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Lifestyle - Photo-roman

« Pour la première fois de ma vie, je me sens en danger à Beyrouth »

Les Libanais découvrent aujourd’hui, comme une gifle, un sentiment d’insécurité, avec l’impression que chaque journée est une bataille. Sauf que cette fois, leur ennemi n’a pas de corps...

« Pour la première fois de ma vie, je me sens en danger à Beyrouth »

Les changeurs des rues de Beyrouth en 1966. Photo tirée du compte Instagram @oldbeiruthlebanon

Elle ne sort plus depuis quelque temps. Ou sinon très peu, « pour le strict minimum». Faire les courses, chercher à manger, rendre visite à sa mère, aller à la chasse d’un médicament, la banque dont elle finit une fois sur deux par abandonner l’idée en chemin, et de temps en temps le coiffeur, « juste pour conserver le moral ». Et parfois, quand quelque chose lui écrase le thorax, sortir prendre de l’air et du soleil, mais jamais très loin, « seulement dans mon quartier ». Même aller poser sa tête sur l’épaule d’un ami, trouver de quoi converser ou déchiffrer le silence, tout ce programme lui semble trop laborieux aujourd’hui. « Et puis la pandémie, et puis pour aller où en tous cas ? » En écoutant J. me raconter cela, j’ai d’abord pensé qu’un peu comme tous les Libanais en ce moment, elle était un peu down, pour ne pas dire complètement déprimée, mais qu’elle se trouvait de faux prétextes pour éviter de me contaminer avec son humeur. Ce n’était pas ça. Dès qu’elle s’est rendu compte de l’heure qu’il était, de l’obscurité qu’il faisait, elle a bondi du canapé, soigneusement rangé son portable dans la poche intérieure de son blouson, puis elle m’a demandé de la raccompagner. « Je te dérange mais, pour la première fois de ma vie, je me sens en danger à Beyrouth. J’ai peur. Une peur bizarre, nouvelle. »

L’ennemi sans corps

Cette peur-là dont J. m’a parlé, et plus précisément cette impression d’insécurité, nous les découvrons collectivement aujourd’hui sous les bons auspices d’un ministre de l’Intérieur qui avouait lui-même au détour d’un entretien, avec l’air de ne rien pouvoir y faire, que « la situation sécuritaire est en chute en libre ». Ce sentiment est d’autant plus déroutant qu’il vient s’installer dans une ville où, pour des raisons qui m’échappent encore, l’on s’est toujours sentis infiniment protégés. Sauf que là, tout d’un coup, dans cette ville qui ressemblait pourtant à une grande famille, on éprouve désormais un étrange malaise. Peur de qui, de quoi ? Personne ne le sait. D’ailleurs, lorsque J. m’a finalement avoué qu’elle évitait d’aller retirer de l’argent toute seule, qu’elle ne portrait plus rien de trop ostentatoire, qu’elle se serrait les fesses et son sac au moindre passage d’une mobylette, qu’elle avait pour nouveau réflexe de constamment regarder par-dessus son épaule, elle avait du mal à expliquer ces gestes. « Pendant la guerre, je savais ce que je craignais. On avait fini par apprendre par cœur l’horaire des bombardements, les routes selké et emné que nous dictait une voix mystérieuse à la radio, le bruit que faisait l’obus en décollant et en atterrissant, le chemin vers les abris et celui qui contournait les barrages. On savait au moins qui était contre qui. Là, l’ennemi n’a pas de corps. »

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C’est que chaque matin, le masque vissé sur le visage et le sac serré sous son épaule, J. a l’impression – que nous connaissons tous désormais – qu’elle est sur le point de commencer un jeu d’obstacles consistant à réussir une somme d’épreuves, à contourner des obstacles, puis finir la journée avec toute sa tête. Et à défaut de le trouver, cet ennemi sans corps s’incarne tour à tour : dans son propriétaire, cet homme qui l’a vue grandir mais qui la menace maintenant de la « foutre à la porte » pour une histoire de dollars et lollars; la banquière avec qui elles s’échangeaient des recettes de cuisine, qui avait l’habitude de lui servir un café sur un petit plateau en argent et de l’accompagner jusqu’à sa voiture, mais qui refuse désormais de la recevoir dans son bureau au motif « qu’elle a les mains liées ». Pour peu que J. franchisse le seuil de la banque, c’est à chaque fois une guerre des tranchées qu’elle déclare, « quand tu voulais que je mette mes sous chez vous, tu n’avais pas les mains liées, n’est-ce pas ? Bande de voleurs ! » avant de repartir, sans ses sous et la tête baissée.

La file des changeurs

L’ennemi, c’est aussi le pharmacien chez qui elle laissait pourtant un double de ses clefs, et avec qui elle se bat à présent pour un cacheton de médicament pour la tension artérielle, au prétexte « de devoir traiter tous ses clients de la même manière ». Elle a beau insister, « c’est pour papa, dakhilak », rien à faire ; cet urgentiste qui a été contraint de ne pas admettre son père un soir qu’il se sentait mal, « parce qu’il y a des patients plus urgents ». J., qui n’avait pas manqué un concert de casseroles en hommage au corps hospitalier, aurait pu le tuer. L’ennemi, c’est à présent ce commerçant, cette vendeuse, ce coiffeur, qui doit sans doute profiter de la situation pour mieux l’escroquer. C’est cette inconnue qu’elle a croisée en face d’un rayon de pâtes dont elle avait pris le dernier paquet et avec qui, peut-être, bientôt, elle devra en venir aux mains pour sa part de pâtes, comme dans ces vidéos de supermarchés en débâcle qui lui serrent le cœur. L’ennemi, c’est sans doute cet agent de change au coin de la rue, cet homme douteux qui la toise par-dessus ses lunettes et lui dit : « Je n’ai plus de dollars, au suivant ! » Quand elle se rend chez lui avec une pile de billets à échanger pour la scolarité de sa fille à l’étranger que la banquière, plus tôt, avait refusé de lui transférer. L’ennemi, c’est lui, elle est persuadée. Puis elle se retourne, elle observe les gens alignés derrière elle s’engueuler, et soudain, tout remonte à la surface. Lui revient l’image de son père, trente ans plus tôt, debout dans cette même file, devant ce même changeur de la rue Hamra, avec ce même mélange de rage et de désespoir qui l’habite toute entière aujourd’hui. Et là, tout s’éclaircit. J. se rend compte que le pharmacien, l’urgentiste, la vendeuse, le propriétaire, la cliente d’à côté au supermarché, même la banquière et l’agent de change, ne sont en fait, avec elle, que les simples passagers de ce naufrage. L’ennemi prend corps. Et si elle leur en veut tellement, ces vrais ennemis, les pilotes de ce navire qui n’en finissent pas de le faire sombrer, c’est parce qu’ils auront réussi, du moins pour le moment, à nous faire croire, par-dessus tout, que nous sommes adversaires les uns des autres. Et à nous décomposer cette grande famille qu’un jour, Beyrouth a été.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Elle ne sort plus depuis quelque temps. Ou sinon très peu, « pour le strict minimum». Faire les courses, chercher à manger, rendre visite à sa mère, aller à la chasse d’un médicament, la banque dont elle finit une fois sur deux par abandonner l’idée en chemin, et de temps en temps le coiffeur, « juste pour conserver le moral ». Et parfois, quand quelque chose lui...

commentaires (2)

Beyrouth a été et ne sera plus . Et tant que nos gouvernants sont si sadiques sans Foi , le peuple restera vaincu .

Antoine Sabbagha

17 h 48, le 22 mars 2021

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Commentaires (2)

  • Beyrouth a été et ne sera plus . Et tant que nos gouvernants sont si sadiques sans Foi , le peuple restera vaincu .

    Antoine Sabbagha

    17 h 48, le 22 mars 2021

  • On est tous passagers de ce naufrage provoqué par des criminels sans foi ni loi, qui se félicitent de ce qu'ils ont fait pour nous occuper, sans avoir à les adresser.

    Esber

    12 h 35, le 22 mars 2021

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