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Nos lecteurs ont la parole

Acouphènes d’un pouvoir à la dérive

La surdité, dit-on, est souvent corrélée à des bourdonnements accompagnés de sons parasites s’installant progressivement jusqu’à la perte totale de l’ouïe. Si les dirigeants étaient à ce stade-là, ils seraient exempts de toute mise en accusation. Que pourrions-nous reprocher à ceux qui ont perdu tout contact avec la réalité ? Leur délire ? Leurs fanfaronnades ? Leurs manigances outrées ? Leur dédain des cris lancinants déchirant l’étau de la souffrance généralisée ? Néanmoins, il serait probable de reprocher aux sourds de ne pas se fier à ceux qui leur retranscriraient ce qui est dit dans la rue, dans chaque foyer libanais, dans chaque ruelle du Liban. Il serait même légitime de pourfendre une classe, certes sourde, mais confondant ses acouphènes avec les revendications populaires.

Le domaine éducatif n’est que l’illustration criarde de la surdité des politiciens en question. C’est une classe de terminale littéraire. Dans un lycée public. La grande majorité des élèves suit les cours sur l’écran de téléphones portables.

La possibilité de dispenser des ordinateurs n’est pas en vue. Et pourtant, ils luttent, gercés par le désistement du pouvoir politique, taraudés par la misère qui s’est abattue sur leurs parents, noyés dans l’insondable incertitude de ce qui adviendrait, ils luttent. Ils se demandent si les examens officiels auront lieu, si le ministère leur fournira des outils numériques, si le retour aux établissements scolaires se produira, si l’avenir n’était pas synonyme de fatalisme dans ce pays où nulle rédemption ne semble envisageable. Ils vous envoient des messages, vous prient de les rasséréner, de les tranquilliser, de leur dorer la pilule ; ils quémandent votre compassion en ces temps terribles, conjurent le défaitisme puis y replongent, épuisés par l’enlisement régnant.

Un matin de janvier, nous sommes sur Teams, plateforme adoptée pour l’enseignement à distance, et j’entame la présentation du thème de la justice. Mes désillusions écartées, je fonce, armée de mon indéfectible espoir en la nouvelle génération. Je rends compte des réponses de jeunes élèves libanais âgés entre 16 et 18 ans, terrassés par un système politique qui se meurt mais dont l’agonie perdure. ‘La justice est le fantasme des plus faibles’, scande un jeune provocateur, « est-ce qu’on pourrait dire que la justice est le fait de défendre l’indéfendable » renchérit sa camarade de classe, « pour moi, madame, la justice c’est la valeur suprême. En théorie. Dans d’autres pays. Au Liban, passons ». Ces réponses me sidèrent. Elles me prennent au dépourvu, elles secouent mes attentes et opèrent le cataclysme. Je reviens avec le même groupe aux institutions juridiques et à la question de la légitimité. Il fait un temps frileux. Une élève alors interrompt la séance- en levant virtuellement la main- pour placer cette remarque: « c’est étrange, mes mains sont presque bleues de froid ».

L’impotence du peuple libanais est toute semblable à cette main frileuse levée pour dépeindre l’ignominie au lieu de la dénoncer. Face à un tel scénario, l’absurde rougirait d’infamie, les dictatures se trouveraient surpassées, les escrocs se croiraient dans leur droit, le pire des proxénètes serait piètre amateur face à la bande de sourds pérorant d’interminables et d’insignifiants verbiages dans une lassante et exaspérante logorrhée. Et la justice ? J’ose rêver qu’elle triomphera. Les procès, pour une fois, mettront à épreuve la bande des sourds, le cercle de l’omerta criminelle, qui devra se dissimuler de la colère des jeunes ; l’indignation des parents réduits au besoin criblera l’édifice croulant de cris de haine et de consternation. Les acouphènes réitéreront, aux oreilles de ces rapaces assoiffés, usuriers de la mort, « le pouvoir est à nous ». L’examen des officiels comportera, toutefois, une épreuve écrite. La surdité n’est un atout que si les correcteurs sont frappés de cécité.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

La surdité, dit-on, est souvent corrélée à des bourdonnements accompagnés de sons parasites s’installant progressivement jusqu’à la perte totale de l’ouïe. Si les dirigeants étaient à ce stade-là, ils seraient exempts de toute mise en accusation. Que pourrions-nous reprocher à ceux qui ont perdu tout contact avec la réalité ? Leur délire ? Leurs fanfaronnades ? Leurs manigances outrées ? Leur dédain des cris lancinants déchirant l’étau de la souffrance généralisée ? Néanmoins, il serait probable de reprocher aux sourds de ne pas se fier à ceux qui leur retranscriraient ce qui est dit dans la rue, dans chaque foyer libanais, dans chaque ruelle du Liban. Il serait même légitime de pourfendre une classe, certes sourde, mais confondant ses acouphènes avec les revendications populaires.
Le domaine éducatif...
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