiculisée paraît souhaitable, voire inéluctable. C’est en monnaie de singe que vous serez payés, nous jouons et vous perdez. Idéologiquement, la lutte contre l’ennemi s’envenime en discours tonitruants et en menaces grandioses. Les chefs d’État assistent, éberlués, au grotesque des joueurs affichant urbi et orbi leur refus de toute ingérence étrangère dans les affaires du jeu. Atteinte à l’indépendance, à la légitimité et aux valeurs sacro-saintes de la souveraineté ! Ils exceptent leurs amis ou les amis de leurs amis qui, eux, peuvent leur porter secours, sauf que leurs supposés alliés sont conspués par d’autres joueurs. Entre-temps, les attentats, les assassinats et la délinquance culminent. Cependant, dans leur for intérieur, les joueurs comme la banque savent bien que les règles du jeu ont été strictement respectées. Ils ont triché avec le hasard, la faillite n’est qu’un aléa, un simple retour de manivelle : les débiteurs auront leurs comptes, leur monnaie scripturale et leurs déboires… ils s’accommoderont toutefois de la perte… par leur ingénieuse faculté d’adaptation ! Nous jouons et vous perdez, renchérit le manuscrit d’histoire amputé de sa mémoire.
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