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Quatre peines et une étincelle

Tout petit Liban, d’où lui était venue, au début du siècle dernier, cette aspiration folle à prendre le large tout seul, se détacher du continent qui cherchait à le retenir et coupait le vent à ses voiles ? D’où lui était venue la conviction qu’il pouvait, la tige encore verte, grandir sans tuteur et ne pas s’incliner, rompre et se dessécher sur pied ? Les hommes et les femmes, à leur tête Michel Chiha, qui ont cru en la capacité de ce pays à se gérer seul étaient sans doute idéalistes. Mais ils ont eu le mérite de dessiner une nation à l’image et à la hauteur d’une société levantine qui, dans ses villes surtout, pratiquait avec talent la cohabitation multiconfessionnelle et se distinguait en cela sans effort de son voisinage où prévalait une morne monochromie. De ce temps-là, on a l’impression que toute la population, excédée par les avatars des deux grandes guerres, encore mal remise du souvenir humiliant de la famine sous les derniers feux de l’Empire ottoman, n’aspirait de concert qu’à une paix durable. Le moment était venu de retrouver le tracé tranquille d’une vie rectiligne et contribuer au développement d’un pays à soi, doté d’un excellent réseau scolaire et universitaire, et de nombreux atouts propices au commerce et aux affaires, entre une position géographique privilégiée, un port florissant et un sens relationnel sans pareil.

L’État né de ce rêve d’indépendance reposait sur un pacte simple, dicté par le contexte d’une époque encore coloniale. Un pacte de fidélité quasi conjugale où chaque partie s’engageait à ne pas céder à ses tropismes, ne pas regarder ailleurs, ni les musulmans vers le monde arabe ni les chrétiens vers le monde occidental. De « deux négations », comme le résume la formule célèbre de l’éditorialiste Georges Naccache, il fallait ainsi faire une nation, et de deux renoncements, un consentement. Le pays ne tenait – grossièrement – que sur une promesse partagée, et les promesses n’engagent que ceux qui y croient. La guerre a été le résultat d’une suite de coups de griffe dans ce contrat fragile et la méfiance s’est installée pour longtemps, entretenue par une poignée de roitelets tyranniques qui s’en sont servis jusqu’à l’usure. Sous leur influence, le divorce entre les communautés a été scellé, et la raison d’être du Liban n’avait déjà plus cours. La cohabitation harmonieuse qui faisait notre richesse est depuis lors perdue, et l’on n’a presque jamais retrouvé au pouvoir les qualités humaines et intellectuelles de ceux qui en furent les premiers gardiens. Et cette perte n’est étrangère ni à la corruption, ni à l’appauvrissement, ni à l’effondrement dont nous souffrons aujourd’hui. Aux adeptes de la « confédération » – ce concept ahurissant pour un pays pas plus grand qu’un caillou –, on ne peut que souhaiter le huis clos étouffant de l’entre-soi et des guerres d’élimination dont on a déjà expérimenté les joies. Au lieu d’ériger des murs et de poser des barbelés, au lieu de s’infliger des prisons volontaires où l’on s’entre-tuerait dans l’indifférence générale, commençons par soigner les peurs qui rongent encore notre tissu social.

Comme en 1917 où la tuberculose et le choléra s’ajoutaient à la famine parce que, pour citer Jacques Chirac, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », nous vivons aujourd’hui sous la quadruple peine du Covid, de l’hyperinflation, de la menace d’une guerre régionale et de la pire gouvernance qui ait jamais existé. Les souffrances des Libanais sont incommensurables. Mais les pôles du pouvoir n’en ont visiblement cure, indifférents, distants, absents, eux qui ignorent jusqu’au prix du pain et ce que cela représente pour un journalier. Tandis que leur unique souci est de se maintenir en leurs palais respectifs, fût-ce le nez dans la boue et sous le regard écœuré de l’histoire, usant le temps autant qu’il les use en espérant une configuration internationale plus favorable à leur retour en gloire, nous n’oublions pas, malgré la pandémie, malgré les renoncements et les privations, que nous sommes les héritiers d’un idéal de société inédit. Quand on voit l’impressionnante solidarité qui s’est organisée dès les premiers signes de l’effondrement économique, culminant avec la double explosion au port et l’aggravation de la pandémie, on reconnaît l’étincelle fondatrice, on la voit dans les yeux de tous ceux qui remontent ainsi vers la source : le Liban du futur est là, il grandit sans tuteur, il navigue sans voile, mais rien ne l’arrête.


Tout petit Liban, d’où lui était venue, au début du siècle dernier, cette aspiration folle à prendre le large tout seul, se détacher du continent qui cherchait à le retenir et coupait le vent à ses voiles ? D’où lui était venue la conviction qu’il pouvait, la tige encore verte, grandir sans tuteur et ne pas s’incliner, rompre et se dessécher sur pied ? Les hommes et les...

commentaires (3)

Mais vous aurez toutes les peines du monde pour sortir du cauchemar. Dans quel pays on tue sans aucun suivi d’enquête ? C’est au Liban qu’on a assassiné aujourd’hui un écrivain, un éditeur, M. Slim. Et je serai bref dans le commentaire : """« deux négations », comme le résume la formule célèbre,"""" et je ne reviens plus sur ce cliché qui ne veut rien dire. J’ai par le passé envoyé un "courrier des lecteurs" sur ce sujet, et il n’a pas été publié, donc. En un mot, la formule est ambiguë, et prête non pas à de multiples interprétations, mais à un malentendu. Pour ce qui est :""" le Liban du futur est là, il grandit sans tuteur, il navigue sans voile, mais rien ne l’arrête"""". L’avenir du Liban ne dépend pas des Libanais, et c’est grave, tel un bateau sans voile, exposé à tous les vents. Sans voile, il n’avance pas, reste au point mort. Il faut un voile, sinon, c’est le "bateau ivre" qui va dans tous les sens. Vous êtes optimiste.

L'ARCHIPEL LIBANAIS

11 h 31, le 04 février 2021

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Commentaires (3)

  • Mais vous aurez toutes les peines du monde pour sortir du cauchemar. Dans quel pays on tue sans aucun suivi d’enquête ? C’est au Liban qu’on a assassiné aujourd’hui un écrivain, un éditeur, M. Slim. Et je serai bref dans le commentaire : """« deux négations », comme le résume la formule célèbre,"""" et je ne reviens plus sur ce cliché qui ne veut rien dire. J’ai par le passé envoyé un "courrier des lecteurs" sur ce sujet, et il n’a pas été publié, donc. En un mot, la formule est ambiguë, et prête non pas à de multiples interprétations, mais à un malentendu. Pour ce qui est :""" le Liban du futur est là, il grandit sans tuteur, il navigue sans voile, mais rien ne l’arrête"""". L’avenir du Liban ne dépend pas des Libanais, et c’est grave, tel un bateau sans voile, exposé à tous les vents. Sans voile, il n’avance pas, reste au point mort. Il faut un voile, sinon, c’est le "bateau ivre" qui va dans tous les sens. Vous êtes optimiste.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    11 h 31, le 04 février 2021

  • Lorsque les tempêtes se déchaînent contre cette petite pousse certes toujours verte mais encore frêle parce qu’abandonnée, alors qu’elle a essuyé différentes intempéries et lutte encore pour ne pas être déracinée, on se demande si de résilience dont on peut espérer pour la voir résister. La résilience vient après l’accalmie. C’est de résistance dont elle a besoin et non de soumission. L’engrais et le fertilisant qui ne sont autres que les libanais et leur sang pour abreuver cette pousse pour la voir un jour robuste et fertile qui nous régalera de ses fruits. Elle frémit et grelotte sous des tonnes de neige venues de pays étrangers alors que son climat est tempéré et doux et invite à la vie paisible. Nous sommes son soleil, alors rassemblons-nous autour d’elle pour la réchauffer et panser ses plaies.

    Sissi zayyat

    11 h 11, le 04 février 2021

  • M,erci Fifi de terminer par cette note d'espoir. Quand on a vu ces jeunes occupés à nettoyer la ville, rues et maisons, réparer portes et fenêtres, reconstruire les murs abattus. Rebâtir ce que par égoïsme, soif d'argent ou de pouvoir, leurs aînés ont détruit. L'image de ceux-là ne doit plus obscurcir notre regard: même s'ils ne le savent pas encore, ils sont déjà morts. Ils sont le passé. C'est cette jeunesse qui est l'avenir,

    Yves Prevost

    07 h 13, le 04 février 2021

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