Le mouvement de contestation du 17 octobre n’a pas encore réussi à accomplir sa mission.
17 octobre 2019. Les cœurs battent. Les rues tremblent. Le Liban se réveille. On sent un début. Le début de quelque chose de grand. Le début d’une nouvelle page dans l’histoire du Liban. Ça crie. Ça chante. Ça hurle. Ça pleure. La vague d’émotions ressentie ce soir-là est indescriptible, inoubliable, et incommensurablement forte. Pour la première fois, on sent une colère dans la rue jamais ressentie auparavant. Il y a dans les yeux ce soir-là un désir de renouveau, le désir de bâtir une véritable nation libanaise. Ce qu’il n’y avait pas dans les yeux, ce soir-là, c’est le chemin difficile qui mènerait à la construction de cette nation, et l’année noire qui attendait ces hommes et ces femmes en quête d’espoir et d’une vie meilleure.
Plus d’un an plus tard, notre pays n’est plus le même. Notre pays est au plus bas de son histoire. La révolution du 17 octobre, bien qu’elle ait fait tomber deux gouvernements, n’a pas réussi à accomplir sa mission : faire naître un gouvernement de technocrates, au pouvoir pour leurs compétences et non pour leurs affiliations politiques ou religieuses.
Beaucoup diront que la révolution n’a pas échoué, qu’elle est là, et que ce qu’elle a accompli en un an est extraordinaire. Je les entends. Je ne demanderais pas mieux. Mais qu’on le veuille ou pas, ces criminels sont encore au pouvoir, et le mouvement de la rue est presque inexistant.
À l’occasion du premier anniversaire de la révolution, j’aimerais, avec du recul, revenir sur cette année noire qu’a vécue notre pays, en analyser les conséquences et m’interroger sur comment cette révolution aurait pu faire mieux.
- L’espoir du 17 octobre
Les deux premiers mois, la révolution était belle. Elle prenait même des allures de kermesse, de foire géante. Beyrouth, Saïda, Tripoli, tout le monde était au rendez-vous. Tous les jours, la place des Martyrs était un lieu de partage, de musique, de joie et de bonne humeur. La contestation s’agrandit, de jour en jour. Les routes sont fermées. Le Liban est à l’arrêt. Mais personne ne s’en plaint. Au début, tout le monde est convaincu et prêt à arrêter de travailler pour quelque temps, pour le bien du pays, pour la cause qu’ils défendent : la cause d’une vie.La nuit, quelques échauffourées entre les manifestants et les forces de l’ordre se produisent. Rien d’excessivement violent.
On se rappellera longtemps de cette chaîne humaine du nord au sud. Libanais et Libanaises, main dans la main, sans savoir qui vient d’où, qui aime qui, ou qui croit en quoi. C’est ça, le Liban dont on rêve tous. Les deux premiers mois de la révolution nous ont fait vibrer. Nous rêvions et avions cultivé en nous un espoir jamais ressenti auparavant.
On se rappellera aussi de la première victoire. Le 29 octobre 2019, douze jours après le début des manifestations, Saad Hariri démissionne. La rue est en liesse. Effectivement, c’est une grande victoire pour le mouvement, qui réclame maintenant la formation immédiate d’un gouvernement de technocrates, indépendants et compétents.
L’espoir était encore là. Nous nous disions que ça allait se faire rapidement, que ce ne serait plus comme avant, que grâce à la révolution nous aurions ce gouvernement qu’on réclamait et cette nation dont on rêvait.
- L’entre-deux-gouvernements
Pendant cette période de près de trois mois, le calme revient relativement dans les rues de Beyrouth. Le travail doit reprendre, la vie doit continuer. Les gens se disaient : « Attendons le gouvernement, on verra ensuite. » Sauf que l’attente est trop longue. Trois longs mois sans gouvernement.
La nuit, les échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre s’intensifient. La journée, des manifestants bloquent des axes routiers importants. L’exaspération commence à prendre le dessus sur l’espoir. Les Libanais commencent à réaliser qu’ils doivent retourner au travail pour gagner leur vie et faire vivre leurs familles. La fermeture des routes et la paralysie du pays commencent à peser lourd sur l’économie et le pouvoir d’achat des Libanais.
Les vacances de Noël laissent place à un retour à un semblant de vie normale. Les restaurants, boîtes de nuit, centres commerciaux et magasins sont bondés et les achats de Noël sont faits presque comme les années précédentes. Ce sera malheureusement le dernier semblant de vie normale que le Liban vivra avant la déferlante année 2020 qui attend le pays.
- Début 2020
2020. Une nouvelle année. L’inconnu. Les questions qui viennent avec. Qu’allait réserver cette année au Liban ? Allions-nous continuer dans cette sublime lancée d’octobre ? Pour beaucoup, 2020 allait être l’année du renouveau, l’année qui marquera l’histoire du Liban à vie. Ils avaient bien raison sur ce dernier souhait, sauf que 2020 marque l’histoire du Liban comme étant l’année la plus sombre qu’aura pu vivre ce pays.
Le 19 janvier 2020, Hassane Diab est chargé de former un gouvernement. Au premier abord, il apparaît comme un homme non affilié à un courant politique, et fait de belles promesses, comme celle de former dans les plus brefs délais un gouvernement de technocrates indépendants.
Son gouvernement fut certes formé de quelques indépendants, mais rassemblait toujours des têtes nommées par les grands partis dont le Liban a marre, et la mainmise des trois partis majoritaires au Parlement est bel et bien là.
La révolution, quant à elle, se refait sentir peu à peu. Au même moment, la livre libanaise commence à perdre de sa valeur face au dollar sur le marché noir, mais rien de très alarmant. Hassane Diab est perçu comme un homme ayant de bonnes intentions, mais du fait d’un narcissisme aigu et d’une incapacité à tenir tête à des partis tout-puissants, les reformes ne sont pas au rendez-vous. Le Liban continue sa route vers l’enfer dans lequel nous sommes aujourd’hui.
- Le début de la descente aux enfers
21 février 2020, le premier cas de coronavirus se déclare au Liban. S’ensuivent cinq longs mois de confinement strict, qui font office de bonne nouvelle, vu que le Liban évite une première vague de coronavirus. Un problème en moins, disent beaucoup. En réalité, il fallait choisir entre faire mourir les Libanais du virus ou les faire mourir de faim. Ce confinement, c’est la goutte d’eau de trop pour l’économie libanaise. La livre chute drastiquement. Les magasins, restaurants, industries sont à l’arrêt. Le taux de chômage monte à 70 % et la criminalité devient la seule alternative pour beaucoup.
Inutile de préciser que pendant six mois, la révolution aussi était à l’arrêt.
Au même moment commence aussi la crise des banques. L’argent des Libanais gagné et économisé parfois toute une vie se retrouve coincé dans les banques, en manque de liquidités et dans l’incapacité de rendre leur argent aux Libanais.
Riches, pauvres, tous impuissants, faisant la queue devant leurs banques, en espérant avoir un peu de leur argent pour subvenir à leurs besoins. À noter que l’argent qu’ils parvenaient à retirer avait perdu toute sa valeur en raison de la crise du dollar. Cela a aussi impacté l’avenir de milliers de jeunes Libanais, acceptés dans les meilleures universités du monde, se retrouvant dans l’incapacité de payer leur scolarité.
Voilà donc une génération entière symbolisant le futur de notre pays sacrifiée.
En juin, le pays rouvre peu à peu. Mais le mal est fait. Les gens ont faim. La misère s’installe. Personne ne voit le bout du tunnel. Sauf que le pire est à venir.
Le gouvernement de Hassane Diab pendant ce temps-là ne fait rien de concret pour venir en aide aux Libanais qui se retrouvent sans emploi, incapables d’utiliser leurs économies ni de partir à l’étranger. Ils sont comme pris au piège dans leur propre maison par leur propre banque qui détient leur propre argent. Je ne souhaiterais à aucun peuple de vivre une telle situation.
Plus les jours passent et plus la situation des Libanais se détériore. Le regard vide, l’espoir perdu, les Libanais vivent comme ils peuvent ce début de déconfinement qui dure deux mois, juin et juillet. Le silence et l’inaction de la classe politique pèsent très lourd.
- La mort de Beyrouth
Le 4 août 2020. Beyrouth meurt. Beyrouth explose. Beyrouth n’est plus. Les Libanais ne sont plus. Le Liban n’est plus.
Le 4 août 2020 est le résultat de nombreuses années de corruption, de clientélisme, de diabolisme et de mensonges. Le 4 août 2020 est une date qui résonnera et qui marquera des générations entières. Le 4 août 2020 est une honte. Une honte pour le plus beau pays du monde. Une honte pour son peuple, si fort, si résilient, si persévérant. Le 4 août 2020 est un cauchemar pour chaque famille qui a perdu un proche, une maison, une vie. Le 4 août 2020 rend la fermeture d’une plaie déjà béante encore plus difficile.
Le 4 août 2020, j’ai vu ma ville se détruire sous mes yeux. Je me suis demandé, dans ce qui fut les 10 plus longues minutes de ma vie, où étaient ma famille, mes parents, mes amis. Le 4 août 2020, j’ai perdu tout espoir dans mon pays et j’ai perdu toute envie d’y rester.
Une semaine après l’explosion, la rue se déchaîne contre le gouvernement. Mais les contestations ne prennent pas grande ampleur. Les Libanais sont fatigués. Ils se réveillent chaque matin pour beaucoup sans toit, sans argent et parfois sans famille. Plus personne n’a le souffle. Le souffle du 17 octobre 2019, date non lointaine qui semble pourtant être à des années-lumière.
Sans trop vouloir parler politique, je ne peux m’abstenir de faire part de ma haine contre ces quelques têtes qui font du Liban leur terrain de jeu, leur casino, leur terrain de bataille et de magouilles. Ces quelques personnes qui ont détruit mon pays. Ces personnes qui, sans aucun scrupule, ont caché le fait que ce nitrate était présent dans notre port, qui ont laissé faire, ou fait eux-mêmes. Ma haine contre ces gens est incommensurable. Ma haine est aussi profonde pour ces Libanais et Libanaises qui soutiennent encore ces partis, ne comprenant peut-être pas qu’ils souffrent aussi du machiavélisme des hommes qu’ils soutiennent. Des partis devenus sectes et des leaders devenus prophètes. Quarante ans que les mêmes noms se répètent, promettant de faire du Liban un paradis quand ils arrivent au pouvoir, mais en font un enfer. Ce que ces hommes ne comprennent pas également, c’est que parfois le silence est mieux que la déferlante vague de mensonges qu’ils nous sortent à chaque apparition publique.
- Aurions-nous pu mieux faire ?
La révolution du 17 octobre a sans doute toujours pour but de faire tomber ces têtes qui ont fait tellement de mal au Liban. L’intention est là, l’exécution par contre n’est pas au rendez-vous. Est-ce dû à cet amas d’euphorie du 17 octobre ? Tout s’est-il fait trop vite ? Le problème de cette révolution pourrait être qu’il n’y a pas de leadership à sa tête, pas de plan à suivre pour accomplir les demandes des Libanais. Certains activistes ne font que critiquer et ont refusé de parler, discuter, écouter. D’autres ont simplement avancé les problèmes que le Liban vit sans proposer de solution. On ne peut malheureusement pas faire exploser une classe politique ancrée jusqu’au plus profond de l’État et de ses institutions depuis 40 ans en une fraction de seconde. Qu’on le veuille ou non, ils sont là et c’est en les confrontant que l’on réussit à les expulser. La révolution ne peut pas aussi se faire uniquement sur les réseaux sociaux. Il faut être prêt à discuter, à étudier des plans de route et de sauvetage, et à faire partie de la solution.
- La solution
Aujourd’hui, il y a un chemin que le Liban peut suivre et qui mènera sans doute à un bout de tunnel, si ce chemin est bien suivi. Il faut un gouvernement d’urgence, formé d’indépendants, de professionnels, et uniquement des ministères-clés. Ce gouvernement d’urgence doit s’occuper de régler à court terme la crise que traverse le pays. Une sorte de roue de secours.
Au même moment, il nous faut une nouvelle loi électorale n’obligeant pas les Libanais à voter par liste et par parti, mais à voter pour les personnes de leur choix après avoir étudié leur programme et leurs plans pour le Liban. Doivent suivre ensuite des élections anticipées, pour élire un Parlement formé de Libanais qui veulent le bien de leur pays et qui sont capables de travailler sur ce plan. Nous ne pouvons plus avoir de Parlement formé de voleurs, de mafieux et de miliciens. Ce Parlement élu devra ensuite élire un vrai président, un homme d’État qui défend des principes et des valeurs et qui sera en mesure d’œuvrer pour le bien de son pays.
Beaucoup diront que ce que j’avance est utopique, surréaliste. C’est peut-être le cas, mais ce plan constitue effectivement la seule solution en vue pour sortir du pétrin dans lequel nous nous trouvons.
Pendant trop longtemps, les plaies du Liban étaient fermées avec de simples pansements et restaient donc fragiles et vouées à la réouverture. Aujourd’hui, le Liban ne peut plus se permettre de fermer sa plaie de cette manière. Elle est beaucoup trop profonde, le sang coule trop fort. Il faut une intervention, une vraie, qui referme ce chapitre sombre et macabre et en ouvre un autre, constituant un pas de plus vers la reconstruction de mon pays.
Le Liban est le plus beau pays du monde. Mais je n’y vis plus. Je me demande un jour si j’aurai envie d’y rentrer, d’y travailler et d’y construire une famille. Je l’espère. Je ne perds pas espoir. Je crois en la révolution. J’espère qu’elle aboutira à quelque chose de concret. Je crois surtout en mon peuple, le plus beau peuple du monde. Je l’implore de poursuivre ce combat, de laisser tomber ces criminels qui ont détruit leur pays et de participer à la construction véritable du Liban, loin du confessionnalisme, du clientélisme et de l’affairisme. Loin des crimes, de la pauvreté et des explosions. J’espère aussi que ces criminels réalisent qu’ils ont fait assez de mal à ce pays et qu’il est temps de laisser une nouvelle génération de patriotes prendre la relève et commencer la construction d’une nation, d’un État de droit, d’un vrai Liban.
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