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Société - Éclairage

Comment les ONG libanaises ont fait face à la tempête du 4 août

Les associations ont dû coordonner leurs actions et se répartir les zones sinistrées.

Comment les ONG libanaises ont fait face à la tempête du 4 août

Des volontaires nettoient le quartier sinistré de Mar Mikhaël après la double explosion du port de Beyrouth. Patrick Baz/AFP

Près de cinq mois après la double explosion du port de Beyrouth, certains habitants des quartiers sinistrés n’ont toujours pas pu revenir chez eux. C’est le cas de Jacques, un quinquagénaire qui résidait à Mar Mikhaël dans un de ces appartements qui surplombent ce qui reste des silos du port. Depuis la tragédie, il s’est installé dans un village du Mont-Liban. Pour l’aider à reconstruire son logement, l’armée libanaise lui a versé 17 millions de livres. De quoi, selon lui, remplacer les vitres cassées. N’étant pas resté sur les lieux, Jacques n’a pas bénéficié de l’aide des ONG.

En première ligne après la tragédie du 4 août, les ONG libanaises ont tenté de pallier l’absence de l’État et de permettre à un maximum de personnes de retrouver au plus vite leurs habitations. Mais l’ampleur des dégâts, estimée à environ 5 milliards de dollars, était telle qu’elles ont dû faire des choix dans leurs priorités, en étant confrontées à des difficultés et des défis auxquels elles n’étaient pas préparées.Retour en arrière. Dès les premières minutes qui ont suivi la tragédie, les associations ont commencé à affluer dans la capitale. Première sur place, la Croix-Rouge libanaise, qui a dépêché la quasi-totalité de ses secouristes sur les lieux, pour tenter de sauver un maximum de blessés dans un théâtre apocalyptique. Elle a été très vite rejointe par d’autres ONG comme Beit el-Baraka et Offre-Joie qui se sont rapidement mobilisées pour tenter, tant bien que mal, de commencer le travail de la reconstruction du plus grand nombre de foyers possibles.

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Dès le départ, elles ont dû s’organiser pour, quasiment, se substituer à l’État. « Sur le terrain, nous sommes tous orphelins ! L’État a été lamentable, qu’il s’agisse du gouvernement qui s’est illustré par son absence à tous les niveaux : Affaires sociales, Santé, ou Travaux publics ; ou encore de la municipalité de Beyrouth, dont le travail a été désastreux », déplore Maya Chams Ibrahimchah, la fondatrice de Beit el-Baraka. « Heureusement qu’il y avait l’armée, dont le rôle organisationnel et la discipline ont été salvateurs. » L’opération s’est articulée autour de deux axes : d’une part, les ONG mobilisées ont cherché à solidifier leur structure interne en renforçant leurs effectifs. « Le soir du 4 août, nous avons immédiatement choisi trois secteurs géographiques et sommes passés de quatre à quatorze employés en deux heures ; le lendemain, Beit el-Baraka avait déjà 212 volontaires et 12 spécialistes rémunérés », raconte la fondatrice. D’autre part, il a fallu coordonner avec les autres associations présentes sur place pour gagner en efficacité. Les premières réunions de coordination ont eu lieu dès le 5 août. « Avant notre collaboration active avec l’armée, nous avons réussi à tenir 26 réunions de coordination avec les associations sur le terrain pour nous répartir les zones et les tâches », explique Marc Torbey, président d’Offre-Joie. La répartition s’est effectuée en fonction de plusieurs critères : le degré de nécessité de chaque zone et la capacité de chaque ONG à combler les besoins demandés. C’est de manière autonome qu’elles ont ensuite dû cartographier les zones prises à leur charge et en évaluer les dommages. Tout ce travail ne s’est pas déroulé sans obstacles. De ces contraintes a émergé une nouvelle initiative visant à mieux répartir les actions.

Revers de la médaille

Très appréciée par les jeunes pour avoir créé un réseau engagé et citoyen d’ambassadeurs « Live Love » devenu international, Live Love Beirut a répondu à l’appel. L’association s’est focalisée sur un aspect du problème réduisant considérablement l’efficacité du travail des ONG : le manque d’organisation et de coordination entre elles. Pour y pallier, elle a créé avec d’autres une plate-forme unificatrice chargée d’accueillir en son sein toutes les ONG et initiatives venant en aide aux habitants de la capitale et de les soutenir sur le plan organisationnel. Live Love Beirut a choisi avec ses partenaires de baptiser cette plate-forme-mère la « Beirut Relief Coalition » (BRC). À ce jour, plus de 115 initiatives ont signé des accords de coopération permettant d’établir une confiance et une transparence avec l’organisme. « Le but de cette coalition est vraiment de canaliser l’immense potentiel des bénévoles libanais en encadrant les centaines d’actions qui visent à réhabiliter les secteurs dévastés. Nous évaluons leurs objectifs et les plaçons selon leurs moyens dans les zones où ils seront les plus efficaces, en leur fournissant toutes les données nécessaires telles que les besoins des bénéficiaires, leurs adresses et leurs coordonnées », résume Eddy Bitar, l’un des fondateurs de Live Love Beirut et de la Beirut Relief Coalition.

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Dans le carnet d’adresses de la BRC, on peut trouver des groupes à échelles et objectifs variés allant par exemple de la reconnue Beirut Heritage Initiative, à des initiatives à plus petite échelle comme celle dénommée Maakon, gérée par trois étudiants et dont le but est de fournir en couches pour bébés et produits hygiéniques pour les femmes dans les quartiers défavorisés. Pour faciliter les opérations, les ONG ont donc décidé de se répartir les zones et immeubles touchés par les explosions du 4 août. Cela permettait à chacune d’entre elles de superviser l’ensemble des travaux nécessaires dans sa zone et d’éviter la cacophonie. ​Le revers de la médaille, c’est que les habitations nécessitant une reconstruction sont devenues tributaires des moyens physiques et matériels de chacune des ONG qui géraient les différents secteurs. Si une ONG manquait de main-d’œuvre ou attendait de nouvelles entrées d’argent, via notamment la concrétisation des promesses de dons de l’étranger, les travaux se voyaient mis en suspens.

Un autre défi a vite pris le dessus : celui de la priorisation des bénéficiaires des aides. Que fallait-il faire ? Comment les zones devaient-elles être choisies et qui fallait-il aider en priorité au sein de ces zones ? Le critère unanimement retenu est simple : s’occuper des zones les plus endommagées et donner la priorité aux plus vulnérables. Ainsi, Offre-Joie a choisi d’installer ses bases d’opérations principalement à Mar Mikhaël et à La Quarantaine, deux quartiers situés en première ligne lors des explosions et où elle a déjà, entre autres, réhabilité 44 immeubles, 306 appartements et 36 petits commerces. Beit el-Baraka a quant à elle voulu opérer dans les trois quartiers de Rmeil, Geitaoui et Fassouh, où elle répare actuellement 3 011 appartements, 230 petits commerces et a redistribué son surplus de produits alimentaires et médicaux à près de 60 autres associations.

Dans le processus d’aide, les petits commerces, qui sont les poumons économiques et de ravitaillement des habitants dans les petites rues, ont aussi été pris en compte par les ONG.

La Croix-Rouge, qui a reçu un nombre très important de donations à la suite du drame du 4 août, a choisi pour sa part d’en consacrer 80 % à l’aide humanitaire des plus affectés par la catastrophe à travers un soutien financier direct (en dollars) à près de 10 000 familles. Ces familles sont sélectionnées selon leur capacité d’accès à la santé, le niveau de dégâts de leur logement, leur âge et leur condition (mineurs, seniors et femmes enceintes sont privilégiés). Les 20 % restants sont quant à eux dédiés à l’entretien des autres services et activités de la Croix-Rouge, notamment le service de secours pré-hospitalier, le service de transfusion sanguine, ainsi que la distribution de produits alimentaires. Du 4 août au 14 octobre, près de 90 000 individus ont reçu des colis alimentaires et sanitaires tandis que plus de 36 500 foyers ont vu leurs besoins évalués.

« L’enfer de l’administration »

En parallèle, chacune de ces trois ONG a privilégié une certaine mission. Offre-Joie, qui œuvre depuis sa création au maintien de la coexistence entre Libanais, a réparé les vitres de plus de 45 appartements et 23 immeubles à Basta et Khandaq el-Ghamiq, des régions également touchées par la déflagration. Beit el-Baraka collabore avec l’Association pour la Protection des sites et anciennes demeures au Liban (Apsad) fondée par feue Lady Cochrane afin de sauver plusieurs dizaines de maisons classées au patrimoine qui sont au bord de l’effondrement et dont les propriétaires n’ont pas les moyens de les réparer. La Croix- Rouge libanaise continue de son côté son travail de transport des patients touchés par le coronavirus. Ces grandes associations cohabitent avec d’autres, plus petites, comme Sharing is Caring, une structure créée en 2012 par des femmes voulant venir en aide aux plus démunis, reconvertie après le 4 août dans la rénovation de 100 maisons et l’assistance aux victimes. Ne disposant pas de la logistique des grandes organisations, cette ONG a été confrontée à de nombreux problèmes administratifs. Lorsqu’un conteneur de vivres a été acheminé d’Allemagne spécialement pour elle, il est resté bloqué pendant plus d’un mois au port à cause de la lenteur de l’administration. Ensuite, Sharing is Caring a dû payer en « dollars frais » les coûts de transport mais aussi les frais journaliers de stockage et de surestaries au port durant tout le processus administratif. « Nous avons dû quémander des petites sommes autour de nous à cause de l’enfer que l’administration nous a fait vivre, me faisant presque remettre en question mon engagement caritatif. Mais nous continuerons », dit Manal Saab, présidente de cette ONG, qui précise à quel point il a été difficile de trouver ces sommes additionnelles qui n’étaient pas prévisibles.Les promesses de dons affluant des quatre coins de la planète, les ONG ont dû se montrer le plus transparentes possible vis-à-vis des donateurs – qui cherchaient à contourner l’État libanais par peur de voir leur argent détourné à d’autres fins – mais aussi des bénéficiaires. Pour ce faire, Beit el-Baraka, Offre-Joie et la Croix-Rouge libanaise ont adopté des démarches plus ou moins similaires avec la publication de photos, vidéos, court-métrages et témoignages sur les réseaux sociaux mais aussi de rapports d’activité détaillés disponibles sur leur site internet. Et ce, en plus de la soumission de leurs comptes d’une part à un auditeur local dont les conclusions sont publiées et de l’autre à un cabinet d’audit international dont la mission était d’effectuer une deuxième inspection des transactions effectuées depuis le 4 août.Malgré le travail fourni par toutes ces ONG, beaucoup de sinistrés qui n’ont souvent pas eu la chance de bénéficier de l’apport de ces associations ont émis des plaintes qui peuvent être classées en deux catégories : la collecte illégitime de données et le problème des anciens locataires. Beaucoup d’habitants de Beyrouth ont rempli d’innombrables formulaires sur leur état pour renseigner des personnes se disant volontaires dans des ONG, sans pour autant obtenir d’aide une fois toutes leurs informations personnelles communiquées et enregistrées sur des bases de données douteuses. Dans le contexte national, l’accaparement de ces données par des partis politiques clientélistes qui les utiliseraient pour retrouver les sinistrés dans le besoin et leur offrir de l’argent en échange de leurs voix aux prochaines élections se révèle inquiétant à l’heure où ces données sont considérées comme de l’or numérique.

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Autre phénomène problématique constaté par les ONG, la tentative de beaucoup de propriétaires d’immeubles de profiter de la situation pour renvoyer leurs locataires bénéficiant encore d’« anciens loyers », qui ne leur rapportent que des sommes modiques, par exemple à 20 000 livres par an. « Les frais de réparation de ces immeubles n’étant pas abordables pour ces propriétaires, ils préfèrent vendre leur immeuble ou du moins remplacer les anciens locataires par des nouveaux qui eux rentabiliseraient les réparations », explique M. Torbey. « Pour remédier à ce problème, Offre-Joie a pris en charge à ses frais certains de ces immeubles, ce qui a permis aux locataires de conserver leur chez-soi et d’apaiser la situation. »

En fin de compte, une différenciation claire et nette doit nécessairement être établie entre les ONG qui font leur travail avec une grande transparence, d’un côté, et la minorité d’organisations frauduleuses créées à la suite de la tragédie du 4 août qui, souvent, se résument à un simple moyen de récolter de l’argent venant de l’étranger, sur le dos des vrais sinistrés.


Près de cinq mois après la double explosion du port de Beyrouth, certains habitants des quartiers sinistrés n’ont toujours pas pu revenir chez eux. C’est le cas de Jacques, un quinquagénaire qui résidait à Mar Mikhaël dans un de ces appartements qui surplombent ce qui reste des silos du port. Depuis la tragédie, il s’est installé dans un village du Mont-Liban. Pour l’aider à...

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