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Nos lecteurs ont la parole

Et vous, vous faites quoi pour le Liban ?

« Et vous, vous faites quoi pour le Liban ? » Une question typique utilisée fréquemment comme « réponse » lorsqu’un Libanais partisan des partis traditionnels ne trouve plus d’argument pour sa défense dans une discussion. Une réponse qu’il utilise avant d’embarquer dans une démonstration sur l’histoire, les principes et surtout les sacrifices du parti auquel il adhère. C’est aussi une question qui fait mal lorsqu’elle est posée dans un contexte de blâme aux Libanais expatriés. « Vous, lâches, vous êtes partis au lieu de faire face ! Vous ne pouvez pas nous critiquer, nous, qui payons le prix au quotidien. » On l’entend souvent, au point que parfois on se sent mal placé pour donner notre avis ou critiquer ceux qui, selon nous, péjorent la situation. On nous traite souvent de théoriciens et de rêveurs qui ignorent la réalité. On nous impose le silence aussi en disant que c’est facile de philosopher si on ne vit pas dans le pays, que tout ce qu’on dit ne vaut rien parce qu’on est... loin.

Une réponse une fois pour toutes.

Nous sommes certainement partis pour mille raisons différentes, mais souvent nous avons fait nos valises parce qu’on n’en pouvait simplement plus. Non pas financièrement, mais mentalement et socialement.

On est partis parce qu’il est devenu plus atroce de rester dans un quotidien douloureux et injuste que de nous éloigner de nos proches. L’injustice est partout, elle est dans l’air qu’on respire.

On est partis déçus et détruits, et non pas à la recherche du luxe comme le pense certains. D’ailleurs, à l’époque où j’ai quitté le pays, on vivait bien plus confortablement dans notre maison au Liban que dans le petit studio loué à l’étranger.

On est partis, souvent, parce qu’on a essayé de changer, à notre échelle, et qu’on s’est pris le mur.

On est partis parce qu’on ne voyait plus une lueur d’espoir pour un changement prochain. Parce que la cause pour laquelle on se battait est orpheline.

On est partis parce qu’on ne voulait pas choisir le meilleur entre l’Arabie et l’Iran.

On est partis parce qu’on est convaincus que notre but dans la vie n’est pas que de défendre les droits et l’existence des chrétiens/musulmans. Il y en qui en font leur cause. Tant pis.

On est partis parce qu’on n’est pas homophobes.

On est partis parce qu’on a envie de lire un livre en public sans qu’on nous prenne pour des extraterrestres.

On est partis parce qu’on ne veut plus attendre une demi-heure pour ouvrir une page internet ou envoyer un mail professionnel.

Parce qu’on ne veut pas gâcher notre potentiel, quelle que soit son importance, à cause d’une mauvaise connexion, d’une électricité entrecoupée et d’embouteillages interminables chaque jour.

On est partis parce que rien ne mérite pas qu’on mette nos enfants en péril à cause de la négligence d’un État mafieux ou de la guerre interreligions.

On est partis parce qu’on en a marre de devoir choisir le moins nocif et non pas le plus sain.

On est partis parce qu’on est « nés sur une planète, pas dans un pays », comme le dit joliment Amin Maalouf dans Les désorientés.

On est partis pour mille autres raisons encore. Pas légitimes ?

Mais vous qui êtes restés, pourquoi êtes-vous restés ?

Si vous êtes restés pour applaudir les partis de guerre, ne prétendez pas sacrifier votre vie ou être plus patriotiques que ceux qui sont partis. Vous êtes là où vous devez être. Le Liban aujourd’hui est dans l’état où il est à cause de vous.

Ceux qui sont restés parce qu’ils trouvent chouette de pouvoir sortir et faire la fête de manière irresponsable dans un pays ravagé par une pandémie : pour vous, rester n’est pas un sacrifice, vous êtes au paradis !

Ceux qui restent et sont armés de leur religion, vous êtes au bon endroit! Vous ne sacrifiez rien.

Ceux qui restent et qui vénèrent encore les hommes de religion qui se mêlent de politique, de guerre, de vie, et de mort, vous ne sacrifiez pas !

Ceux qui, les beaux jours, se moquaient des initiatives pour la gestion de déchets et des gens qui y militaient et se trouvent aujourd’hui enfouis sous les montagnes de déchets, vous l’avez voulu ! Ne râlez surtout pas de la situation sanitaire.

Ceux qui soutiennent des politiciens qui pensent que les victimes de la plus grande explosion non atomique de l’histoire qui a eu lieu à Beyrouth ont succombé à leur « destin » et non pas à une bande de criminels, vous êtes au paradis sur terre.

Ceux qui soutiennent un parti qui vient semer, lors de la pire crise économique et sanitaire du pays, une statue de je ne sais quel combattant (tout sauf libanais) pour je ne sais quelle cause (tout sauf libanaise), ne prétendez surtout pas être plus patriotes ! Je me demande même pourquoi vous restez au Liban alors que vos idoles ne sont pas loin.

Ceux qui trouvent encore normal de tirer en l’air, de joie comme de colère, des balles qui atterrissent sur une tête, un cou, un épaule ou un cœur, ne nous blâmez pas d’être partis !

Ceux qui, à chaque élection, votent pour les mêmes têtes alors qu’une alternative s’est formée, ne nous blâmez pas d’être partis !

Nous sommes partis à cause de vous.

Finalement, ceux qui restent mais qui se battent pour changer, véritablement, ce système confessionnel pourri, vous êtes les seuls à pouvoir nous en vouloir. Les seuls qui ont le droit de nous demander : « Et vous, vous faites quoi pour le Liban ? » parce qu’il est vrai, nous l’avouons, rien qu’à vous, que vous êtes plus résilients et plus forts. Vous vous sacrifiez, malgré votre dégoût et votre ras-le-bol. On vous avoue, courageusement, que peut-être même vous aimez le Liban plus que nous. Mais on vous prie, égoïstement, de continuer à vous battre pour vous et pour nous, et on vous promet de rester proches depuis là où on est.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espaces compris.

« Et vous, vous faites quoi pour le Liban ? » Une question typique utilisée fréquemment comme « réponse » lorsqu’un Libanais partisan des partis traditionnels ne trouve plus d’argument pour sa défense dans une discussion. Une réponse qu’il utilise avant d’embarquer dans une démonstration sur l’histoire, les principes et surtout les sacrifices du parti auquel il adhère. C’est aussi une question qui fait mal lorsqu’elle est posée dans un contexte de blâme aux Libanais expatriés. « Vous, lâches, vous êtes partis au lieu de faire face ! Vous ne pouvez pas nous critiquer, nous, qui payons le prix au quotidien. » On l’entend souvent, au point que parfois on se sent mal placé pour donner notre avis ou critiquer ceux qui, selon nous, péjorent la situation. On nous traite souvent...
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