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Lifestyle - Photo-roman

« Daoulé ou moteur ? »

Menacés d’obscurité totale d’ici à la fin du mois par le ministre sortant de l’Énergie, les Libanais se sentent tout à coup expulsés hors du temps, en marge de la marche du monde. Un retour au stade primaire, un pied dans la folie aussi...

« Daoulé ou moteur ? »

Service assuré 24h sur 24... Photo G.K.

Tous les jours que Dieu fait ou défait, matin, midi et soir, même dans son sommeil, elle les maudit. Elle leur invente de nouvelles insultes, crottes de chien, bandits, voleurs, parasites, et… ta mère et… ta sœur. Toute une anthologie d’insultes. Elle leur crache dessus, mais en vrai, un tfou en entraîne un autre, puis elle finit par s’interrompre parce que, sinon, son « cœur va s’arrêter ». « J’ai des tachycardies à chaque fois que je parle d’eux et que je pense à ce qu’ils ont fait de nous », dit-elle à bout de souffle. Elle les déteste à tel point qu’encore, dans ses prières, agenouillée devant une Sainte Vierge accablée et accablante, elle leur souhaite les plus redoutables des diables verts. Elle leur imagine des enfers brûlants, des cordes à leurs coups, des supplices sans nom, des tortures qui défient l’imagination. Elle les veut morts, d’une mort lente et terrible, rien de moins, pas la peine de négocier.

Le type du moteur ou d’EDL ?

À chaque fois que je croise A. dans la cage d’escalier ou à l’entrée de l’immeuble et que j’ai le malheur de lui demander poliment « Comment ça va, aujourd’hui ? », elle m’explique qu’elle les veut morts. « Et après ça, tout ira bien, » sans l’ombre d’un doute, l’air d’avoir trouvé la solution à l’insolvable équation qu’est notre crise actuelle. Pour tout dire, j’ai de plus en plus tendance à croire qu’A. a raison. Mais l’épitomé de sa colère, c’est lorsqu’au détour d’une panne de courant ou de générateur – ou les deux –, je la retrouve au bas du poteau électrique en train de déchiffrer, sans oser le toucher, ce tableau où s’alignent de misérables interrupteurs qui semblent être sur le point d’exploser. On est souvent tous les deux attifés comme pas possible, moi tombé de mon canapé, en caleçon, doudoune et baskets délacés, A. encore la tête dans sa série turque interrompue, juste au moment où elle allait savoir avec qui tel prince a trompé telle domestique, en chemise de nuit, pantoufles fourrées et peignoir en éponge rose délavé. Immanquablement, elle me brandit devant les yeux une lampe-torche, avec cette question brûlante que les Libanais sont sans doute les seuls à se poser : « Hay daoulé ou moteur ? » En d’autres termes, est-ce le courant électrique (que l’État rationne aujourd’hui à force d’avoir pillé les sous censés assurer l’électricité 24h/24 promise pour 2015) ou celui du générateur (dont nous privent les mafias des groupes électrogènes parce que l’État a également ruiné les caisses supposées assurer l’importation de fuel) qui est coupé ?

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Sur qui A. devra-t-elle se déchaîner à la fin de ce mois ? L’employé d’EDL, avec sa casquette élimée et son gilet à poches d’où émergent des semblants de factures datant d’il y a deux ans mais qu’elle doit payer aujourd’hui pour des raisons qui lui échappent? « Madame, moi je n’y peux rien, je vous conseille juste de payer, sinon ils vous coupent le courant. » Ou plutôt le type du moteur avec son sourire impitoyable, ses lunettes de ski plantées sur le crâne luisant, ses tatouages de lions aux crocs saillants le long des biceps, ses jeans et ses tee-shirts moulants noirs ? Et lorsqu’il se pointe à sa porte, toujours de mauvais poil, et qu’elle se permet de se plaindre de la hausse des prix, de lui demander gentiment d’attendre un peu, le temps d’un encaissement, il la lui fait courte : « Si vous n’êtes pas satisfaite de nos prix, c’est comme ça, allez chercher ailleurs... »

L’âge de la pierre

Alors voilà, elle leur invente de nouvelles insultes, à eux et leurs patrons, lorsqu’elle se retrouve au pied de l’immeuble, croulant sous des copies à corriger et des courses faites en rentrant, mais qu’elle doit monter six étages à pied à cause de la panne de courant. « Ta mère... », « Ta sœur… », quand le générateur saute en plein milieu d’un cours qu’elle donne en ligne et qu’elle se met à appeler frénétiquement le « type du moteur » qui lui raccroche au nez et finit parfois par éteindre son téléphone. Elle leur crache dessus, un tfou pour chaque ministre de l’Énergie, pour chaque voleur caché derrière un victimaire « on ne m’a pas laissé faire », alors qu’elle se retourne dans son lit, trempée, et que seul un ventilateur bruyant expire une bouffée d’air. Elle leur souhaite la pire des morts à chaque fois qu’elle branche le respirateur de son mari en se demandant si le disjoncteur sautera ou pas. Mais à la fin de chaque mois, pieds et poings liés, A. finit par baisser la tête en face du « type d’EDL » et du « type du moteur », l’absurdité rageante de l’un, l’arrogance humiliante de l’autre, elle leur tend des billets froissés, « Il n’y a plus que la lumière de ce foutu Soleil que vous ne nous faites pas payer », puis elle claque la porte et parfois, elle se met à pleurer. C’est elle qui me l’a raconté, l’autre soir en face du tableau électrique agonisant, toute tremblante et secouée d’une rage que désormais elle dompte en cachette à coups de pilules bleues. « Je sais qu’il y a des gens qui crèvent, qui crèvent de faim et de froid, je sais que je devrais relativiser, je sais, mais le problème de l’électricité me rend folle. Tellement folle. On revient à l’âge de pierre, c’est là où ils nous ont jetés. » Elle n’a pas tort, A. On a beau souffrir de tous les maux possibles et imaginables, on a beau avoir constaté cette dégringolade collective qui est la nôtre, mais l’obscurité totale que l’on vit par intermittence et dont nous menace le ministre de l’Énergie, « d’ici à la fin du mois si les fonds nécessaires pour l’achat du fuel par Électricité du Liban ne sont pas assurés », donne à notre quotidien une toute autre gravité. Je l’ai vu dans le fond des yeux de A., cette peur de revenir à l’âge de pierre ou, pire, à l’âge de guerre, la guerre sans âge où l’on ne connaissait de lumière que le terne éclat des bougies et des lanternes de fortune. Cette peur d’être expulsés du temps et de la marche du monde. Cette peur du noir simplement. Cette peur de revenir à un stade primitif, bestial, à la folie aussi, peut-être. Alors, pour tenir ? S’accrocher encore et toujours à cette seule et dernière chose qu’ils ne pourront pas voler, couper, rationner, marchander ou commissionner. C’est A. qui l’a dit : la lumière de ce foutu Soleil.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Tous les jours que Dieu fait ou défait, matin, midi et soir, même dans son sommeil, elle les maudit. Elle leur invente de nouvelles insultes, crottes de chien, bandits, voleurs, parasites, et… ta mère et… ta sœur. Toute une anthologie d’insultes. Elle leur crache dessus, mais en vrai, un tfou en entraîne un autre, puis elle finit par s’interrompre parce que, sinon, son « cœur...

commentaires (3)

Point de vue d'un citoyen libanais lambda : Monsieur le Président, où sont partis les 40 milliards de dollars qu'ont dépensé les ministres successifs de l'énergie sur le dossier électricité ? Merci monsieur le Président

Honneur et Patrie

20 h 31, le 15 mars 2021

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Commentaires (3)

  • Point de vue d'un citoyen libanais lambda : Monsieur le Président, où sont partis les 40 milliards de dollars qu'ont dépensé les ministres successifs de l'énergie sur le dossier électricité ? Merci monsieur le Président

    Honneur et Patrie

    20 h 31, le 15 mars 2021

  • Qu’elle sache que nous sommes des centaines de milliers comme elles à espérer que tous ces politiciens et fonctionnaires brûlent à feu doux en enfer le plus tôt possible. Damnés , qu’ils soient tous damnés jusqu’à la quarantième génération

    Liberté de Penser

    09 h 53, le 15 mars 2021

  • Description parfaite, mais, A ne sait pas peut-être, que  pendant des années, les étrangers et les libanais ont profité du courant électrique soit sans payer, pour les partisans des zaims, soit en payant les factures officielles au prix populiste, ce qui a  créé le grand déficit budgétaire, car, ces zaims, voulaient rendre des services électoraux à leurs partisans, sans compter aussi, ceux qui volaient le courant sans payer.

    Esber

    08 h 11, le 15 mars 2021

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