Rechercher
Rechercher

La faute à Rosette

La maison est modeste, hérissée sur le toit de colonnes de béton dont dépassent des bouts d’armatures de fer rouillé, petits doigts informes qui griffent le ciel autant qu’ils l’implorent, signe qu’on a « enregistré » d’avance le permis de construction d’un hypothétique étage supplémentaire. Mais les carreaux brillent de propreté maniaque. Tant et si bien que, sur le seuil, on est tenté de se déchausser. La maîtresse de maison est horrifiée rien qu’à cette idée, prête à repasser mille fois la serpillière s’il le faut, pourvu que ses hôtes « ne se dérangent pas ». Rosette vient de perdre son frère. Accident de voiture. Elle touille le café un peu plus vite, tac-tac, tac-tac, pour couvrir sa voix qui s’étrangle. Elle est seule à s’occuper de leur vieux père, serveuse, pas pour longtemps, dans une de ces bourgades sans charme développées à la va-comme-je-te-pousse, au milieu d’un sublime amphithéâtre d’oliveraies. Serveuse, dans ces lieux où les cafés sont traditionnellement le territoire des hommes, c’est un métier qui attire sur vous de drôles de regards. Mais la nécessité fait vertu, et de son petit gagne-pain assorti de quelques autres compétences – garde-malade, coiffeuse ou manucure de circonstance –, après de longues années passées à changer ses désirs, elle règne enfin, sous un toit à elle, sur le seul ordre à sa portée : la rutilance de son carrelage, l’agencement de ses quelques meubles qu’elle n’a pas fini de payer et la poussière qui n’ose même plus s’en approcher. Une femme qu’on dit « forte », Rosette, malgré sa petite taille et sa constitution chétive. À quoi bon un homme dans sa vie ? Elle a eu le sien, mais il lui prenait son peu d’argent et allait voir ailleurs. Elle s’en est débarrassée, mais elle n’a pas fini de ramasser son cœur en miettes. Son frère, en revanche, elle l’aimait d’un amour inconditionnel, jamais interrogé ; « tout le monde l’aimait, d’ailleurs, même la dame de son patron ». Ancien militaire, ce frère qu’une étrange conception de la virilité empêchait d’attacher « comme une mauviette » sa ceinture au volant avait pourtant trouvé chevaleresque de finir sa carrière comme homme à tout faire auprès d’un vague officier et de sa « dame ». « Elle ne confiait qu’à lui la liste de ses courses », gémit Rosette, qui ne retient plus ses larmes.

On ne rira pas. La malheureuse est inconsolable. Comment s’appelait-il, d’ailleurs, ce frère majuscule ? Sans doute portait-il le prénom de son grand-père, lui-même emprunté à quelque saint qui a permis sa venue au monde en forme de mâle. Dieu ait son âme, qu’il repose en paix, ces choses qu’on dit… Il est sûrement dans un monde meilleur à présent. Oh, les yeux de Rosette qui brillent ! Mais oui, dans un meilleur endroit, c’est sûr, même le cimetière, même si – la Vierge me pardonne – il n’y a rien « après », tout vaut mieux que ce pays qui nous a pris toute dignité. Les condoléances informelles, on le sent, vont dévier sur la politique. Tous des salauds. Non, dit Rosette, pas tous quand même. Et de citer le député de sa région comme le meilleur des hommes. Lui au moins, il procure des aides à ceux qui votent pour lui. Et ceux qui votent pour d’autres? Elle nous regarde d’un drôle d’air. Ces gens de la ville sont décidément iconoclastes. Je demande si le député, l’officier ou sa dame se sont enquis de la famille. Pas encore, les temps sont durs, c’est chacun pour soi avec ce maudit virus. Et puis d’ailleurs, s’enflamme Rosette tout à coup en confiance, qu’ils soient tous maudits pour nous avoir réduits à la mendicité, de tout temps ! On n’a jamais rien pu entreprendre, rien vendre, même pas inscrire un enfant à l’école publique, même pas faire admettre le vieux à l’hôpital ou raccorder la maison à l’électricité sans leur baiser la main. Ils sont partout, se mêlent de tout ; ils se plaignent de nos demandes, mais rien ne se fait sans eux, ils nous tiennent sous leur pouvoir. Dieu les rassasie – elle tire sur le chapelet qui pend à son cou –, ils sont insatiables! Et si, Rosette, si un jour les services les plus élémentaires qu’un État puisse fournir à ses citoyens, une éducation de qualité à portée de tous, le ramassage et la conversion des ordures, le courant sans interruption, l’eau dans les robinets, la santé, le chômage, les retraites, si tout cela était assuré, et que l’argent versé en services privés, générateurs, citernes et autres, alimentait le Trésor public plutôt que les poches de quelques-uns ? Elle se tait, puis : Il faudra qu’on meure d’abord. C’est de nous qu’ils se nourrissent.

La maison est modeste, hérissée sur le toit de colonnes de béton dont dépassent des bouts d’armatures de fer rouillé, petits doigts informes qui griffent le ciel autant qu’ils l’implorent, signe qu’on a « enregistré » d’avance le permis de construction d’un hypothétique étage supplémentaire. Mais les carreaux brillent de propreté maniaque. Tant et si bien que, sur le seuil, on est tenté de se déchausser. La maîtresse de maison est horrifiée rien qu’à cette idée, prête à repasser mille fois la serpillière s’il le faut, pourvu que ses hôtes « ne se dérangent pas ». Rosette vient de perdre son frère. Accident de voiture. Elle touille le café un peu plus vite, tac-tac, tac-tac, pour couvrir sa voix qui s’étrangle. Elle est seule à s’occuper de leur vieux père, serveuse,...
commentaires (5)

Chère Fifi, j’adore vous lire, c’est un plaisir... tellement de subtilité, de bon sens et d’ironie mais bien placée. Pauvre Rosette, et pauvre Liban et surtout nous tous libanais pris au piège dans notre propre pays par tous ces mafieux. Le commentaire de Sissi Zayyat est très percutant quand elle (il??) dit: est-ce que Rosette voterait ce même élu (et j’ajouterais BANDIT) si demain des élections anticipées auraient lieu... c’est là tout le problème.

Khoury-Haddad Viviane

19 h 06, le 18 décembre 2020

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • Chère Fifi, j’adore vous lire, c’est un plaisir... tellement de subtilité, de bon sens et d’ironie mais bien placée. Pauvre Rosette, et pauvre Liban et surtout nous tous libanais pris au piège dans notre propre pays par tous ces mafieux. Le commentaire de Sissi Zayyat est très percutant quand elle (il??) dit: est-ce que Rosette voterait ce même élu (et j’ajouterais BANDIT) si demain des élections anticipées auraient lieu... c’est là tout le problème.

    Khoury-Haddad Viviane

    19 h 06, le 18 décembre 2020

  • Et la vie continue.... malgré....

    Wlek Sanferlou

    23 h 20, le 17 décembre 2020

  • C’est une image qui illustre parfaitement la mentalité des libanais en général. Une question cependant, est ce que Rosette voterait ce même élu si demain des élections anticipées auraient lieux?

    Sissi zayyat

    14 h 49, le 17 décembre 2020

  • Merci FIFI pour vos impressions qui sont toujours un regal a lire...mais aujourdhui avec l'histoire de ROSETTE vous nous offrez un bouquet de roses ...MERCI encore

    Houri Ziad

    09 h 32, le 17 décembre 2020

  • Au moins, elle a profité de vos condoléances.

    Esber

    07 h 26, le 17 décembre 2020

Retour en haut