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Lifestyle - Vient de paraître

Carlos Ghosn : De ma vie d’avant, rien ne me manque

Intronisé héros de la diaspora libanaise alors qu’il a contribué à faire de l’alliance Renault-Nissan le numéro un mondial de l’automobile, puis passé au statut de héros de l’une des grandes évasions les plus fascinantes de l’histoire, suscitant à la fois admiration et détestation, Carlos Ghosn publie avec le journaliste Philippe Riès « Le temps de la vérité »*, qui vient de sortir simultanément en France et au Liban.

Carlos Ghosn : De ma vie d’avant, rien ne me manque

Carlos Ghosn, coauteur, avec Philippe Riès, de « Le temps de la vérité », qui vient de sortir simultanément en France et au Liban. Photo Ammar Abd Rabbo

Derrière lui, les millions de kilomètres amassés au compteur du jet qui l’emmenait faire briller l’alliance automobile qu’il a montée « à la force du poignet ». Derrière lui, aussi, les quatorze mois d’« assignation au silence et à l’injustice », selon ses termes, les redoutables crocs de la justice japonaise, qu’il qualifie de « barbare et moyenâgeuse », et les néons aveuglants du centre de détention de Kosuge. C’est à son domicile beyrouthin, où il serait arrivé à bord d’une boîte à musique, et les yeux dans ceux de son épouse Carole, que Carlos Ghosn dit « tourner la page pour revenir à l’essentiel et réapprendre la liberté ». C’est dans cette demeure, qui a fait couler tant d’encre, qu’il reçoit L’Orient-Le Jour pour raconter Le temps de la vérité. Un ouvrage coécrit avec le journaliste Philippe Riès, au fil duquel, sur 480 pages, l’ancien magnat de l’automobile cherche à démonter pièce par pièce « le coup d’État » dont il considère avoir été victime.

On aurait pu s’attendre, après votre grande évasion, à ce que vous choisissiez la discrétion pour préparer votre défense. Au contraire, vous êtes en pleine lumière avec livres, films, documentaires, séries télévisées, une production considérable dans les mois à venir, comme vous le signalez à la fin de votre livre. Pourquoi cette effervescence de communication ?

Je ne le dirai jamais assez : en quittant le Japon, je ne cherchais pas à fuir la justice, mais plutôt l’injustice. Il me semble primordial, et somme toute normal, de pouvoir me défendre là où les droits de la défense sont respectés, en sachant que cela était impossible au Japon où la justice est pipée et le système ne m’aurait jamais permis de prouver mon innocence. Pendant 14 mois, en plus d’une campagne acharnée de character assassination lancée par Nissan contre moi puis relayée par une certaine presse, je n’ai pas eu droit à la parole. Aujourd’hui, je me dois, et ce pour la première fois, de donner un autre point de vue, le mien, sur cette affaire, histoire de mettre les points sur les i et de démonter, pièce par pièce, le complot dont j’ai été victime. Je le ferai par tous les moyens possibles. Si j’avais choisi le silence, on aurait dit : Carlos Ghosn se cache… Or je n’ai rien à cacher.

« Le temps de la vérité » est-il votre plaidoyer ou plutôt un règlement de compte avec tous ceux que vous pointez du doigt dans le livre, des protagonistes du « vieux Nissan » aux Français qui vous ont « lâché », en passant par le « journalisme paresseux » ou la justice japonaise « barbare » ?

Ni l’un ni l’autre. Cet ouvrage est une description factuelle de ce que j’ai vécu depuis le 19 novembre 2018 (date de son arrestation à l’aéroport de Haneda, à Tokyo, NDLR) et qui permettra d’exposer au grand public le pourquoi et le comment de cette affaire, en étayant ceci de mes explications, de mon expérience et surtout de ma connaissance de Nissan et de l’État Japonais.

Vous commencez l’ouvrage en citant Spinoza : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre », alors qu’on ressent beaucoup d’amertume de votre part…

Ce livre, quoique reposant sur 480 pages de faits et de preuves, a été rédigé par des humains et pas par des robots. Même si l’objectif est justement de dévoiler la réalité de cette histoire, il m’est difficile de cacher ma déception et ma tristesse en voyant l’alliance que j’ai inventée s’écrouler et tous les dégâts qui s’en sont suivis, puisqu’un groupe qui s’effondre de la sorte, c’est avant tout des milliers d’emplois qui se perdent. Il y a aussi une infinie incompréhension. Jusqu’aujourd’hui, je ne saisis pas quels sont les motivations de ceux qui ont manigancé ce complot, surtout que personne n’a été gagnant au terme de cette affaire. Mais ces sentiments-là, aussi consternants soient-ils, ne sont pas ma raison d’être, encore moins ce qui me stimule. Aujourd’hui, j’ai choisi de tourner la page, je suis entouré des gens que j’aime, dans un pays qui m’a ouvert les bras et m’a immensément touché par son accueil. Cela me suffit, et je ne porte aucune amertume en moi.

L’ouvrage vient de sortir simultanément en France, aux éditions Grasset, et au Liban, aux éditions Antoine.

L’un de vos avocats, Takashi Tokano, décrit la justice japonaise comme « barbare et moyenâgeuse ». En revanche, au cours de votre conférence de presse de janvier 2020, vous aviez déclaré que les personnes au service de la justice au Liban sont très compétentes, alors que le mouvement de contestation populaire dénonce les interférences politiques dans la justice libanaise. Le Liban est également au plus bas en matière de liberté d’expression. Considérez-vous la justice libanaise comme exempte de problèmes ?

Au Liban, même si on peut discuter de la pratique, la justice libanaise préserve les droits de l’homme par le fait même que toute personne interrogée par un procureur a droit à un avocat. Ce qui n’est pas le cas au Japon où le taux de condamnation des prévenus est de 99,4 % et c’est le procureur qui domine systématiquement par rapport au juge. Même sous Staline, on n’avait pas vu des taux pareils. De plus, au Japon, et contrairement aux États-Unis par exemple, un deal n’est pas possible : soit l’inculpé admet les charges contre lui, soit rien d’autre. Et je vous passe le traitement inhumain que j’ai subi, notamment l’interdiction de voir mon épouse pour des prétextes absurdes, alors que j’avais le droit de recevoir des amis et mes enfants. On voit bien à quel point ce système n’est pas impartial.

La presse, que vous accusez ouvertement dans votre ouvrage, et une partie de l’opinion publique vous reprochent d’avoir justement choisi de vous soumettre à une justice sur mesure et à domicile. Qu’en pensez-vous?

J’ai choisi de venir au Liban puisque c’était le seul pays où je pouvais vivre avec ma femme. Elle a un passeport libanais et américain, et moi brésilien, français et libanais. Plus que ça, Beyrouth est une ville qui nous unit symboliquement et où je retrouve une certaine normalité avec Carole, après avoir été privé de vie pendant 14 mois. C’était la seule raison de mon choix.

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En votre absence, Greg Kelly se retrouve en première ligne sur le volet du procès relatif aux paiements différés supposés vous avoir été promis et risque dix ans de prison. Par ailleurs, Michael et Peter Taylor, accusés de vous avoir aidé, ont été arrêtés le 20 mai dernier dans le Massachusetts, à la demande de Tokyo. Et les États-Unis ont donné leur feu vert à leur extradition au Japon. Le Libanais George-Antoine Zayek est également accusé par Tokyo de vous avoir aidé à fuir. Que ressentez-vous vis-à-vis de ces personnes ? Êtes-vous en contact avec eux ?

Greg est retenu au Japon depuis près de deux ans au motif de m’avoir aidé à dissimuler aux autorités boursières une rémunération qui n’a été ni décidée ni versée. S’il est arrêté aujourd’hui, c’est seulement et simplement parce que Greg Kelly est un homme intègre et honorable, un homme de principes. Je ne peux malheureusement pas le contacter pour ne pas lui faire de tort, mais je l’aiderai autant que je peux. Quant aux Taylor, je me passe de tout commentaire, sauf peut-être du fait que je suis extrêmement surpris que les États-Unis, pourtant berceau des droits de l’homme, aient accepté de coopérer avec le Japon pour leur extradition. J’ai du mal à le croire…

Au terme de ces deux premières années de bataille(s), quel regard jetez-vous sur l’homme que vous étiez à l’époque ?

Je portais en moi une vision basée sur des principes comme la diversité, la coopération et l’ambition, tout en ayant jamais suivi de text book pour appliquer cela puisque la nature de l’alliance était particulière, du fait même que celle-ci rassemblait deux entreprises aux cultures éminemment différentes et qui ne voulaient pas forcément travailler ensemble. J’ai réussi cela à la force du poignet, surtout que ma mission dépassait le cadre des trois entreprises (Renault, Nissan, Mitsubishi). Je l’imaginais plutôt comme un modèle de coopération entre des mondes, et d’une globalisation que j’ai toujours envisagée comme une opportunité.

On vous dit « changé » aujourd’hui, passé du « cost killer » redoutable à un homme plus adouci qui, d’ailleurs, consacrera en 2021 un ouvrage à son couple mis à l’épreuve de l’arrestation… Le fait d’avoir surexposé votre couple vous a valu des reproches, comme celui de vouloir prendre l’opinion publique par les sentiments…

Il y a un temps pour tout, pour construire, pour tirer des conséquences et pour s’exprimer. Raconter, documenter un moment crucial d’une vie, c’est tout ce qui reste de nous. Aujourd’hui est venu pour moi, et même pour ma femme Carole, le moment de communiquer sur ces deux années de nos vies qui n’étaient pas ordinaires, pour le moins qu’on puisse dire. En espérant que ces récits, ces mises à nu, loin d’être des cours magistraux, trouveront un écho en ceux qui ont vécu des expériences similaires, pour les aider, peut-être, aussi, à en tirer un certain apprentissage…

Carlos Ghosn, coauteur, avec Philippe Riès, de « Le temps de la vérité », qui vient de sortir simultanément en France et au Liban. Photo Ammar Abd Rabbo

Qu’est-ce qui vous manque le plus de votre vie d’avant, et quelle leçon tirez-vous de cette « chute » ?

De ma vie d’avant, rien ne me manque du tout. Après avoir eu les honneurs que j’ai eus, après avoir accompli les ambitions qui étaient les miennes, et bénéficié du pouvoir qui vient avec, je vis aujourd’hui avec ceux que j’aime et c’est tout ce qu’il me faut. C’est un retour à l’essentiel, entouré de l’amour des miens. Au lieu de tirer des leçons, je préfère me voir comme un passeur de flambeau, que ce soit à travers mon expérience que je commence à partager avec Le temps de la vérité mais aussi par le biais de l’éducation, notamment le programme de management, de nouvelles technologies et d’aide aux start-up que je viens d’inaugurer avec l’USEK.

Vous avez dit vous sentir plus libre que jamais alors que vous êtes assignés à domicile en quelque sorte, étant la cible d’une notice rouge d’Interpol. Quelle est cette liberté dont vous parlez ?

Vous savez, la liberté de me déplacer, après avoir passé la plupart de mon temps dans les avions, c’est la chose qui me manque le moins. Ce que je n’ai jamais eu en revanche, et que je savoure aujourd’hui, c’est la liberté de me délester des rapports artificiels, de prendre mon temps, de dormir quand je veux et de ne pas courir en prenant mon petit-déjeuner. Aujourd’hui, je me sens ancré, et ça, c’est inestimable.

Vous êtes rentré au bercail à un moment où le Liban commençait sa chute dans le vide. Crise économique, explosions du 4 août… Quel est votre regard sur le Liban d’aujourd’hui et quelle serait, selon vous, la solution pour le remettre sur de bonnes voies?

Je ne suis pas de ceux qui s’attardent sur le passé, je préfère me tourner vers l’avenir, et de toute manière, je n’ai pas la connaissance qu’il faut pour juger la situation ou pointer du doigt les responsables. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver des solutions. Et clairement oui, il y en a pour sortir le Liban de ce pétrin. Un plan de relance économique ne représente que 5 % de cette solution. Ce qu’il faudrait, c’est une mise en œuvre rigoureuse d’un projet pareil en tablant sur le capital humain, qui est notre ressource la plus précieuse. Cela dit, je n’ai aucune légitimité pour donner des leçons. Je ne suis pas un homme politique et je ne cherche pas à le devenir. Tout ce que je peux apporter, c’est mon expertise et mon expérience aux institutions qui le souhaiteraient.

Est-ce que quelque chose vous fait encore peur aujourd’hui ?

Des tonnes de choses me font peur. Pas la violence, pas l’injustice, tout cela je connais bien, mais plutôt l’ennui, et puis l’absence d’amour, surtout. Cela peut sembler étrange venant d’un chef d’entreprise qui a été confronté à des montagnes de défis. Mais au final, je crois que le succès et tout ce que j’ai réalisé n’auraient eu aucune valeur s’ils n’étaient pas reconnus par mes proches et mon pays. Nul n’est prophète en son pays, dit l’adage. Mais quel bonheur de l’être, quand c’est le cas…

*« Le temps de la vérité » de Carlos Ghosn et Philippe Riès sorti simultanément en France aux éditions Grasset et au Liban aux éditions Antoine


Derrière lui, les millions de kilomètres amassés au compteur du jet qui l’emmenait faire briller l’alliance automobile qu’il a montée « à la force du poignet ». Derrière lui, aussi, les quatorze mois d’« assignation au silence et à l’injustice », selon ses termes, les redoutables crocs de la justice japonaise, qu’il qualifie de « barbare et...

commentaires (6)

Quand une personne arrive à redresser une multinationale en faillite en moins de 3 années au lieu des 5 prévues. Quand une personne arrive à gérer 3 groupes automobiles et les mettre au plus haut niveau, cette personne qui est Carlos Ghosn est GRAND que tous les libanais devraient être fière. L’excuse de fraude fiscal est fallacieuse car personne n’est dupe que les coréens ne voulaient pas de la fusion/absorption de Nissan par Renault ont dû créer des preuves pour le faire tomber. Effectivement, nous serions fière qu’il prenne la présidence de notre beau LIBAN pour la redresser économiquement et lui détonner son hourra.

Badi Faddoul

23 h 13, le 09 novembre 2020

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Commentaires (6)

  • Quand une personne arrive à redresser une multinationale en faillite en moins de 3 années au lieu des 5 prévues. Quand une personne arrive à gérer 3 groupes automobiles et les mettre au plus haut niveau, cette personne qui est Carlos Ghosn est GRAND que tous les libanais devraient être fière. L’excuse de fraude fiscal est fallacieuse car personne n’est dupe que les coréens ne voulaient pas de la fusion/absorption de Nissan par Renault ont dû créer des preuves pour le faire tomber. Effectivement, nous serions fière qu’il prenne la présidence de notre beau LIBAN pour la redresser économiquement et lui détonner son hourra.

    Badi Faddoul

    23 h 13, le 09 novembre 2020

  • On voit bien un exemple de l’élite libanaise et on se demande comment on a pu arriver à être gouverné par les derniers de la classe qui se prennent pour des dieux malgré leur incompétence flagrante et leur manque de savoir-faire pour meubler les locaux de nos ministères et administrations dans le but de saccager le pays et qu’on les a laissés faire. A quand un homme de sa carrure à la tête de l’état pour nous sortir de l’enfer promis par l’actuel prétendu chef qui ne cesse de nous enfoncer dans le marasme fort de ses acolytes vendus?

    Sissi zayyat

    13 h 09, le 09 novembre 2020

  • Un exemple de résistance à l’injustice avec pour seule arme son intelligence et sa pugnacité. Ah si seulement il acceptait d’être le président de notre pays pour le redresser et le remettre sur les rails. C’est l’homme de la situation, mais malheureusement trop de malveillance l’entoure et on le préfère vivant pour éclairer que mort pour rien.

    Sissi zayyat

    12 h 38, le 09 novembre 2020

  • Un homme, un vrai, comme il nous en faudrait à la barre du Liban pour effacer ces 30 dernières années de pourriture politique et morale qui l'on détruit.

    Je partage mon avis

    10 h 31, le 09 novembre 2020

  • J'espère que ce livre sera lu largement et que Carlos Ghosn parviendra à convaincre qu'il a été la victime d'un complot, après avoir hissé l'Alliance au 1er rang des constructeurs mondiaux de véhicules automobiles. Il a été victime d'une grande injustice et d'un acharnement médiatique intense. Je lui souhaite une longue vie et de vivre en paix avec sa famille et ses amis.

    DM

    03 h 28, le 09 novembre 2020

  • LE CHAMPION DES CHAMPIONS,

    Gebran Eid

    00 h 55, le 09 novembre 2020

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