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Culture - Édition

« Beyrouth in situ », état des lieux d’une ville bouillonnante à la veille de la révolution

L’ouvrage collectif « Beyrouth in situ » (Beaux-Arts de Paris éditions, 2019) propose une description plurielle des multiples représentations de la capitale libanaise avant le 17 octobre 2019. Retour sur un état des lieux unique et signifiant, sous la direction d’Emmanuel Saulnier, Sophie Brones et Chedly Atallah.

« Beyrouth in situ », état des lieux d’une ville bouillonnante à la veille de la révolution

« Pénélopes », une photographie réalisée par Lara Tabet en 2013.

Beyrouth in situ (Beaux-Arts de Paris éditions, 2019) se présente comme un cabinet de curiosités qui, plutôt qu’une lecture linéaire, invite à une approche intuitive. Une cinquantaine d’artistes, d’écrivains ou de chercheurs y expriment leur manière de percevoir un territoire urbain auquel ils sont liés de multiples façons. Les mots d’Albert Dichy, Leila Shahid, Élias Khoury et bien d’autres dessinent la prégnance de Beyrouth sur leurs existences ; des photographes comme Roy Dib, Ali Cherri ou Lamia Joreige incarnent la réalité d’une ville à fleur de peau. Quant à Walid Raad et Bernard Khoury, ils se projettent dans le futur, avec une « proposition pour un site de musée de Beyrouth ». Cette approche spiralaire d’une réalité insaisissable permet de croiser les voix et les regards, et d’interroger une identité urbaine qui repose sur une sédimentation complexe, à laquelle l’ouvrage offre une caisse de résonance juste et sensible.

Ce beau livre bilingue (français-anglais) a été créé dans la lignée d’autres ouvrages de même facture réalisés par Emmanuel Saulnier. « Alors que je dirigeais un atelier de sculpture expérimentale des Beaux-Arts de Paris, j’ai travaillé sur plusieurs projets internationaux en Turquie, en Grèce, au Japon qui ont débouché sur des publications. La sculpture, aujourd’hui, n’est pas une discipline encadrée strictement par des pratiques, mais aussi par toute une réflexion sur l’espace et sur l’in situ », précise le sculpteur. En avril 2018, ses étudiants ont fait un voyage au Liban, organisé par le centre d’art contemporain La Maréchalerie et des élèves de l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles, travaillant avec les architectes Sophie Delhay et Raphaëlle Hondelatte, ainsi que Sophie Brones. Cette anthropologue a récemment publié sa thèse de doctorat sur les usages de la mémoire collective et sur la production du patrimoine urbain, sous le titre Beyrouth dans ses ruines (éditions Parenthèses, 2020). « Ce voyage d’études a permis la réalisation de nombreux travaux, dont certains sont publiés dans Beyrouth in situ, même si le livre fait également intervenir d’autres personnalités », précise-t-elle.

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Emmanuel Saulnier insiste sur la portée symbolique du choix du Liban dans la globalité de sa recherche. « J’avais commencé mon cycle d’études avec la Turquie, et je souhaitais terminer avec le Liban, qui appartient à ce Moyen-Orient déterminant dans l’histoire de l’Europe en tant que serre de réflexion ou réceptacle de pensée. C’est cette réalité, qui se métaphorise, que l’on a cherché à recréer dans le livre, par l’interprétation, par la réflexion, celle d’un territoire sensible, en crise, qui nous apprend tellement de choses, à nous, les pays qui semblent pérennes et qui sont en fait si proches de la même situation », rapporte Emmanuel Saulnier, qui a publié aux Éditions du Regard de José Alvarez, à son retour, une monographie intitulée LIBA, inspirée de son voyage.

Il s’agit de montages d’images rehaussées de dessins et d’encres, et de différents éléments (fleurs séchées, dessins sur des nappes, textes…) qu’il avait ramenés de Beyrouth. Lors de sa prochaine grande exposition, en 2021, l’artiste présentera ces œuvres qu’il considère comme étant à la fois « plastiques et spirituelles » .

« Résidence des Pins », une photo de Sophie Ristelhueber, parmi les nombreuses photos illustrant l’ouvrage « Beyrouth in situ ».

Millefeuille historique ou constellation ?

Sophie Brones souligne un des fondements du projet, lié à la scène artistique libanaise. « Je trouvais passionnants le rôle et le travail des artistes contemporains libanais de l’après-guerre, l’espace critique qu’ils ont ouvert dans leurs réflexions sur la ville, sur les politiques de reconstruction et la privation d’espaces publics... Beyrouth in situ épouse ces allers-retours constants entre la création artistique et l’architecture, tout en montrant qu’une ville est aussi faite des représentations qu’on en a. Beyrouth a été surreprésentée, et cette puissance fictionnelle et représentationnelle se reflète dans les différentes visions, proposées ici sur un mode extrêmement subjectif et assumé », explique celle qui utilise volontiers la métaphore de la sédimentation pour évoquer le résultat de ce travail collectif. « Il est à l’image d’une coupe stratigraphique qui suggère une juxtaposition d’histoires et d’impressions. Mais le rythme de Beyrouth fait que dès le moment où on écrit sur elle, il y a déjà eu des changements : le livre est ainsi devenu archive d’une histoire déjà réécrite depuis lors, avec la révolution et l’explosion du 4 août. »

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Beyrouth in situ, pour Emmanuel Saulnier, esquisse une constellation. « Cette figure de la sphère céleste permet de situer les planètes les unes par rapport aux autres, et la capitale libanaise, qui est incroyablement signifiante, sert de repère tant que son hétérogénéité et sa pluralité sont respectées. Cette diversité culturelle est essentielle. Menacé, ce qui est de l’ordre de la richesse devient pauvreté, et c’est le danger qui guette le Liban aujourd’hui. Je ne parle pas d’argent, mais de ce capital immense, et qui appartient à l’humanité. Quand on est à Beyrouth, on ressent une émotion forte, dont la révolution a témoigné, une sorte d’imaginaire qui rend probables de multiples hypothèses ; elles sont dans les limbes, mais elle doivent être protégées », conclut l’artiste.

« Rasha 42 », photographie de Roy Dib tirée de l’ouvrage collectif « Beyrouth in situ ». Courtesy Roy Dib et galerie Tanit

Le syndrome du vinaigre et de Borges

Chedly Atallah était étudiant avec Emmanuel Saulnier au moment où le projet a commencé. En tant qu’artiste, architecte et scénographe, sa contribution allait de soi pour fabriquer l’objet-livre Beyrouth in situ, en collaboration avec la graphiste Carole Peclers. « L’idée était de créer un contenu fluide avec des interventions très diverses, permettant au lecteur de le feuilleter ou d’aller dans ses profondeurs, selon le contexte de réception. C’est comme une fresque intuitive, symbolisée par la photographie de la première de couverture, qui est une œuvre de Karen Luong, aux contours flottants. Elle a été développée à partir d’une bobine de film ancienne que détenait un libraire libanais, Abboudi Abou Jaoude, et qui était très endommagée, victime de ce que l’on appelle le syndrome du vinaigre. Ainsi, l’image devient fantomatique et n’a pas de support pour s’installer, ce qui résume un peu tous ces regards portés sur Beyrouth et sa fragilité, dont l’assemblage est très liquide », explique le scénographe qui a découvert le Liban dans sa ville d’origine, Tunis, à travers les archives personnelles de son grand-père. « Il suivait l’actualité du monde arabe de façon très personnelle, et lorsque je suis allé au Liban en 2018, j’ai pu mesurer la part fictionnelle de ses cahiers. J’ai été frappé par l’accumulation urbaine, architecturale, culturelle et historique qui embaume la ville, comme pour la libérer et l’emprisonner à la fois. Cet effet tend vers l’aveuglement, et comme chez Borges, c’est une forme de libération, qui fait découvrir une vision intérieure et un autre soi », enchaîne le scénographe, qui a ressenti une connexion forte entre Tunis et Beyrouth, d’une manière assez inattendue. « Lorsque je suis arrivé à Beyrouth, la ville m’a rappelé les cinq jours de soulèvement de janvier 2011 qui ont suivi la chute de Ben Ali. On ressentait à la fois un grande peur du vide et la joie de la liberté : ça a duré quelques jours à Tunis, et je crois que c’est le quotidien à Beyrouth », raconte l’architecte que cette ville « belle et étrange », qui superpose les ruines anciennes et celles des bâtiments en construction, n’a pas laissé indifférent.

Une version arabe et anglophone de Beyrouth in situ est prévue pour 2021, coéditée par les Beaux-Arts de Paris, La Maréchalerie et l’Alba.


Beyrouth in situ (Beaux-Arts de Paris éditions, 2019) se présente comme un cabinet de curiosités qui, plutôt qu’une lecture linéaire, invite à une approche intuitive. Une cinquantaine d’artistes, d’écrivains ou de chercheurs y expriment leur manière de percevoir un territoire urbain auquel ils sont liés de multiples façons. Les mots d’Albert Dichy, Leila Shahid, Élias Khoury...

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