S’il fallait décrire l’année qui s’achève lentement, sadiquement, le premier mot qui me viendrait à l’esprit serait « inertie » ; avec tout ce qu’il contient de mortifère. Ailleurs dans le monde, l’immobilité s’est imposée avec la pandémie, mais elle a été accompagnée de solutions et de décisions. Au Liban, la formidable rébellion sur laquelle s’est achevée 2019 s’est vu neutralisée dès l’aube de 2020 pour les pires raisons, la première de toutes étant l’abandon de tout espoir de solutions, de réformes et de renouveau face à une équipe gouvernante dont s’est enfin révélée, au grand jour et sans ciller, la face maléfique. Combien les créatures en charge de ce pays et de ses quatre millions et quelques âmes – hors réfugiés – surpassent-elles en horreur l’horreur universelle du coronavirus ? Combien d’entre nous, engouffrés de force dans l’impasse créée par ces infâmes, au mieux ces apprentis sorciers, se sentent-ils aujourd’hui prêts à renoncer à vivre tant leur vie est une permanente écorchure… Non, le Covid n’est pas le principal de nos soucis, même s’il s’est glissé comme une malice supplémentaire dans le déluge de catastrophes qui s’abat sur nous sans interruption depuis des mois.
Nous avons été grugés, pillés, exploités, méprisés, exposés sans remords à plusieurs tonnes de matière explosive, blessés, endeuillés, privés de toit et à présent, avec la levée des subventions sur les denrées de base, de ce luxe du pauvre qu’étaient la man’ouché et le café soluble. Cela peut sembler anecdotique, mais sans ces petits plaisirs rituels qui mettent un semblant de baume sur des malheurs démesurés, tout paraît tout à coup insurmontable. L’automne dernier, un homme s’immolait de désespoir parce qu’il n’avait plus de quoi payer une man’ouché à ses gamines. La man’ouché a toujours été un symbole. Combien sont-ils aujourd’hui, ces parents dépouillés de leur capacité à assurer le minimum vital à leurs enfants ? Peut-on dans de telles circonstances – et ce n’est que la moindre des choses – ne pas s’attendre à voir des citoyens en colère apostropher dans les restaurants des responsables et des membres de leurs familles vivant encore dans le déni de leur vaste contribution à l’accablement général ?
Car c’est bien de déni qu’il s’agit aussi. L’un des aspects les plus nauséeux de ce pouvoir prétendument collégial est qu’il permet à chaque responsable et à chaque haut fonctionnaire de jouer les vierges effarouchées en se défaussant sur un autre et ainsi de suite jusqu’à faire le tour de ce cercle vicieux et recommencer. Ce qu’ils croient nous cacher, et qui est ridiculement évident, c’est précisément leur responsabilité collective et leur solidarité de malfaiteurs associés. Les Libanais n’ont pas attendu qu’ils achèvent de traîner les pieds sur l’enquête de l’explosion du port pour tirer leurs propres conclusions, souvent effarés à l’idée que ces figures familières, en qui nombre d’entre eux ont placé leur confiance, se soient révélées d’une telle abjection.
Ce que nous vivons aujourd’hui est la version épouvantablement « petit-bourgeois » d’un règne à son déclin, ignorant de sa propre cruauté, peut-être même rassuré de sa popularité par quelques naïfs qui ont encore le cœur à l’applaudir. Un crépuscule putride et fuligineux, sans flamboyance aucune, où l’on tiendrait le soleil suspendu sur la mer pour empêcher le lendemain de paraître. Dans une autre histoire de fin de règne autrement grandiose, un certain Tancrède souffle à son oncle, qui craint un changement pour le pire, le secret de la survie : « Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que nous changions tout. » On aura reconnu le Guépard de Lampedusa. Sachant que, depuis trente ans, les nôtres de félidés n’ont jamais été capables de changer quoi que ce soit, n’ayant ni le doigté, ni la souplesse, ni l’imagination pour le faire, laissant les choses se dégrader jusqu’à la décomposition finale pourvu que rien ne bouscule leur assise, il n’est pas difficile de prévoir leur chute en bloc, solidaires malgré eux comme ils l’ont toujours été. Et l’histoire aura beau s’ingénier, elle ne pourra pas inventer pire.


"Ce que nous vivons aujourd’hui est la version épouvantablement « petit-bourgeois » d’un règne à son déclin, ignorant de sa propre cruauté.. " Vieux, blasés, sourds et aveuglés, ils s'engouffrent dans une longue orgie qui sera sans doute leur dernière. Cela me fait penser au film " La grande bouffe", où quatre petits bourgeois, plus ou moins vieux, aliénés par tant de mensonges et de désirs inassouvis, et pourris par une vie d'excès et de débauche, s'enferment dans un restaurant, pour manger jusqu'à crever... Peuple du Liban, patience !
20 h 45, le 10 décembre 2020